‹ uvres de Victor HugoChapitre 522 sur 599 · CROMWELL , MANASSÉ · texte numérisé non relu

CROMWELL , MANASSÉ

MATASSE , sans voir Cromwell.

Puritains , Cavaliers , le Cromwell , Charles-Deux , Chrétiens que tout cela!

CROMWELL , apercevant Manas.sé .sur lequel tombe un rayon sa lanterne.

Dieu ! c'est le juif hideux !

Que vient-il faire ici ! sort-il de quelque tombe?

MANASSÉ, sans voir Cromwell qui l'écoute. Des deux partis rivaux qu'importe (jui succombe! Il coulera toujours du sang chrétien à flots j Je l'espère du moins ! c'est le bon des complots. Qu'Ormond tue Olivier . qu'Olivier le déjoue, C'est ici qu'à tous deux leur destin se dénoue. Je veux voir cela , moi ! Tout menace Cromwell....

CROMWELL , à part.

Traître !

MATASSE , continuant et Icv.int les yeux an ciel.

Tout, excep'é les étoiles du ciel.

Il touche à son trépas , ce .semble , et .sa planète Cependant au zénith brille encor pure et nette ; Et j'ai beau combiner les lignes de sa main , Je n'y vois de danger réel , — (juc pour demain.

CROMWELL, à part.

Pour demain ! Que dit-il? Ces damnés astrologues Sont- ils donc charlatans jusqu'en leurs monologues '

MA-VASSÉ, continuant.

Qu'importe ! il faut qu'Ormond ou Cromwell soit détn Ils vont s'entr'égorger.

Regardant le ciel étoile.

— Qu'il fait beau , cette nuit

CROMWELL, à part.

Après ce courtisan bavard , ce juif impie ! C'est l'immonde corbeau qui remplace la pie. Il accourt sans pilié , sans dégoût , sans remords , Demander au combat sa pâture de morts.

MAJiASSÉ , braquant sa lunette vers le ciel. En attendant qu'ici nos conjurés arrivent , Éludions un peu les courbes que décrivent Les satellites d'HÉ dans l'orbite de Thac. Frappons au seuil du temple avec le saint marteau. -

Il met rœil à la lunette, puis s'interrompt : Prêter au denier douze !... En cet instant de trouble J'aurais pu, sur Ormond , certes, gagner le double.

CROMW ELL, à part.

Espion de Cromwell ! banquier des Cavaliers !

MANASSÉ, l'œil à la lunette.

La ligne se recourbe en corne de béliers... — Mais j'ai ces carolus envoyés de Cologne ;

CROMWËLL.

El tle bons carolus , même quand on les rogne , Gagnent. .. — Vraiment, l'éclipsé aurait lieu dans ce cas.

— Onze sur les dollars , et neuf sur les ducats.

— Oui,Cromwell,Ormond,lousà la f(»isje les (rompe...

En ce moment on entend le cri pcîriodique de la sentinelle éloignée.

Toîit va bien , veillez-rous ?

CROMWELL, avec impatience, à part.

Faut-il qu'on m'interrompe En ce moment ! leur cri ne fait peur qu'aux hiboux. Répétons-le pourtant.

Haut.

Totit va bien , reillez-vous ?

A cet éclat de voix, le juif se retourne comme en sursaut. MANASSÉ, à part.

Jacob ! je n'avais point vu là de sentinelle !

De quel voile épais l'âge a couvert ma prunelle !

La voix d'une autre sentinelle éloignée répète encore :

Tout va bien , veillez-vous ?

MANASSÉ, s'approchant de Cromwell avec respect.

Bonsoir, seigneur soldat.

CROMWELL, à part.

Fallait-il que soudain ce cri l'intimidât! Comme il se dévoilait.'

Haut.

Honne nuit , juif.

M.ANASSÉ, avec un nouveau salut.

Vous êtes Placé là par le seigneur Ormond !

Fils des prophètes , Comment as-tu besoin qu'on te réponde : Oui ?

MANASSÉ

De vous voir triompher je suis tout réjoui. Le Cromwell tombe enfin ; je vous en félicite.

Merci.

MANASSÉ, saluant.

Des anciens Rois le pouvoir ressuscite.

Quel bonheur pour vous !

Ah!...

MANASSÉ

Je vous fais compliment.

Vous espérez sans doute un bon avancement?

Oui. L'on veut me nommer caporal.

MANASSÉ

Un beau grade !

CROMWELL , à part.

Mais le grade de Roi me plaît mieux, camarade !

MAN.ASSÉ

Un caporal commande à quatre hommes, vraiment ! C'est superbe ! et porter des galons !

C'est charmant

MANASSÉ

Je suis ravi qu'avec l'allégresse commune La chute de Cromwell fasse votre fortune , Seigneur soldat !

CROMWELL, .1 part.

Perfide !

• MANASSÉ

Enfin , Cromwell maudit , Tu vas contre les juifs expier ton édit ! Fanatique ! hypocrite ! avare !

S'adressant A Cronnvell.

Quelle honte !

Ce Protecteur, ce Roi vérifiait un compte ! Ah ! ne me parlez point des bourgeois couronnés ! Dans un cercle si bas leurs esprits sont bornés ; Pas de festins brillants , pas de jeux, pas de fêtes , Jamais d'emprunts ! —Aussi, quel commerce vous faites! Que si vous saisissez pour eux un brick suédois , Ils scrutent voire poche , ils regardent vos doigts, El , pour tous les périls qu'entraînait l'entreprise, Vous laissent tout au plus les trois quarts de la prise.

Mais c'est vous écorcher !

MANASSÉ

C'est le mot. Rois mesquins !

Ils savent distinguer les besans des sequins,

C'est aff^reux !

MANASSÉ

Ce CromAvell ! là , je vous le demande, M'a-l-il pas une fois osé mettre à l'amende Pour avoir, en prêtant à je ne sais quel taux, Honnêtement doublé mes pauvres capitaux !

C'est grand'pitié.

MANASSÉ

Seigneur, c'est tuer l'industrie !

De quoi se mêlait-il , ce tyran , je vous prie ? De quel droit fermait-il , pour plaire à ses dévots , Théâtres , jeux, concerts, bals , courses de chevaux , Où , livrés au plaisir qui dans ces lieux fourmille , Se ruinaient gaîment les aînés de famille? Les priver de ce droit , n'est-ce pas illégal? Sournois, haineux , féroce , économe , frugal . C'est un monstre ! Par vous l'Angleterre respire. Votre bras généreux la délivre du pire Des tyrans que l'enfer jamais puisse enfanter! — Ce que je vous en dis n'est pas pour vous flatter.

J'en suis bien convaincu.

MANASSÉ, haussant les épaules et regardant Cromwell eu dessous , à part.

Ces machines de guerre !

L'encens le plus grossier ravit ce cœur vulgaire.

CROMWEIX, â part.

Que de masques cachaient ce visage odieux ! Faisons-les tous tomber tour à tour sous mes yeux.

Haut.

A propos , dis-moi donc, juif, ma boiuie aventure,

MAKASSÉ , s'inclinant.

Que je vous montre ici voire {;randeur future !

Mais, seiyneur caporal, c'est pour moi trop d'honneur.

A part.

Un maraud de soldat !

Haut.

Vous marchez au bonheur !

C'est voir une chandelle avec un télescope !

Haut.

Allons , soit , doux sei(;neur : lirons votre lioroscope ! C'est ce que nous nommons , dans un latin poli , Faire une expérience in anima cili.

A pari.

On peut rire en lalin au nez de cet ignare.

H,iul.

Livrez-moi votre main. — Il faut que je vous narre... Cet infâme Cromwell !.,. —

Ex.inimant avec sa lanlerne la main que Cromwell lui prOsenle. (Jiielle main ! —je suis mort.

Il tdiiilic prosIcmO aux pieds tic Cromwell. CHOMWEI.L.

Hé ! juif, que fais-tu donc? ÇA , quel diable te mord? MAPiASSÉ, frappant la terre de son front.

Je suis mort.

CROMWEl.L.

Tu sais donc qui je suis . juif immonde? M.AÎVASSÉ, d'une voix éteinte.

Ah ! c'est bien celte main, large à porter le monde ! ,Ie les reconnais trop, ces lignes où le ciel IS'inscrivit d'autre nom que le nom de Cromwell ! Votre astre n'avait point menti.

CROJIWELL.

Vieillard, écoute.

Tu n'es qu'un misérable ; et je pourrais sans doute A mon tour, essayant sur toi ce fer poli ,

11 lui présente son poignard.

Faire une expérience in anima vili. —

Mais je n'écrase pas moi-même un ver de terre ;

Lève-toi !

Manassé se lève. Cromwell lui montre un banc de pierre près de la porte.

Sieds-toi là.

Le juif s'assied comme atléré dans le coin obscur du banc.

Surtout songe à te taire.

Un seul mot , et Ion àme ira loin de ton corps Compléter à loisir Ion alphabet des morts!

Le juif laisse tomber sa tête «ur sa poitrine. Cromwell reVien sur le devant du tlièAtre, et continue en le regardant d« travers :

Ce juif , servir Ormond ! le sort qui me l'envoie

Mêle un oiseau de nuit à ces oiseaux de proie !

Il se promène , laissant ècUapper de temps en temps quelque paroles.

Mes seuls crimes sont donc à les en écouter, De saluer trop mal et de trop bien compter. Mais de Charle-Premier ou de la Charte anglaise, Pas un mol ! —

Mettant la main sur la poche de son jusle-au-corps.

Qu'ai-je là qui me gène et me pèse ?

Il tire de sa poche la bourse que lui a remise Hurray.

Ah ! c'est le prix du sang !... Oui. J'avais oublié Que pour m'assassiner ces messieurs m'ont payé. Voyons s'ils ont des droits à ma reconnaissance; Comptons , jugeons un peu de leur muniticence. La léle de Cioinwill , combien cela vaul-il ? S'ils m'avaient mal payé , ce serait incivil.

Il prend la lanterne des main» de Manassé et en dirige l luniii-rc sur la bourse. Il recule avec horreur, après y avoi jeté un regard.

Dieu ! le nom de mon fils brodé sur cette bourse ! De cet or parricide il était donc la source !

L'examinant de nouveau avec attention.

Je ne me trompe pas , voilà son écusson !

Quelle preuve à i)r<senl manque à sa trahison !

Ah ! misérable tiifant ! Ah ! misérable père !

Quoi ! non coulent d'avoir, en leur impur repaire,

Sa part dans leurs complots , sa part dans leurs repas

D'encourager leurs coups , de boire à mon trépas ,

Mon tils faisait les frais de la funèbre fête !

11 leur donnait son or pour acheter ma tète !

Et, de tous leurs i)laisirs complice sans remord,

Enfin , comment un banquet , il leur payait ma mort

]l jette la bourse à terre avec dégoût. Ses prodigalités vont jusqu'au parricide !

Entre Richard Cromwell qui parait chercher son chemin dan la nuit.

J'entends venir quelqu'un.

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