LES MÊMES, RICHARD CROMWELL
Il s'avance lentement vers l'avant-scène.
La nuit n'est pas lucide.
CROMWELL, sans en être vu.
Se pourrait-il ? mon fils !
RICHARD CROMWELL
Me voilà délivré !
CROMWELL, à part.
Par les brigands sans doute auxquels tu m'as livré. A leurs sanglantes mains joins ta main fraternelle !
RICHARB CROMWELL, toujours sans voir son père.
Ce que c'est qu'avoir bien payé la sentinelle ! CROMWELL, à part.
11 le dit.
RICHARD CROMWELL
.le suis libre !
CÈOMWELL, à part.
A quel prix , scélérat?
RICHARD CROMWELL
Cela me coûte cher ! mais je hais d'être ingrat.
CROMWELL , à part.
Ah ! tu hais d'être ingrat envers le vil sicaire Qui te laisse à ton aise assassiner ton père !
Encore une fredaine i
CROMWELL, à part.
Avec quel ton léger Ce Joas dissolu parle de m'égorger !
RICHARD CR03IWELL.
Mon père dort pourtant !
CROMWELL, à part.
Il dort!
RICHARD CROMWELL
Il ne se doute De rien !
CROMWELL , à part.
C'est lui qui veille , et c'est lui qui t'écoule !
RICHARD CROMWELL, riant.
Je vais bien l'attraper.
CROMWELL , a part.
Quel rire et quel forfait !
L'infâme vient ici demander : — Est-ce fait ? — Si je le châtiais moi-même ?
RICHARD CROMWELL, riant.
Allons , courage !
Quand ils ne verront plus leur oiseau dans sa cage , Demain , comme les saints vont être déconfits !
Si je le poignardais de ma main ? —
Il tire son poignard , et fait un pas vers Richard Cromwell qui se proniùne sur le devant du théâtre et derrière lequel il se trouve. Il lève le poignard , puis s'arrête.
C'est mon fils !
RICHARD CROMWELL
Comme nos Cavaliers riront de l'algarade !
CROMWELL, à part.
Mais de mon propre sang il fait ici parade ;
Il fait un pas.
Frappons !
RICHARD CROMWELL
Ce dénoûment est heureux sur ina foi.
CROMWELL, à part.
Oui?
RICHARD CROMWELL
Mon père ne m'eût point pardonné , je croi ? Mais de cette façon à son courroux j'échappe.
CROMWELL, A part.
Tu n'échapperas point , traître !— Il faut que je frappe. Point de pitié ! c'est dit.
Il s'avance encor vers Richard , puis hésite.
Mais quoi ! mon premier né !
Dans un jour de bonheur Dieu me l'avait donné : C'est mon sang que ce fer va trouver dans ses veines. Enfant ! qu'il m'a donné de maux , de soins , de peines , Hélas ! et de bonheur ! — Chaque fois qu'à ses yeux Je paraissais , — soudain , rayonnant et joyeux , Tendant ses petits bras à mes mains paternelles . Tout son corps tressaillait , comme s'il eût des ailes. 11 me semblait qu'un astre à mes yeux avait lui , Quand il me souriait !
RICHARD CROMWELL
Ma foi , tant pis pour lui.
Mon père est un tyran !
CROMWELL, à part.
Ah ! ce mot me décide.
On cesse d'être fils quand on est parricide.
Il s'avance par derrière vers son fils le poignard levé. Meurs , traître ! —
Un bruit de pas sous la poterne, — Cromwell s'arrête et se retourne.
Mais quel bruit dans ces noirs escaliers ? C'est Ormond qui revient avec ses Cavaliers. De mon fils dans leurs rangs suivons la perfidie ; Nous dénoûrons après toute la tragédie !
Il remet son poignard dans le fourreau. — Entrent les Cavaliers, leurs épées .1 la main, portant au milieu d'eux lord Rochester endormi et bâillonné avec un mouchoir qui lui cache le visage.