‹ uvres de Victor HugoChapitre 56 sur 599 · LA BATAILLE PERDUE · texte numérisé non relu

LA BATAILLE PERDUE

Sur la plus liaule coUiiifl Il inoiitc , et sa javeline Soulciianl ses iiicmbrcs loui'ils, Il voit sou armée eu fuite Et de sa teute détruite Pendre en lambeaux le velours.

ÉM. Uksciiamps. Rodrigue pendant la bataille.

« Allah ! qui me rendra ma formidable armée, n Émirs , cavalerie au carnage animée , » Et ma lente , et mon camp , éblouissanl [» voir, « Qui la nuit allumait tant de feux qu'à leur nom])ie » On eût dit que le ciel sur la colline sombre » Laissait ses étoiles pleuvoir ?

« Qui me rendra mes beys aux Hotlantes pelisses ?

« Mes fiers timariots , turbulentes milices ?

» Mes khans bariolés? mes rapides spahis ?

» Et mes bédouins hâlés , venus des Pyramides ,

» Qui riaient d'effrayer les laboureurs timides,

« Et poussaient leurs chevaux par les champs de maïs ?

» Tous ceschevaux, àToeil deflamme,aux.jambes grêles, » Qui volaient dans les blés comme des sauterelles , » Quoi! je ne verrai plus , franchissant les sillons , ■n Leurs troupes, par la mort en vain diminuées, « Sur les carrés pesants s'abattant par nuées , « Couvrir d'éclairs les bataillons !

[ses ; » Ils sont morts: dans le sang traînent leurs belles hous- » Le sang souille et noiicit leur croupe aux taches rous- » L'éperon s'userait sur leur flanc arrondi [ses ;

» Avant de réveiller leurs pas jadis rapides , » Et près d'eux sont couchés leurs maîtres intrépides » Qui dormaient à leur ombre aux haltes de midi !

» Allah ! qui me rendra ma redoutable armée ? » La voilà par les champs tout entière semée , » Comme l'or d'un prodigue épars sur le i)avé. « Quoi ! chevaux , cavaliers , Arabes et Tartares , » Leurs turbans, leur galop , leurs drapeaux , leurs fan- » C'est comme si j'avais rêvé ! [fares,

» 0 mes vaillants soldats et leurs coursiers fidèles !

« Leur voix n'a plus de bruit et leurs i)ieds n'ont plus

» Us ont oublié tout , et le sabre et le mors. [d'ailes.

« De leurs corps entassés cette vallée est pleine : » Voilà pour bien longtemps une sinistre plaine ! « Ce soir, l'odeur du sang ; demain , l'odeur des morts.

» Quoi! c'était une armée, et ce n'est plus (pi'une ombre! » Ils se sont bien battus ! de l'aube à la nuit sombre , » Dans le cercle fatal ardents à se presser. w Les noirs linceuls des nuits sur l'horizon se posent. » Les braves ont fini : maintenant ils reposent, » Et les coibeaux vont commencer.

') Déjà , passant leur bec entre leurs plumes noires ,

>i Du fond des bois, du haut des chauves pioinonloires,

» Ils accourent ; des morts ils rongent les lambeaux ;

1) Et cette armée , hier formidable et suprême ,

« Cette puissante armée , hélas ! ne peut plus même

f> Effaroucher un aigle et chasser des corbeaux !

» Oh ! si j'avais encor cette armée immortelle , « Je voudrais conquérir des mondes avec elle ; « Je la ferais régner sur les rois ennemis ; » Elle serait ma sœur, ma dame et mon épouse. ■>■> Mais que fera la Mort , inféconde et jalouse , » De tant de braves endormis ?

« Que n'ai-je été frappé ! que n'a sur la poussièie

» Roulé mon vert turban avec ma tête altière !

« Hier j'étais puissant ; hier trois officiers ,

i> Immobiles et fiers sur leur selle tigrée ,

» Portaient, devant le seuil de ma tente dorée ,

« Trois panaches ravis aux croupes des coursiers.

« Hier j'avais cent tambours tonnant à mon passage ; « J'avais quarante agas contemplant mon visage , 0 Et d'un sourcil froncé tremblant dans leurs palais. >) Au lieu des lourds pierriers qui dorment sur les proues, '1 J'avais de beaux canons roulant sur quatre roues , » Avec leurs canonniers anglais.

« Hier j'avais des châteaux , j'avais de belles villes : « Des Grecques par milliers à vendre aux juifs scrviles ; « J'avais de grands harems et de grands arsenaux. » Aujourd'hui , dépouillé , vaincu , prosciit , funeste , « Je fuis... De mon empire , hélas ! rien ne me reste ,• » Allah ! je n'ai plus même une tour à créneaux !

» Il faut fuir, moi , pacha , moi , visir à trois queues ! » Franchir l'horizon vaste et les collines bleues , » Furlif, baissant les yeux , presque tendant la main, » Comme un voleur qui fuit troublé dans les ténèbres , « Et croit voir des gibets , dressant leurs bras funèbres , » Dans tous les arbres du chemin ! »

Ainsi parlait Reschid le soin- de sa défaite. Nous eûmes mille Grecs tués à cette fête. Mais le visir fuyait , seul , ce champ meurtrier. Rêveur, il essuyait son rouge cimeterre ;

ORIENTALES

Deux chevaux pri^s de lui du pied ballaienl la terre , Et vides, sur leurs flancs sonnaient les étriers.

Mal 1828.

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