‹ uvres de Victor HugoChapitre 564 sur 599 · LA FOULE · texte numérisé non relu

LA FOULE

VOIX DANS LA FOULE

Le vieux Noll est bien long ! — Quand pensez-vous qu'il De White-Hall ?— C'est dur d'attendre de la sorte, [sorte

Un grand bruit de cloches éclate au dehors ; des coups de canon lointains s'y mêlent à intervalles égaux.

— Silence ! entendez-vous les cloches, le canon?

— Il sort ! — Passera-t-il par Old-Bayley ? — Non, non, Par Piccadily. — Dieu ! voyez donc sur la place

Ce peuple ! — Ils sont bien là : c'est de la populace.

— Que de têtes là-bas ! que de têtes là-haut !

Tout fourmille.— Il n'est pas, quoiqu'il fasse bien chaud,

Une tuile des toits, pas un pavé des rues.

Qui ne soient tout chargés de faces incongrues.

— Je sais là des baleons qui se sont loués cher !

— Pour voir Cromwell ! pour voir un visage de chair ! Ces Bai)ylouiens sont fous. — Dieu me protège ! J'étouffe ! — Attention ! voici que le cortège Débouche dans la place. — Enlîn ! — Ah!...

Mouvement dans la foule : tous les yeux se portent avidement vers la grande porte.

— Dites-moi, Qui marche en tête ? — C'est le major Skippon.— Quoi ! Skippon ? — Un bon soldat de bonne renommée !

— Il fut à Worcesler le premier de l'armée Qui passa la Severn sur le pont de bateaux.

— Les saints ont ce jour-là bien joué des couteaux! —Moins bien qu'à White-llali, le trente janvier !—L'hom- Tu dis cela d'un ton qui vaudrait qu'on t'assomme, [me ! Tais-toi.— Je ris. - Tais-toi ! —Rire n'est point parler !

— Si l'on ne in'étouffait, je t'irais étrangler !

— Paix ! voici le lord-maire. —

Entre le lord-malre avec les aldermen, les greffiers de ville et les sergents de la cité, tous en costume. — Le lord-maire et le corps de ville s'arrêtent à gauche de la grande porte.

Admirez dans la file Pack l'alderman , que Noll , pour honorer la ville. Fit chevalier avec un bâton de fagot. — Il se tient sur son rang comme sur un ergot. — C'est sur sa motion qu'on fait roi ce Pilate.

Entrent les cours en procession.— Les cours de justice prennent place en haut des gradins au fond de la salle.

— Ail ! les barons des cours en robes d'écariate.

— Huzza, grand-juge Haie ! - Huzza, sergent Wallop !

— Voici des colonels qui passent au galop.

— Quoi! n'a-t'-on pas assez des gardes que l'on paie? Les corporations en robes font la haie.

Noll est un tyran ! — Noll est un usurpateur ! Un Titan qui des cieux veut gravir la hauteur ! La force est le seul droit de cet autre Encelade. Cromwell ne monte pas au trône : il l'escalade.

— Paix , l'écliappé d'Oxford ! Voyez donc ce pédant ! Parle-t-il pas latin ? — Hé, j'ai droit cependant

De maudire Appius sur sa chaise curule....

— Il croit tuer Cromwell avec une férule !

Un huissier en noir parait sur le seuil et crie : Place au Parlement ! Place !

Entre le Parlement sur deux files, précédé de l'Orateur devant qui marchent les massiers, les huissiers, les clercs et les sergents de la Chambre.— Mouvement d'attention dans la foule.— Pendant que le Parlement prend place au premier rang des gradins du fond , les entretiens continuent dans le peuple.

VOIX DANS LA FOULE

Ah !... —Comment nomme-t-oii L'orateur? — C'est, je crois , sir Thomas Widdrington.

— Un bel homme. — Un Judas. —

OVERTON , bas à Wildman.

Le peuple a ses rancunes.

Voyez : mil n'a crié : « Dieu garde les communes ! >

WILD.MAN,bas à Overton, en lui montrant le Parlement.

Dieu les confonde ! Ils sont tous vendus à l'intrus ; Ils adorent Cromwell et Belatucadrus !

TRICk, promenant ses regards de la loge des fous sur l'assemblée.

Les cours, les aldermen, -le corps parlementaire,- Oui,— voilà tous les dieux de la pauvre Angleterre ! Les voilà !

GIRAFF.

Plaisants dieux !

ËLESPURU.

Frères , (|u'en diles-vous ?

GIRAFF.

Us sont dieux à peu près comme nous sommes fous.

TRICK

Il me tarde de voir éolaier la bourasque Dans ce grave Olympe.

CIRAFF.

Oui, Trick. Mon esprit fantasque Préfère au Panthéon le Pandemonium, Comme toi.

EI,ESPI!RU, leur montrant Gramadoch, qui, toujours ganlO dans un coin de la salle par quatre ballebarUicrs , fait mille contorsions.

Gramadocii nous fait des signes.

GRAMADOCH , Taisant des grimaces à ses camarades.

Hum!

Les fous éclatent de rire.

ELESPIRI.

Ouais ! sa plaisanterie était un peu bien forte.

TRK.K.

Comment sortira-t-il de là ?

GIRAFF.

Que nous importe ?

ELESPIRI.

Au fait, nous avons ri : c'est tout pour le moment.

i;^ HUISSIER, au balcon d'une grande tribune richement dO- Corée, en face du lr6ne.

Wylady Protectrice !

Tout le corps de ville se lève, se découvre , et fait un profond salut A la Protectrice, qui parait accompagnée de «es quatre nUes parées chacune A leur maniîTC. La Prolectrice, ml.stress Flelwood et lady Clej pôle sont en noir, avec parures de jais ; l.idy Falconhridge eu granil habit de cour, manteau de brocard d'or, basquinc de velours gingembre avec broderie de scorpions tie \ cuise , barbes et couronne de pairesse ; Francis en robe de gaze blanche lamée d'argent. La Protectrice répond par une révérence au salut du lord-maire et des aldermcn , puis s'assied avec ses (llles sur le devant de la tribune ; le fond est occupé par leurs femmes.

TRICK , aux bouffons.

Ah ! c'est heiirtnix, vraiment, Que ce visage-là ne prenne pas encore Le nom de Reine !

t?î SOLDAT, à la tribune des bouffons.

Paix, sires de l'ellébore !

TRICK, ricanant.

Parlez-moi d'un guerrier pour bien prêcher la paix.

Le soldat fait un geste menaçant ; Trick s'assied en haussant les

épaules. — Au moment où la famille de Cromwell est entrée,

un grand mouvement s'est fait dans l'assemblée, et tous les

regards sont restés attachés à la grande tribune.

VOIX DA>S LA FOULE

Quoi ! c'est la Protectrice ! — Elle a l'air bien épais.

— La tîilo d'un certain Bourchier. — C'est un beau rêve Qu'elle fait là ! — Monsieur, quelle est cette jeune Eve A sa droite? — Ici? — Non ; là. — C'est lady Francis.

— Sa fille?— Oui. — Le vieuxNoll en a donc cinq ou six? — IS"on,quatre. Vous voyez. — La pi us jeune est chai mante. — Qu'il fait chaud! — Qu'on est mal ! — La foule encore -On est ici pressé comme ces fils d'enfer [augmente. Dont le nombre égaLiit le sable de la mer.

— Les oiseaux sont heureux avec leur paire d'ailes.—

On m'écrase ! —

On entend tout à coup près de Westminster un coup de canon dans la place.

SYNDERCOMB , bas au groupe de conjurés. Il arrive !

Second coup de canon. Grande rumeur dans la place au dehors : vif murmure d'attention dans la salle.

OVERTO> , bas aux conjurés.

A vos postes , fidèles !

Les conjurés s'échelonnent dans la foule.— Les coups de canon se suivent à intervalles égaux. On entend le bruit des fanfares et des acclamations. Le corps de ville sort pour aller au-devaiit du Protecteur.

>0IX DAIfS LA FOLLE.

Ah! le voilà ! —C'est lui ! — Voyons !— Lui-même !— Ah! —

— L'Achan des nations ! — Pharaon Nechao ! [Oh !

— Il est seul en carrosse. — Il regarde à sa montre.

— Le maire et les shérifs marchent à sa rencontre.

— Monsieur, vous qui voyez, comment est-il vêtu?

— En velours noir. — Voisin, votre coude est pointu.

— Le maire l'aborde. — Ah !... — La voilure s'arrête.

— On le harangue. — Il fait un signe de la tête.

— On lui donne un placet qu'il passe à lord Broghill.

— Le maire parle eiicor. — Toujours! — Finira-t-il? Il est pres(pie à genoux. — Eimuque d'Holopherne !

Il harangue toujoiiis n'importe qui gouverne.

— Le Prolecteur répliiitie... Écoutez ! — Écoutons!

— Dérision ! le lotij) sermonne les moutons. — Noll avait à Duiibar la barbe un peu jdtis sale.

— Il descend...— Où va-l-il? — Prier Dieu dans la salle De la Chancellerie. — Il va prier l'enfer!

— Comme il marche entouré de ses Côtes-de-Fer !

— Vaine précaution ! sa garde est mécontente

De garder un roi...— Chut ! —Allons ! nouvelle attente ! -Comment le trouvez- vous ? - Il est sombre.— Il est gai.

— Pesant...— Majestueux...— Vieilli... — Non, fatigué.

— le soleil le gênait. — Je crois ([u'il a la goutte.

— Trainé par huit chevaux , ce monstre me dégoûte. C'est porter du fumier dans un char triomphai.

— Voilà qu'il nous revient. Bon ! à Westminster-Hall !

— Voici le porte-épée , et puis le porte-queue.

— Le révérend ministre avec sa cape bleue.

— IS'est-ce pas Lockyer ? — Oui. — Les clercs du Palais , Les sergents de la cour, les pages, les valets. —

— Le lord-maire à cheval précède son carrosse, L'épée en l'air, nu-léte... — Usurpateur féroce ! Les airs des anciens rois ! — Meure Olivier dernier !

— Laissez-moi voir un peu, seigneur pertuisanier !

— Le voici ! —

Cromwell, entouré de son cortège, paraitsur le seuil de la grande porte. — Long frémissement dans la foule. Toute l'assemblée se lève, et se tient découverte dans l'altitude du respect. — Le Protecteur est tout en velours noir, sans épée et sans manteau. Son cortège forme un cercle élincelant d'or et d'acier â quelque distance derrière lui. Le plus prés du Protecteur, en avant, se tient le lord-maire , l'épée haute ; en arrière , lord Carlisie, l'épée haute.— On distingue dans le cortège les généraux Desborough et Flelwood , Thurloé, Sloupe, les secrétaires d'Élat et les secrétaires particuliers du cabinet, Richard Croniwell, Haunibal Sesthead avec son luxe de brocard d'or, de p|^es et de chiens danois, une foule de généraux, de colonels, dont les uniformes éclatants et les resplendissantes

. cuirasse» contrastent avec le manteau bleu et l'habit brun du

prédicateur Lockyer, mêlé dans leurs rangs. — \ droite de la porte, un groupe des grands dignitaires qui doivent figurer dans la cOréinonie, portant sur des coussins de velours rouge, lord Warwick, la robe de pourpre ; lord Brogbill, le sceptre ; le général Lambert, la couronne; Wliitelocke, les sceaux de rËtat; un alderman, pour le lord-niaire, l'épée; un clerc des communes, pour l'orateur du Parlement, la Bible.

Page 1