LE DOCTEUR JENKINS
Je ne suis point jugé. Vous n'avez aucuns droits Pour m'infliger la mort, la prison, ou l'amende. Je suis libre, et je lis dans la charte normande : Nullus homo liber imprisionetur.
LORD ROCHESTER, riant, à Sedley.
Bon î va-t-il lui citer des lois du temps d'Arthur ?
CROMWELL , aux Cavaliers.
Messieurs, nous vous tenons : chefs, lieutenants, cor Tous!— Vous vous êtes pris à vos propres malices, [plicc
L'heure a sonné, le bras se lève pour punir. Or, vous choisissez mal le temps pour obtenir Des faveurs...
LORD ORMOND, rinlerronipaiit.
Des faveurs , Monsieur ! A Dieu ne plaise ! Nous réclamons un droit de la noblesse anglaise. Entendez-vous ? un droit ! — des faveurs ! un billot ? Un coup de hache ?...
Paix , vous qui parlez si haut !
—Vous êtes, cette nuit, venus, ceints de l'épée, Dans ma maison, la garde ou séduite , ou trompée. Vous m'avez dans mon lit cru saisir sans témoins. Que me prépariez-vous ?
LORD ORMOND
Pas le gibet, du moins.
Oui, VOUS étiez pressés. Le poignard va plus vite. Aujourd'hui qu'en mes mains le ciel vous précipite, Messieurs mes assassins, que voulez-vous de moi ?
LORD ORMOND
Mourir en chevaliers, mourir pour notre roi.
LORD ROCHESTER
Oui, mourons pour Rovvland ! —
Bas à Roseberry.
Moi, toujours je lui prêle.
Hier c'était mon argent, aujourd'hui c'est ma télé. Une dette de plus sur son compte !
CROMWELL, après un instant de réflexion, à lord Ormond.
Vieillard, Vous-même , jugez -vous. — Voyons : si le hasard M'eût jelé dans vos fers, vous eût mis à ma place. Parlez. — Que feriez-vous ?
LORD ORMOND
Je ne ferais pas grâce.
Je vous la fais.
Mouvement de surprise dans l'assemblée.
TOUS LES CAVALIERS
Comment?
Vous êtes libres.
LOBD ORMOND.
Dieu!
A Cromwell.
Si vous saviez mon nom...
CROMWELL, l'interrompant.
11 m'inquiète peu.
Bas à Thurloë.
Du peuple, s'il se nomme, on ne pourrait répondre.
Il se tourne brusquement vers lord Brogliill, qui a jusqu'ici gardé un morne silence dans le cortège.
Un de vos vieux amis, lord Broghill, est à Londre.
Lord Ormond et lord Broghill se détournent étonnés.
LORD BROGHILL.
Qui donc, Mylord ?
Ormond.
LORU BROGUILL.
Ormond !
A part.
Dieu ! saurait-il?...
Il est depuis cinq jours ici, mon cher Broghill.
Il fouille dans son juste-au-corps,et en tire le paquet scellé qu'il a pris sur Davenant.
Voici même un paquet, tenez, qui l'intéresse. Son nom est sur le pli. Savez-vous son adresse?
LORD BROGHILL, Lroublé.
Non, Mylord...
Bloum, au Slrand, hôtel du Rat.
LORD BROGHILL, balbutiant.
Pourquoi?...
LORD ORMOND, examinant le parchemin que tient Cromwell.
A part.
Le traître est Davenant : c'est la lettre du Roi ! CROMWELL, donnant le paquet à Broghill.
Rendez-le à lord Ormond de ma part; celte lettre. Tombant en d'autres mains , l'aurait pu compromettre; Dites-lui qu'il s'en aille au plus lot, en songeant A ne pas revenir. S'il a besoin d'argent, Donnez-en.
LORD ROSEBERRY, bas à lord Ormond.
De l'argent ! Quel homme heureux vous êtes ! S'il m'offrait seulement caution pour mes dettes !
LORD ROCHESTER, félicitant Ormond, bas.
Le trait est délicat, et je suis fort charmé Qu'il vous épargne ici l'affront d'être nommé. CROMWELL, d'une voix haute et rude.
Mylord Rochester !
LORD ROCHESTER, tressaillant de surprise. Quoi ?
Vous avez votre grâce.
Allez au diable !
LORD ROCHESTER , bas à Roseberry.
Il met avec moi moins de grâce.
N^mporte ! U est Protée ! il est magicien ! On l'aborde ; on croit voir un lion royal. — Bien ; Tâchez de l'endormir. — Bst! un coup de baguette ! — Le lion qui dormait est un chat qui vous guette ; — Le chat devient un tigre aux rugissements sourds; — Puis, la griffe se change en patte de velours. — Velours, où perce encor cette griffe hypocrite.
Mon docte chapelain, souffrez qu'on vous invite A ne pas trop rester parmi nous.
LORD ftOCUESTER , à part.
On vous croit.
CROMWELL, continuant.
Grâce à plus d'une amende, imposée à bon droit, 11 fait très-cher jurer, saint homme, en Angleterre. Or, quoi que vous fassiez, vous ne pouvez vous taire ; Et taxé par la loi presque à tous les moments , Vous vous ruineriez bien vite en jurements.
LORD ROCHESTER
Merci du bon conseil.
Au peuple qui le poursuit de rires et de dérisions. Applaudis, race infâme!
Attendez donc , Docteur. Emmenez votre femme.
LORD ROCUESTER, tremblant.
Ma femme !
Mylady Rochester !
Dame Guggligoy descend pri^clpitammont de la tribune de la rrotfctrice et vient se jeter au cou de Rochester. — Huées dans la foule.
DAME GIGGLIGOY, embrassant Rochester.
Cher époux !
LORD ROCHESTER , cherchant à la repousser.
Merci-de-Dieu !
Soyez unis. — Que dirions-nous De voir qu'une moitié sans l'aulre soit partie?
A dame Guggligoy.
Suivez votre mari.
Dame Guggligoy prend le bras de Rochester qui se résigne douloureusement.
LORD ROCHESTER, A part.
■\Vilmot ! quelle amnistie !
N'es-tu pas des plus sots et des plus châtiés? Vois le grotesque effet que font tes deux moitiés, L'une avec cet habit, l'autre avec ce visage! Et Francis qui nous voit ! Ah ! j'en deviendrai sage !
CROMWELL, désignant du doigt sir William Murray dans le groupe des Cavaliers.
Murray va recevoir le fouet qu'a mérité ,
Pour ce complot d'enfant , pauvrement avorté ,
Charles , vulgairement nommé prince de Galle.
Applaudissements du peuple. — Des archers et des valets de justice s'emparent de Murray qui se cache le visage dans les mains et parait accablé de honte et de désespoir. — Cromwcll s'adresse au rabbin.
Ce juif , qui du gibet eût orné l'astragale, Est libre... —
Manassé relève la tète avec joie. — Cromwell poursuit, se tournant vers Barebone placé à cùté du trône.
Seulement , pour racheter sa chair, Barebone , il paîra ton mémoire.
Tarcbonc tire de sa poche un long parchemin qu'il remet û Manassé.
MA?iASSÉ, examinant le mémoire.
C'est cher !
CROMWELL, aux autres prisonniers.
Vous êtes libres tous.
Les archers détachent les Cavaliers.
THCRLOE , bas à Cromwell.
Tous ! mais les circonstances Sont graves...
CROMW ELL , bas.
J'ai ce peuple : à quoi bon dix potences
Sir William Xurray, que les archers entraînent, se jette à genou et tend ses mains jointes vers CromweU.
SIR WILLIAM MIRRAY.
Grâce, Mylord!...
Du fouet? Allons! finissons-en.
N'est-ce donc pas l'emploi de ton dos courtisan ? Puis , fouetté pour Ion roi ! Tu sers la bonne cause. Tu te diras martyr ! Tu feras le Montrose !
Il fait un signe , et les archers entrainent Murray. — Le Pn tecleur s'adresse alors à la foule d'un air impérieux et inspiré.
CROMWELL, au peuple.
Peuple saint , épargnons nos ennemis rampants. L'éléphant a pitié d'écraser les serpents. CHi'ainsi toujours le ciel vous sauve des embûches, Vases d'élection !
LORD ROCUESTER, basa Sedley.
Les vases sont des cruches.
Le peuple répond au Prolecteur par de longues acclamations, les fait taire d'un geste, et reprend.
Par ma clémence , Anglais, je veux marquer ce jour.
Au haut-shérif.
Qu'on aille chercher Carr, prisonnier à la Tour.
Le haut-shérif sort. — cromwell s'accoude sur les bras de S( fauteuil et semble méditer. — Silence et attente dans l'auc toire. — Willis, qui a été quelque temps absent et qui vie de rentrer, accoste Oruiond dans le groupe des CavaUers.
SIR RICHARD WILLIS , Saluant lord Ormond.
Je vous fais compliment , Mylord.
LORD ORMOND, étonné.
Quoi ! c'est vous-mêm Willis ! Vous libre aussi?— Cet homme est uu problèmt A nous faire ainsi grâce , il prend des airs de roi !
Serrant la main à Willis.
Mais je lui sais bon gré, pour vous , sinon pour moi.
11 se penche d'un air mystérieux à l'oreille de sir Richard.
Davenant est le traître ! .\h ! si je le rencontre! ...
Le croyez-vous ? Il est des raisons pour et contre. Défiez-vous-en : soit. Au péril échappé . Soyez prudent.