‹ uvres de Victor HugoChapitre 571 sur 599 · LE DOCTEUR JENKINS · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR JENKINS

Je ne suis point jugé. Vous n'avez aucuns droits Pour m'infliger la mort, la prison, ou l'amende. Je suis libre, et je lis dans la charte normande : Nullus homo liber imprisionetur.

LORD ROCHESTER, riant, à Sedley.

Bon î va-t-il lui citer des lois du temps d'Arthur ?

CROMWELL , aux Cavaliers.

Messieurs, nous vous tenons : chefs, lieutenants, cor Tous!— Vous vous êtes pris à vos propres malices, [plicc

L'heure a sonné, le bras se lève pour punir. Or, vous choisissez mal le temps pour obtenir Des faveurs...

LORD ORMOND, rinlerronipaiit.

Des faveurs , Monsieur ! A Dieu ne plaise ! Nous réclamons un droit de la noblesse anglaise. Entendez-vous ? un droit ! — des faveurs ! un billot ? Un coup de hache ?...

Paix , vous qui parlez si haut !

—Vous êtes, cette nuit, venus, ceints de l'épée, Dans ma maison, la garde ou séduite , ou trompée. Vous m'avez dans mon lit cru saisir sans témoins. Que me prépariez-vous ?

LORD ORMOND

Pas le gibet, du moins.

Oui, VOUS étiez pressés. Le poignard va plus vite. Aujourd'hui qu'en mes mains le ciel vous précipite, Messieurs mes assassins, que voulez-vous de moi ?

LORD ORMOND

Mourir en chevaliers, mourir pour notre roi.

LORD ROCHESTER

Oui, mourons pour Rovvland ! —

Bas à Roseberry.

Moi, toujours je lui prêle.

Hier c'était mon argent, aujourd'hui c'est ma télé. Une dette de plus sur son compte !

CROMWELL, après un instant de réflexion, à lord Ormond.

Vieillard, Vous-même , jugez -vous. — Voyons : si le hasard M'eût jelé dans vos fers, vous eût mis à ma place. Parlez. — Que feriez-vous ?

LORD ORMOND

Je ne ferais pas grâce.

Je vous la fais.

Mouvement de surprise dans l'assemblée.

TOUS LES CAVALIERS

Comment?

Vous êtes libres.

LOBD ORMOND.

Dieu!

A Cromwell.

Si vous saviez mon nom...

CROMWELL, l'interrompant.

11 m'inquiète peu.

Bas à Thurloë.

Du peuple, s'il se nomme, on ne pourrait répondre.

Il se tourne brusquement vers lord Brogliill, qui a jusqu'ici gardé un morne silence dans le cortège.

Un de vos vieux amis, lord Broghill, est à Londre.

Lord Ormond et lord Broghill se détournent étonnés.

LORD BROGHILL.

Qui donc, Mylord ?

Ormond.

LORU BROGUILL.

Ormond !

A part.

Dieu ! saurait-il?...

Il est depuis cinq jours ici, mon cher Broghill.

Il fouille dans son juste-au-corps,et en tire le paquet scellé qu'il a pris sur Davenant.

Voici même un paquet, tenez, qui l'intéresse. Son nom est sur le pli. Savez-vous son adresse?

LORD BROGHILL, Lroublé.

Non, Mylord...

Bloum, au Slrand, hôtel du Rat.

LORD BROGHILL, balbutiant.

Pourquoi?...

LORD ORMOND, examinant le parchemin que tient Cromwell.

A part.

Le traître est Davenant : c'est la lettre du Roi ! CROMWELL, donnant le paquet à Broghill.

Rendez-le à lord Ormond de ma part; celte lettre. Tombant en d'autres mains , l'aurait pu compromettre; Dites-lui qu'il s'en aille au plus lot, en songeant A ne pas revenir. S'il a besoin d'argent, Donnez-en.

LORD ROSEBERRY, bas à lord Ormond.

De l'argent ! Quel homme heureux vous êtes ! S'il m'offrait seulement caution pour mes dettes !

LORD ROCHESTER, félicitant Ormond, bas.

Le trait est délicat, et je suis fort charmé Qu'il vous épargne ici l'affront d'être nommé. CROMWELL, d'une voix haute et rude.

Mylord Rochester !

LORD ROCHESTER, tressaillant de surprise. Quoi ?

Vous avez votre grâce.

Allez au diable !

LORD ROCHESTER , bas à Roseberry.

Il met avec moi moins de grâce.

N^mporte ! U est Protée ! il est magicien ! On l'aborde ; on croit voir un lion royal. — Bien ; Tâchez de l'endormir. — Bst! un coup de baguette ! — Le lion qui dormait est un chat qui vous guette ; — Le chat devient un tigre aux rugissements sourds; — Puis, la griffe se change en patte de velours. — Velours, où perce encor cette griffe hypocrite.

Mon docte chapelain, souffrez qu'on vous invite A ne pas trop rester parmi nous.

LORD ftOCUESTER , à part.

On vous croit.

CROMWELL, continuant.

Grâce à plus d'une amende, imposée à bon droit, 11 fait très-cher jurer, saint homme, en Angleterre. Or, quoi que vous fassiez, vous ne pouvez vous taire ; Et taxé par la loi presque à tous les moments , Vous vous ruineriez bien vite en jurements.

LORD ROCHESTER

Merci du bon conseil.

Au peuple qui le poursuit de rires et de dérisions. Applaudis, race infâme!

Attendez donc , Docteur. Emmenez votre femme.

LORD ROCUESTER, tremblant.

Ma femme !

Mylady Rochester !

Dame Guggligoy descend pri^clpitammont de la tribune de la rrotfctrice et vient se jeter au cou de Rochester. — Huées dans la foule.

DAME GIGGLIGOY, embrassant Rochester.

Cher époux !

LORD ROCHESTER , cherchant à la repousser.

Merci-de-Dieu !

Soyez unis. — Que dirions-nous De voir qu'une moitié sans l'aulre soit partie?

A dame Guggligoy.

Suivez votre mari.

Dame Guggligoy prend le bras de Rochester qui se résigne douloureusement.

LORD ROCHESTER, A part.

■\Vilmot ! quelle amnistie !

N'es-tu pas des plus sots et des plus châtiés? Vois le grotesque effet que font tes deux moitiés, L'une avec cet habit, l'autre avec ce visage! Et Francis qui nous voit ! Ah ! j'en deviendrai sage !

CROMWELL, désignant du doigt sir William Murray dans le groupe des Cavaliers.

Murray va recevoir le fouet qu'a mérité ,

Pour ce complot d'enfant , pauvrement avorté ,

Charles , vulgairement nommé prince de Galle.

Applaudissements du peuple. — Des archers et des valets de justice s'emparent de Murray qui se cache le visage dans les mains et parait accablé de honte et de désespoir. — Cromwcll s'adresse au rabbin.

Ce juif , qui du gibet eût orné l'astragale, Est libre... —

Manassé relève la tète avec joie. — Cromwell poursuit, se tournant vers Barebone placé à cùté du trône.

Seulement , pour racheter sa chair, Barebone , il paîra ton mémoire.

Tarcbonc tire de sa poche un long parchemin qu'il remet û Manassé.

MA?iASSÉ, examinant le mémoire.

C'est cher !

CROMWELL, aux autres prisonniers.

Vous êtes libres tous.

Les archers détachent les Cavaliers.

THCRLOE , bas à Cromwell.

Tous ! mais les circonstances Sont graves...

CROMW ELL , bas.

J'ai ce peuple : à quoi bon dix potences

Sir William Xurray, que les archers entraînent, se jette à genou et tend ses mains jointes vers CromweU.

SIR WILLIAM MIRRAY.

Grâce, Mylord!...

Du fouet? Allons! finissons-en.

N'est-ce donc pas l'emploi de ton dos courtisan ? Puis , fouetté pour Ion roi ! Tu sers la bonne cause. Tu te diras martyr ! Tu feras le Montrose !

Il fait un signe , et les archers entrainent Murray. — Le Pn tecleur s'adresse alors à la foule d'un air impérieux et inspiré.

CROMWELL, au peuple.

Peuple saint , épargnons nos ennemis rampants. L'éléphant a pitié d'écraser les serpents. CHi'ainsi toujours le ciel vous sauve des embûches, Vases d'élection !

LORD ROCUESTER, basa Sedley.

Les vases sont des cruches.

Le peuple répond au Prolecteur par de longues acclamations, les fait taire d'un geste, et reprend.

Par ma clémence , Anglais, je veux marquer ce jour.

Au haut-shérif.

Qu'on aille chercher Carr, prisonnier à la Tour.

Le haut-shérif sort. — cromwell s'accoude sur les bras de S( fauteuil et semble méditer. — Silence et attente dans l'auc toire. — Willis, qui a été quelque temps absent et qui vie de rentrer, accoste Oruiond dans le groupe des CavaUers.

SIR RICHARD WILLIS , Saluant lord Ormond.

Je vous fais compliment , Mylord.

LORD ORMOND, étonné.

Quoi ! c'est vous-mêm Willis ! Vous libre aussi?— Cet homme est uu problèmt A nous faire ainsi grâce , il prend des airs de roi !

Serrant la main à Willis.

Mais je lui sais bon gré, pour vous , sinon pour moi.

11 se penche d'un air mystérieux à l'oreille de sir Richard.

Davenant est le traître ! .\h ! si je le rencontre! ...

Le croyez-vous ? Il est des raisons pour et contre. Défiez-vous-en : soit. Au péril échappé . Soyez prudent.

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