‹ uvres de Victor HugoChapitre 599 sur 599 · j)lî)mptjcr · texte numérisé non relu

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Un jour l'ami qui reste à ton cœur qu'on déchire

Contemplait tes malheurs , Et tandis qu'il parlait, ton sublime sourire

Se mêlait à ses pleurs :

<• Te voilà donc , ô toi dont la foule rampante

» Admirait la vertu, » Déraciné , flétri , tombé sur une pente

n Comme un cèdre abattu !

>> Te voilà sous les pieds des envieux sans nombre » Et des passants rieurs ,

» Toi dont le front superbe accoutumait à l'ombre « Les fronts inférieurs !

» Ta feuille est dans la poudre , et ta racine austère

» Est découverte aux yeux.

» Hélas ! tu n'as plus rien d'abrité dans la terre

» Ki d'éclos dans les cieux!

« Jeune homme , on vénérait jadis ton œil sévère ,

» Ton front calme et tonnant; e Ton nom était de ceux qu'on craint et qu'on révère ,

« Hélas! et maintenant

« Les méchants , accourus pour déchirer ta vie,

» L'ont prise entre leurs dents , t> Et les hommes alors se sont avec envie

» Penchés pour voir dedans !

» Avec des cris de joie ils ont compté tes plaies

n Et compté tes douleurs , n Comme sur une pierre on compte des monnaies

» Dans l'antre des voleurs.

» Ta chaste renommée , aux exemples utiles ,

» N'a plus rien qui reluit , » Sillonnée en tous sens par les hideux reptiles

0 Qui viennent dans la nuit.

0 Éclairée à la flamme , à toute heure visible ,

» De ton nom rayonnant , » Au bord du grand chemin , ta vie est une cible

» Offerte à tout venant

« Où cent flèches , toujours sifflant dans la nuit noire ,

» S'enfoncent tour à tour , » Chacun cherchant ton cœur , l'un visant à ta gloire ,

1) El l'autre à ton amour !

n Ta réputation , dont souvent nous nous sommes

n Écriés en rêvant , » Se disperse et s'en va dans les discours des hommes ,

» Comme un feuillage au vent !

» Ton âme , qu'autrefois on prenait pour arbitre

» Du droit et du devoir, » Est comme une taverne où chacun à la vitre

» Vient regarder le soir,

» Afin d'y voir à table une orgie aux chants grêles ,

n Au propos triste et vain , )) Qui renverse à grand bruit les cœurs pleins de querelles

» Et les brocs pleins de vin !

» Tes ennemis ont pris ta belle destinée

» Et l'ont brisée en fleur.

'> Ils ont fait de ta gloire , aux carrefours traînée ,

■> Ta plus grande douleur !

LES VOIX INTÉRIEURES

» Leurs mains ont retourné ta robe , dont le lustre

» Irritait leur fureur ; » Avec la m^'iTie pourpre ils t'ont fait vil d'illustre

n Et forçat d'empereur!

" Nul ne te défend plus. On se fait une fêle

n De les maux aggravés.

>' On ne parle de toi qu'en secouant la léte,

» Et l'on dit : Vous savez !

» Hélas ! pour (e haïr tous les cœurs se rencontrent.

» Tous l'ont abandonné.

w Et tes amis pensifs sont comme ceux qui montrent

n Un palais ruiné.

1^ Mais va , poiir (|ui comprend ton âme haute et grave ,

» Tu n'eues que plus grand.

n Ta vie a , maintenant (jue l'obstacle l'entrave ,

•> La rumeur du torrent.

t Tous cou\ qui de tes jours orageux et sublimes

» s'approclieni sans effroi , » Reviennent en disant qu'ils ont vu des abîmes

« En se ])enchant sur toi !

» Mais peut-être , à travers l'eau de ce gouffre immense

» Et de ce cœur profond , » On verrait celte perle appelée innocence ,

» En regardant au fond !

n On s'arrête au\ brouillards dont ton âme est voilée ,

» Mais moi. juge el témoin , » Je sais ([u'on trouverait une voûte étoilée

» Si l'on allait plus loin !

" Et qu'importe, après tout , que le monde l'assiège

n De ses discours mouvants , n Et que ton nom se mêle à ces Hocons de neige

» Poussés à tous les vents !

» D'ailleurs que savent-ils? Nous devrions nous taire .

n De quel droit jugeons-nous?

» Nous qui ne voj'ons rien au ciel ou sur la terre

» Sans nous mettre à genoux !

)^ La certitude — hélas, insensés que nous sommes

» De croire à l'œil humain ! — » Ne séjourne pas plus dans la raison des hommes

» Que l'onde dans leur main.

f Elle mouille un moment , puis s'écoule infidèle ,

» Sans que l'homme , ô douleur !

» Puisse désaltérera ce qui reste d'elle

» Ses lèvres ou son cœur !

» L'apparence de tout nous trompe el nous fascine.

» Est-il jour? Est-il nuit?

» Rien d'absolu. Tout fruit contient une racine ,

» Toute racine un fruit.

» Le même objet qui rend votre visage sombre

» Fait ma sérénité.

» Toute chose ici-bas par une face est ombre

>^ El par l'autre clarté.

n Le lourd nuage, effroi des matelots livides

1) Sur le pont accroupis , » Pour le brun laboureur dont les champs sont arides

» Est un sac plein d'épis !

» Pour juger un destin il en faudrait connaître

« Le fond mystérieux ; » Ce qui gît dans la fange aura bientôt peut-être

n Des ailes dans les cieux !

» Celte âme se transforme , elle est tout près d'éclore ,

n Elle rampe . elle attend , n Aujourd'hui larve informe , cl demain dès l'aurore

» Papillon éclatant !

■^ Tu souffres cependant! toi sur qui l'ironie

n Épuise tous ses traits, « Et qui te sens poursuivre , el , par la calomnie ,

» Mordre aux endroits secrets !

» Tu fuis, pà!e et saignant; et, pénétrant dans l'ombre

» Par ton flanc déchiré, 0 La tristesse en ton âme ainsi qu'en un puits sombre

» Goutte à goutte a lillré !

n Tu fuis, lion blessé, dans une solitude,

» Rêvant sur ton destin , >' Et le soir te retrouve en la même attitude

» Où t'a vu le matin !

« Là, pensif, cherchant l'ombre où Ion âme repose,

n L'ombre que nous aimons j » Ne songeant quelquefois, de l'aube à la nuit close ,

» Qu'à la forme des monts ;

» Attentif aux ruisseaux, aux mousses étoilées ,

« Aux champs silencieux, >> A la virginité des herbes non foulées ,

» A la beauté des cieux ;

» Ou parfois contemplant , de quelque grève auslère,

» L'esquif en proie aux flots « Qui fuit, rompant les tils qui liaient à la terre

» Les cœurs des matelots ;

LES VOIX INTERIEURES

n Contemplant le front vert et la noire narine

» De l'antre ténébreux , » Et l'arbre qui, rongé parla bise marine ,

» Tord ses bras douloureux,

» Et l'immense océan où la voile s'incline,

» Où le soleil descend , » L'océan qui respire ainsi qu'une poitrine,

» S'enflant et s'abaissant ;

i> Du haut de la falaise aux rumeurs infinies, « Du fond des bois ton Tus.

» Tu mêles ton esprit aux grandes harmonies » Pleines de sons confus

» Qui, tenant ici-bas toute chose embrassée , n Vont de l'aigle au serpent.

Que toute voix grossit et que sur la pensée » La nature répand !

» Console-toi , poète ! — Un jour, bientôt peut-être,

» Les cœurs te reviendront , » Et pour tous les regards on verra reparaître

» Les Qammes de ton front.

» Tous les côtés ternis de ta gloire outragée ,

« Nettoyés un matin , » Seront comme une dalle avec soin épongée

» Après un grand festin.

» En vain tes ennemis auront armé le monde

» De leur rire moqueur.

>' Et sur les grands chemins répandu comme l'onde

" Les secrets de ton cœur.

« En vain ils Jetteront leur rage humiliée

n Sur ton nom ravagé , 11 Comme un chien qui remâche une chair oubliée

» Sur l'os déjà rongé.

« Ils ne prévaudront pas , ces hommes qui t'entourent

» De leurs obscurs réseaux.

» lis passeront ainsi que ces lueurs qui courent

» A travers les roseaux.

« Ils auront bien toujours pour toi toute la haine

n Des démons pour le Dieu ; « Mais un souffle éteindra leur bouche impure pleine

» De paroles de feu.

» Ils s'évanouiront , et la foule ravie

« Verra, d'un œil pieux , » Sortir de ce tas d'ombre amassé par l'envie

« Ton front majestueux !

I) En attendant regarde en pitié cette foule

» Qui méconnaît tes chants, 1) Et qui de toutes parts se répand et s'écoule

» Dans les mauvais penchants.

«Laisse en ce noir chaos, qu'aucun rayon n'éclaire,

« Ramper les ignorants , » L'orgueilleux dont la voix grossit dans la colère

» Comme l'eau des torrents ;

» La beauté sans amour dont les pas nous entraînent ,

«Femme aux yeux exercés, « Dont la robe tloKanle est un piège où se prennent

» Les pieds des insensés ;

« Les rhéteurs qui de bruit emjjlissent leur parole

» Quand nous les écoutons ; « Et ces hommes sans foi , sans culte , sans boussole,

» Qui vivent à tâtons ;

« Elles flatteurs courbés , aux douceurs familières,

» Aux fronts bas et rampants ; » Et les ambitieux qui sont comme des lierres

» L'un sur l'autre grimpants !

» Non, tu ne portes pas, ami, la même chaîne

» Que ces hommes d'un jour.

« Ils sont vils, et toi grand. Leur joug est fait de haine,

» Le tien est fait d'amour !

» Tu n'as rien de commun avec le monde infime

n Au souffle empoisonneur ; » Car c'est pour tous les yeux un spectacle sublime

« Quand la main du Seigneur

« Loin du sentier banal où la foule se rue

« Sur quelque illusion , « Laboure le génie avec celte charrue

« Qu'on nomme passion ! »

Et quand il eut fini, toi que la haine abreuve. Tu lui dis d'une voix attendrie un instant, Voix pareille à la sienne et plus haute pourtant. Comme la grande mer qui parlerait au fleuve :

« Ne me console point et ne t'afflige pas.

n Je suis calme et paisible.

» Je ne regarde point le monde d'ici-bas,

» Mais le monde invisible.

y> Les hommes sont meilleurs, ami , que tu ne crois .

» Mais le sort est sévère.

n C'est lui qui teint de vin ou de lie à son choix

"Le pur cristal du verre !

LES VOIX INTÉRIEURES

» Moi, je rêve ! écoutant le cyprès soupirer

» Autour des croix d'ébène, n Et murmurer le fleuve et laclochepleurer

n Daus un coin de la plaine ,

» Recueillant le cri sourd de l'oiseau qui s'enfuit, » Du char traînant la gerbe, Et la plainte (jui sort des roseaux , et le bruit « Que fait la touffe d'herbe,

n Prêtant l'oreille aux flols qui ne peuvent dormir,

« A l'air dans la nuée , » J'erre sur les hauts lieux d'où l'on entend gémir

» Toute chose créée !

» Là, je vois , comme un vase allumé sur l'autel,

» Le toit lointain qui fume,n Et le soir je compare aux purs flambeaux du ciel

» Tout flambeau qui s'allume.

» Là , j'abandonne aux vents mon esprit sérieux

« Comme l'oiseau sa |)lume; n Là, jesongeau malheur de 1 homme, et j'entend «mieux

» Le bruit de cette enclume.

» Là, je contemple, ému, tout ce qui s'offre aux yeux,

» Onde, (erre, verdure ; » El je vois rhomnieau loin, mage mystérieux,

n Traverser la nature !

» Pourquoi me plaindre , ami ? tout homme à tout mo- " Souffre des maux sans nombre. [ment

» Moi, sur qui vient la nuit, j'ai gardé seulement » Dans mon horizon sombre ,

» Comme un rayon du soir au front d'un mont obscur,

n L'amour, divine flamme , » L'amour qui dore encor ce (piej'ai de plus pur

» Et de plus haut daus l'àme !

« Sans doute en mon avril, ne sachant rien à fond ,

» Jeune, crédule, austère, » J'ai fait des songes d'or comme tous ceux qui font

n Des songes sur la terre !

» J'ai vu la vie en fleurs sur mon front s'élever

» Pleine de douces choses.

') Mais quoi ! me crois-tu donc assez fou pour rêver

» L'éternité des roses ?

» Les chimères, qu'enfant mes mains croyaient toucher,

» Maintenant sont absentes ; n Et je dis au bonheur ce que dit le nocher

» Aux rives décroissantes.

n Qu'importe ! je m'abrite en un calme profond . » Plaignant surtout les femmes j

« Et je vis l'œil fixé sur le ciel où s'en vont » Les ailes et les âmes.

» Dieu nous donne à chacun notre part du destin,

n Au fort, au faible, au lâche, « Comme un mailre soigneux levé dès le matin

n Divise à tous leur tâche.

« Soyons grands. Le grand cœur à Dieu même est pareil.

» Laissons , doux ou funestes , « Se croiser sur nos |)ieds la foudre et le soleil ,

« Ces doux clartés célestes.

n Laissons gronder en bas cet orage irrité

" Qui toujours nous assiège ; '■> Et gardons au-dessus notre tranquillité

» Comme le mont sa neige.

» Va, nul mortel ne brise avec la passion

" Vainemrnl obstinée , « Cette âpre loi que l'un nomme Expiation

n Et l'autre Destinée.

» Hélas ! de quelque nom que, broyé sous l'essieu,

n L'orgueil humain la nomme , » Roue immense et fatale, elle tourne sur Dieu ,

» Elle roule sur l'homme ! »

Octobre 18.35

La tombe dit à la rose :

— Des pleurs dont l'aube t'arrose Que fais-tu , fleur des amours?

La rose dit à la tombe :

— Que fais-tu de ce qui tombe Dans ton gouffre ouvert toujours ?

La rose dit : — Tombeau sombre , De ces pleurs je fais dans l'ombre Un parfum d'ambre et de miel.

La tombe dit : — Fleur plaintive .

De chaque âme qui m'arrive Je fais un ange du ciel !

Juin 1837.

LES VOIX INTÉRIEURES

0 muse, contiens-toi! muse aux hymnes d'airain !

Muse de la loi juste et du droit souverain !

Toi dont la bouche abonde en mots trempés de flamme,

Etincelles de feu qui sortent de ton âme.

Oh ! ne dis rien encore et laisse-les aller !

Attends que l'heure vienne oii lu puisses parler.

Endure le spectacle en vierge résignée.

Qu'à peine un mouvement de ta lèvre indignée

Révèle ton courroux au fond du cœur grondant.

Dans ce siècle où chacun, noyant ou fécondant,

Se répand au hasard comme l'eau d'un orage,

Où l'on ne voit partout qu'impuissance et que rage.

Qu'inutiles fardeaux qu'on s'obstine à rouler,

Que Samsons écrasés sous ce qu'ils font crouler,

Le plus fort est celui qui tient sa force en bride.

L'océan quelquefois montre à peine une ride.

Jusqu'rai jour d'éclater, plus proche qu'on ne croit,

Ke te dépense pas. Qui se contient s'accroît.

Aie au milieu de tous l'attitude élevée

D'une lente déesse à punir réservée.

Qui, recueillant sa force ainsi qu'un saint trésor,

Pourrait depuis longtemps et ne veut pas encor !

Va cependant! — contemple et le ciel et le monde.

Et que tous ceux qui font quelque travail immonde.

Que ces trafiquants vils épris d'un sac d'argenl.

Que ces menteurs publics, au langage changeant,

Pleins de méchanceté dans leur âme hypocrite

Et dorés au dehors de quelque faux mérite,

Tous ceux, grands ou petits, que marque un sceau fatal,

Que l'envieux bâtard accroupi dans le mal,

Que ce tribun valet, plus lâche qu'une femme.

Qui dans les carrefours vend sa parole infâme,

Toujours prêt pour de l'or à souffleter la loi,

Forgeant l'émeute au peuple ou la censure au roi,

Que l'ami faux par qui la haine s'ensemence,

Et ceux qui nuit et jour occupent leur démence

D'une orgie effrontée au tumulte hideux,

Te regardent passer tranquille au milieu d'eux,

Saluant gravement les fronts que tu révères.

Muette, et l'œil pourtant plein ce choses sévères!

Fouille ces cœurs profonds de ton regard ardent.

Et que, lorsque le peuple ira se demandant :

— Sur qui donc va tomber, dans la foule éperdue.

Cette foudre en éclairs dans ses yeux suspendue ? —

Chacun d'eux, contemplant son œuvre avec effroi.

Se dise en frissonnant : C'est peut-être sur moi !

En attendant, demeure impassible et sereine. Qu'aucun pan de ta robe en leur fange ne traîne ; Et que tous ces pervers tremblent dès à présent De voir auprès de toi, formidable et posant Son ongle de lion sur ta lyre étoilée. Ta colère superbe à tes pieds muselée !

Spptenibre 1836.

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