A MADEMOISELLE LOUISE B
Je vous l'ai déjà dit , notre incurable plaie , Notre nuage noir qu'aucun vent ne balaie Notre plus lourd fardeau , notre pire douleur , Ce qui met sur nos fronts la ride et la pâleur. Ce qui fait flamboyer l'enfer sur nos murailles , C'est l'âpre anxiété qui nous tient aux entrailles , C'est la fatale angoisse et le trouble profond Qui fait que notre cœur en abîmes se fond , Quand un malin le sort , qui nous a dans sa serre , Nous mettant face à face avec notre misère , Nous jette brusquement, lui notre maître à tous , Cette question sombre -. — Ame , que croyez-vous ? C'est l'hésitation redoutable et profonde Qui prend , devant ce sphinx qu'on appelle le monde , Notre esprit effrayé plus encor qu'ébloui , Qui n'ose dire non et ne peut dire oui !
C'est là l'infirmité de toute notre race. De quoi l'homme est-il sûr ? qui demeure ? qui passe ? Quel est le chimérique et quel est le réel ? Quand l'explication viendra-t-elle du ciel? D'où vient qu'en nos sentiers que le sophisme encombre Nous trébuchons toujoursPd'où vient qu'esprits faits d'om- Nous tremblons tous, la nuit à l'heure où lentement [bre,
La brume monte au cœur ainsi qu'au firmament? Que l'aube même est sombre et cache un grand problème ? Et que plus d'un penseur , ô misère suprême ! Jusque dans les enfants trouvant de noirs écueils , Doute auprès des berceaux comme auprès des cercueils ?
Voyez : cet homme est juste , il est bon , c'est un sage.
Nul fiel intérieur ne verdit son visage ;
Si par quelques endroits son cœur est déjà mort ,
Parmi tous ses regrets il n'a pas un remord ;
Les ennemis qu'il a, s'il faut qu'il s'en souvienne,
Lui viennent de leur haine et non pas de la sienne;
C'est un sage — du temps d'Aurèle ou d'Adrien.
11 est pauvre, et s'y plaît. Il ne tombe plus rien
De sa tête vieillie aux rumeurs apaisées ,
Rien que des cheveux blancs et de douces pensées.
Tous les hommes pour lui d'un seul flanc sont sortis ,
Et, frère aux malheureux , il est père aux petits.
Sa vie est simple , et fuit la ville qui bourdonne.
Les champs où toutguérit, les champs, où tout pardonne.
Les villageois dansant au bruit des tambourins,
Quelque ancien livre grec où revivent sereins
Les vieux héros d'Athène et de Lacédémone ,
Les enfants rencontrés à qui l'on fait l'aumône ,
Le chien à qui l'on parle et dont l'œil vous comprend ,
L'étude d'un insecte en des mousses errant.
Le soir , quelque humble vieille au logis ramenée :
Voilà de quels rayons est faite sa journée.
Chaque jour, car pour lui chaque jour passe ainsi ,
Quand le soleil descend , il redescend aussi ;
Il regagne , abordé des passants qui l'accueillent ,
Son toit sur qui, l'hiver, de grands chênes s'effeuillent.
Si sa table, où jamais rien ne peut abonder,
N'a qu'un maigre repas , il sourit , sans gronder
La servante au front gris , qui sous les ans chancelle ,
A qui manque aujourd'hui la force et jion le zèle ;
Puis il rentre à sa chambre où le sommeil l'attend.
Et là , seul , que fait-il ? lui , ce juste content ?
Lui , ce cœur sans désirs , sans fautes et sans peines ?
II pense , il rêve , il doute... — 0 ténèbres humaines !
Sombre loi ! tout est donc brumeux et vacillant !
Oh ! surtout dans ces jours où tout s'en va croulant ,
Où le malheur saisit notre âme qui dévie ,
Et souffle affreusement sur notre folle vie.
Où le sort envieux nous tient, où l'on n'a plus
Que le caprice obscur du flux et du reflux ,
Qu'un livre déchiré, qu'une nuit ténébreuse ,
Qu'une pensée en proie au gouffre qui se creuse ,
Qu'un cœur désemparé de ses illusions ,
Frêle esquif démâté , sur qui les passions ,
Matelots furieux, qu'en vain l'esprit écoute ,
Trépignent , se battant pour le choix de la route ;
Quand on ne songe plus , triste et mourant effort ,
Qu'à chercher un salut , une boussole , un port ,
Une ancre où l'on s'attache, im phare où l'on s'adresse ,
LES VOIX INTÉPJKUKES.
Oh ! comme avec terreur , pilotes en détresse , Nous nous apercevons qn'il nous manque la foi , La foi , ce juir flambeau qui rassure l'effroi , Ce mol (l'espoir écrit sur la dernif'rc pafçe , Celle chaloupe où i»eul se sauver l'équipaffe !
Comment donc se fait-il , ô pauvres insensés ,
Oue nous soyions si fiers ? — Dites , vous qui pensez ,
Vous que le sorl expose , âme toujours sereine ,
Si modeste à la fjloire et si douce A la haine.
Vous , dont l'esprit toujours éj;al et toujours pur,
Dans la calme raison , cet immuable azur.
Bien haut , bien loin de nous , brille , {ji ave et candide,
Comme une étoile fixe au fond du ciel spiendide ,
Soleil que n'atteint pas , tant il est abrité,
Ce roulis de l'abîme et de l'immensité,
Où flottent, dispersés par les vents qui s'épanchent.
Tant d'astres fatigués et de mondes qui penchent !
Hélas ! que vous devez méditer A côté
De l'arroffance «nie ù notre cécité !
Que vous devez sourire en voy.jut notre gloire !
Et , comme un feu brillant jelleune vapeur noire .
Que noire fol orgueil au néant ap|tuyé
Vous doit jeter dans Tâme une étrange pitié !
Hélas ! ayez pitié , mais une pitié tendre j
Car nous écoutons tout sans pouvoir rien entendre !
Celle absence de foi , celle incrédulité ,
Ignorance ou savoir, sagesse ou vanité.
Est-ce , de (pielque nom que notre orgueil la nomme ,
Le vice de ce siècle ou le malheur de l'homme ?
Est-ce un mal passager? est-ce un mal éternel?
Dieu peut-être a fait l'homme ainsi pour que le ciel ,
Plein d'ond)res pour nos yeux, soit toujours notre étude?
Dieu n'a scellé dans l'homme aucune certitude.
Penser , ce n'est pas c-roire. A peine par moment
Entend-on une voix dire confusément :
— « Ne vous y fiez pas , voire œuvre est périssable !
» Tout ce que bâtit l'homme est bâti sur le sable;
» Ce qu'il fait tôt ou tard par l'herbe esl recouvert j
T' Ce qu'il dresse est dressé pour le vent du désert.
» Tous ces asiles vains où vous mettez voire Ame ,
» Gloire qui n'est que pourpre , amour qui n'est que
n L'altiére ambition aux manleaux éloilés , ( flamme,
» Oui livre à tous les vents ses pavillons gonflés ,
» La richesse toujours assise sur sa gerbe ,
» La science de loin si haute et si superbe ,
n Le pouvoir sous le dais , le plaisir sous les fleurs ,
n Tentes que tout cela ! l'édifice est ailleurs.
» Passez outre ! cherchez plus loin les biens sans nombre.
» Une tente , ô mortels, ne contient que de l'ombre ! »
On entend celte voix et l'on rêve longtemps. Et l'on croit voir le ciel , moins obscur par instants , Comme à travers la brume on distingue des rives , Presque entr'ouvert , s'emplir de vagues perspectives !
Que croire ? oh ! j'ai souvent, d'un œil peut-être expert,
Fouillé ce noir problême où la sonde se perd !
Ces vastes questions dont l'aspect toujours change ,
Comme la mer, tantôt cristal el tantôt fange,
J>n ai tout remué ! la surface et le fond !
J'ai plongé dans ce gouffre et l'ai trouvé profond !
Je vous atteste , ô vents du soir et de l'aurore , Étoiles de la nuit , je vous atteste encore , Par l'austère pensée à toute heure asservi , Que de fois j'ai tenté , que de fois j'ai gravi. Seul , cherchant dans l'espace un point qui me réponde. Ces hauts lieux d'où l'on voit la figure du monde ! Le glacier sur l'abime ou le cap sur les mers ! Que de fois j'ai songé sur les sommets déserts , Tandis que fleuves , champs , forêts , cités , ruines , Gisaient derrière moi dans les plis des collines , Que tous les monts fumaient comme des encensoirs , Et qu'au loin l'océan , répandant ses flots noirs , Scul|)tant des tiers écueils la haute architecture , Mêlait son bruit sauvage à l'immense nature!
Et je disais aux flots : Flots qui grondez toujours ! Je disais aux donjons , croulant avec leurs tours: Tours où vit le passé ! donjons que les années Mordent incessamment de leurs dents acharnées ! Je disais i\ la nuit : Nuit pleine de soleils ! Je disais aux torrents , aux Heurs , aux fruits vermeils , A ces formes sans nom que la morl décompose, [chose? Aux monts, aux cham|)s, aux bois : Savez -vous quelque
Dien des fois , ù cette heure où le soir et le vent
Font que le voyageur s'achemine en rêvant ,
Je me suis dit en moi : — Celte grande nature,
Cette création qui sert la créature ,
Sait tout ! Tout serait clair pour (pii la comprendrait! —
Comme un muet qui sait le mot d'un grand secret
Et dont la lèvre écume à ce mot qu'il déchire ,
Il semble par moments qu'elle voudrait tout dire.
Mais Dieu le lui défend! En vain vous écoulez.
Aucun verbe en ces bruits l'un par l'autre heurtés !
Celte chanson qui sort des campagnes fertiles ,
Mêlée à la rumeur qui déborde des villes ,
Les tonnerres grondants , les vents plaintifs et sourds ,
La vague de la mer , gueule ouverte toujours ,
Qui vient , hurle, et s'en va, puis sans fin recommence,
Toutes ces voix ne sont qu'un bégaiement immense !
L'homme seul peut parler et l'homme ignore , hélas !
Inexplicable arrêt ! quoiqu'il rêve ici-bas , Tout se voile à ses yeux sous un nuage austère ; Et l'âme du mourant s'en va dans le mystère !
Aussi repousser Rome et rejeter Sion ,
Rire , et conclure tout par la négation ,
Comme c'est plus aisé , c'est ce que font les hommes.
Le peu que nous croyons fient au peu que nous sommes.
LES VOIX INTÉRIEURES
Puisque Dieu Ta voulu , c'est qu'ainsi tout est mieux
Plus de clarté peut-être aveuglerait nos yeux.
Souvent la branche casse où trop de fruit abonde.
Que deviendrions-nous si , sans mesurer l'onde ,
Le Dieu vivant , du haut de son éternité,
Sur l'humaine raison versait la vérité?
Le vase est trop petit pour la contenir toute.
Il suffit que chaque âme en recueille une goutte,
Même à l'erreur mêlée ! Hélas ! tout homme en soi
Porte un obscur repli qui refuse la foi.
Dieu ! la mort ! mots sans fond (|ui cachent un abîme!
L'épouvante saisit le cœur le plus sublime
Dès qu'il s'est hasardé sur de si grandes eaux.
On ne les franchit pas tout d'un vol. Peu d'oiseaux
Traversent l'océan sans reposer leur aile.
II n'est pas de croyant si pur et si fidèle
Qui ne tremble et n'hésite à de certains moments.
Quelle âme est sans faiblesse et sans accablements ?
Enfants ! résignons-nous et suivons notre route.
Tout corps traîne son ombre et tout esprit son doute.
Septembre 1835.
3 (ffujgèttf Vicomte ^.
Puisqu'il plut au Seigneur de te briser , poëte ; Puisqu'il plut au Seigneur de comprimer la tète
De son doigt souverain , D'en faire une urne sainte à contenir l'extase , D'y mettre le génie, et de sceller ce vase
Avec un sceau d'airain ;
Puisque le Seigneur Dieu t'accorda , noir mystère ! Un puits pour ne point boire , une voix pour le taire ,
El souffla sur ton front , Et comme une nacelle errante et d'eau remplie , Fit rouler ton esprit à travers la folie ,
Cet océan sans fond ;
Puisqu'il voulut ta chute , et que la mort glacée , Seule , te fit revivre en rouvrant ta pensée
Pour un autre horizon ; Puisque Dieu , l'enfermant dans la cage charnelle , Pauvre aigle , te donna l'aile et non la prunelle ,
L'âme et non la raison j
Tu pars du moins , mon frère , avec ta robe blanche ! Tu retournes à Dieu comme l'eau qui s'épanche Par son poids naturel !
Tu retournes à Dieu , têle de candeur pleine. Comme y va la lumière , et comme y va l'haleine Qui des fleurs monte au ciel !
Tu n'as rien dit de mal , lu n'as rien fait d'étrange. Comme une vierge meurt, comme s'envole un ange.
Jeune homme , lu l'en vas !
Rien n'a souillé ta main ni ton cœur ; dans ce monde Où chacun court , se hâte , et forge , et crie , et gronde
A peine lu rêvas !
Comme le diamant , quand le feu le vient prendre , Disparaît tout entier, et sans laisser de cendre ,
Au regard ébloui , Comme un rayon s'enfuit sans rien jeter de sombre Sur la terre après loi tu n'as pas laissé d'ombre ,
Esprit évanoui !
Doux et blond compagnon de toute mon enfance , Oh ! dis-moi , maintenant, frère marqué d'avance
Pour un morne avenir.
Maintenant que la mort a rallumé ta flamme. Maintenant que la mort a réveillé ton âme ,
Tu dois te souvenir !
Tu dois le souvenir de nos jeunes années !
Quand les flots lransi)arenls de nos deux destinées
Se côtoyaient encor , Lorsque Napoléon flamboyait comme un phare El qu'enfants nous prêtions l'oreille à sa fanfare
Comme une meule au cor !
Tu dois te souvenir des vertes Feuillantines , Et de la grande allée où nos voix enfantines ,
Nos purs gazouillements , Ont laissé dans les coins des murs , dans les fontaines , Dans le nid des oiseaux et dans le creux des chênes ,
Tant d'échos si charmants !
0 temps ! jours radieux ! aube trop tôt ravie ! Pourquoi Dieu met-il donc le meilleur de la vie
Tout au commencement?
Nous naissions ! on eût dit que le vieux monastère Pour nous voir rayonner ouvrait avec mystère
Son doux regard dormant.
T'en souviens-tu , mon frère? après l'heure d'étude , Oh ! comme nous courions dans cette solitude !
Sous les arbres blottis , Nous avions , en chassant quelque insecte qui saute , L'herbe jusqu'aux genoux, car l'herbe était bien haute.
Nos genoux bien petits.
Yives têtes d'enfants par la course effarées , Nous poursuivions dans l'air cent ailes bigarrées j
Le soir nous étions las ; Nous revenions , jouant avec tout ce qui joue ,
LES VOIX INTÉRIEURES
Frais , Joyeux , et tous deux baisés à pleine joue Par notre mère , hélas !
Ellegrondait :— Voyez! comme ils sont faits! ces hommes! l>es monstres ! ils auront cueilli toutes nos pommes.
Pourtant nous les aimons.
Madame , les garçons sont le souci des mères , Car ils ont la fureur de courir dans les pierres
Comme font les démons ! —
Puis un même sommeil , nous berçant comme un hôte , Tous deux au même lit nous couchait côte à côte;
Puis un même réveil.
Puis , trempé dans un lait sorti chaud de Pétable , Le même pain faisait rire à la même table
Notre appétit vermeil !
Et nous recommencions nos jeux , cueillant par gerbe Les fleurs , tous les bouquets qui réjouissent l'herbe ,
Le lys h Dieu pareil , Surtout ces fleurs de flamme et d'or qu'on voit, si belles, Luire à terre en avril comme des étincelles
Qui tombent du soleil !
On nous voyait tous deux , gaîté de la famille , Le front épanoui , courir sous la charmille ,
L'œil de j(»ie enflammé... — Hélas ! hélas ! quel deuil pour ma lêle orpheline Tu vas donc désormais dormir sur la colline ,
Mon pauvre bien-aimé !
Tu vas dormir là-haut sur la colline verte , Qui , livrée à l'hiver , à tous les vents ouverte ,
A le ciel pour plafond j Tu vas dormir , poussière , au fond d'un lit d'argile j Et moi je resterai parmi ceux de la ville
Oui parlent et qui vont !
Et moi je Vais rester , souffrir , agir et vivre ;
Voir mon nom se grossir dans les bouches de cuivre
De la célébrité ; El cacher, comme à Sparte , en riant quand on entre , Le renard envieux qui me ronge le ventre ,
Sous ma robe abrité !
Je vais reprendre , hélas ! mon œuvre commencée , Rendre ma barque frêle à l'onde courroucée ,
Lutter contre le sort ; Enviant souvent ceux qui dorment sans murmure , Comme un doux nid couvé pour la saison future ,
Sous l'aile de la mort !
J'ai d'austères plaisirs. Comme un prêtre à l'église , Je rêve à l'art qui charme , à l'art qui civilise ,
Qui change l'homme un peu , Et qui , comme un semeur qui jette au loin sa graine , En semant la nature à travers l'âme humaine ,
Y fera germer Dieu !
Quand le peuple au théâtre écoute ma pensée , J'y cours , et là, courbé vers la foule pressée ,
L'étudiant de près , Sur mon drame toufl^u dont le branchage plie , J'entends tomber ses pleurs comme la large pluie
Aux feuilles des forêts !
Mais quel labeur aussi ! que de flots ! quelle écume ! Surtout lorsque l'envie, au cœur plein d'amertume,
Au regard vide et mort , Fait , pour les vils besoins de ses luttes vulgaires , D'une bouche d'ami qm souriait naguères
Une bouche qui mord !
Quelle vie ! et quel siècle à l'entour ! —Vertu , gloire , Pouvoir , génie et foi , tout ce qu'il faudrait croire ,
Tout ce que nous valons , Le peu (pii nous restait de nos splendeurs décrues , Est Irainé sur la claie et suivi dans les rues
Par le rire en haillons !
Combien de calomnie et combien de bassesse ! Combien de pamphlets vils qui flagellent sans cesse
Quiconque vient du ciel , Et qui font , la blessant de leur lance payée , Boire à la Vérité, pâle et crucifiée.
Leur éponge de fiel !
Combien d'acharnements sur toutes les victimes! Que de rhéteurs , penchés sur le bord des abimes,
Riant , ô cruauté !
De voir l'affreux poison qui de leurs doigts découle , Goutte à goutte, ou par flots, quand leurs maiuo sur la
Tordent l'impiété! [foule
L'homme , vers le plaisir se ruant par cent voies , ISe songe qu'à bien vivre et qu'à chercher des proies ;
L'argent est adoré j Hélas ! nos passions ont des serres infâmes Où pend , triste lambeau , tout ce qu'avaient nos âmes
De chaste et de sacré !
A quoi bon , cependant , à quoi bon tant de haine , Et faire tant de mal , et prendre tant de peine ,
Puisque la mort viendra ! Pour aller avec tous où tous doivent descendre ! Et pour n'être après tout qu'une ombre, unpeu de cendre
Sur qui 1 herbe croîtra!
A quoi bon s'épuiser en voluptés diverses ? A quoi bon se bâtir des fortunes perverses
Avec les maux d'autrui ?
Tout s'écroule ; et , fruit vert qui pend à la ramée , Demain ne mûrit pas pour la bouche affamée
Qui dévore aujourd'hui !
Ce que nous croyons être avec ce que nous sommes , Beauté, richesse, honneurs, ce que rêvent les hommes.
LES VOIX INTÉRIEURES
Hélas ! et ce qu'ils font , Pêle-mêle , à travers les chants ou les huées , Comme c'est emporté par rapides nuées
Dans un oubli profond !
Et puis quelle éternelle et lugubre fatigue
De voir le peuple enflé monter jusqu'à sa digue ,
Dans ses terribles jeux !
Sombre océan d'esprits dont l'eau n'est pas sondée , Et qui vient faire autour de toute grande idée
Un murmure orageux !
Quel choc d'ambitions luttant le long des routes, Toutes contre chacune et chacune avec toute? !
Quel tumulte ennemi !
Comme on raille d'en-bas tout astre qui décline !...— Oh ! ne regrette rien sur la haute colline
Où tu t'es endormi !
Là , tu reposes , toi ! Là , meurt toute voix fausse. Chaque jour, du Levant au Couchant, sur ta fosse
Promenant son flambeau , L'impartial soleil , pareil à l'espérance , Dore des deux côtés sans choix ni préférence
La croix de ton tombeau !
Là , lu n'entends plus rien que l'herbe et la broussaille, Le pas du fossoyeur dont la terre tressaille ,
La chute du fruit mûr, Et , par moments , le chant dispersé dans l'espace , Du bouvier qui descend dans la plaine et qui passe
Derrière le vieux mur !
Mars 1837.