LAMARTINE
Si j'étais la feuille que roule L'aile tournoyante du vent , Oui flotte sur l'eau qui s'écoule , Et qu'on suit de l'œil en rêvant;
Je me livrerais , fraîche encore , De la branche me détachant, Au zéphir qui souffle à l'aurore , Au ruisseau qui vient du couchant.
Plus loin que le fleuve qui gronde , Plus loin que les vastes forêts , Plus loin que la gorge profonde , Je fuirais, je courrais, j'irais....
Plus loin que l'antre de la louve , Plus loin que le bois des ramiers , Plus loin que la plaine où l'on trouve Une fontaine et trois palmiers;
Par delà ces rocs qui répandent L'orage en torrent dans les blés ; Par delà ce lac morne où pendent Tant de buissons échevelés ;
Plus loin que les terres arides Du chef maure au large ataghan , Dont le front pâle a i)lus de rides Que la mer un jour d'ouragan.
Je franchirais comme la flèche L'étang d'Arta , mouvant miroir.
Et le mont dont la cime empêche Corynthe et Mykos de se voir.
Comme par un charme attirée , Je m'arrêtt^rais au matin Sur Mykos , la ville carrée , La ville aux coupoles d'étain.
J'irais chez la fille du prêtre , Chez la blanche fille à l'œil noir , Qui le jour chante à sa fenêtre , Et joue à sa porte le soir.
Enfin , pauvre feuille envolée , Je viendrais, au gré de mes vœux , Me poser sur son front , mêlée Aux boucles de ses blonds cheveux ;
Comme une perruche au pied leste Dans le blé jaune , ou bien encor Comme dans un jardin céleste Un fruit vert sur un arbre d'or.
Et là , sur sa tête qui penche , Je serais , fût-ce peu d'instants , Plus fière que l'aigrette blanche Au front étoile des sultans.
Septembre 182S.
ORIENTALES
(Drtjeittalie XJittgt-trxrtsifmjc.