‹ uvres de Victor HugoChapitre 7 sur 599 · ENVOI A · texte numérisé non relu

ENVOI A

Roses et papillons , la tombe nous rassemble

Tôt ou tard.

Pourquoi l'attendre , dis ? Veux-tu pas vivre ensemble

Quelque part ?

Quelque part dans les airs , si c'est là que se berce

Ton essor !

Aux champs , si c'est aux champs que ton calice verse

Son trésor !

Où tu voudras ! qu'importe ! oui, que tu sois haleine

Ou couleur , Papillon rayonnant , corolle à demi pleine ,

Aile ou fleur !

Vivre ensemble , d'abord ! c'est le bien nécessaire

Et réel.

Après on peut choisir au hasard , ou la terre

Ou le ciel !

Septembre 18...

2lu bxïrïr tft la iHtr,

Vois , ce spectacle est beau. — Ce paysage immense ,

Qui toujours devant nous finit et recommence ;

Ces blés , ces eaux , ces prés , ce bois charmant aux yeux;

Ce chaume où l'on entend riie un {jroupe joyeux ;

L'océan qui s'ajoute à la plaine où nous sommes;

Ce golfe , fait par Dieu , puis refait par les hommes ,

Montrant la double main empreinte en ses contours ,

Et des amas de rocs sous des monceaux de tours ;

Ces landes , ces forêts , ces crêtes déchirées ;

Ces antres à fleur d'eau qui boivent les marées ;

Cette montagne , au fiont de nuages couvert ,

Qui dans un de ses plis porte un beau vallon vert ,

Comme un enfant des fleurs dans un pan de sa robe ;

La ville que la brume à demi nous dérobe ,

Avec ses mille toits bourdonnans et pressés ;

Ce bruit de pas sans nombre et de rameaux froissés ,

De voix et de chansons qui par momens s'élève ;

Ces lames que la mer amincit sur la grève ,

Où les longs cheveux verts des sombres goémons

Tremblent dans l'eau moirée avec l'ombre des monts ;

Cet oiseau qui voyage et cet oiseau qui joue ;

Ici , cette charrue , et là-bas , cette i)roue ,

Traçant en même temps chacune leur sillon ;

Ces arbres et ces mâts, jouets de l'aquilon ;

Et là-bas , par-delà les collines lointaines ,

Ces horizons remplis de formes incertaines ;

Tout ce que nous voyons , brumeux ou transparent ,

Flottant dans les clartés , dans les ombres errant ,

Fuyant , debout , penché , fourmillant, solitaire ,

Vagues , rochers , gazons , — regarde , c'est la terre !

Et là-haut , sur ton front , ces nuages si beaux

Où pend et se déchire une pourpre en lambeaux ;

Cet azur, qui ce soir sera l'ombre infinie ;

Cet espace qu'emplit l'éternelle harmonie ;

Ce merveilleux soleil , ce soleil radieux ,

Si puissant à changer toute forme à nos yeux

Que parfois , transformant en métaux les bruines ,

On ne voit plus dans l'air que $|)lendides ruines ,

Entassemens confus, amas étincelans

De cuivres et d'airains l'un sur l'autre croulans ,

Cuirasses , boucliers , armures dénouées,

Et caparaçons d'or aux groupes des nuées;

L'éther , cet océan si liquide et si bleu ,

Sans rivage et sans fond , sans borne et sans milieu ,

Que l'oscillation de toute haleine agite ,

Où tout ce qui respire , ou remue , ou gravite ,

A sa vague et son flot , à d'autres flots uni ,

Où passent à la fois , mêlés dans l'infini ,

Air tiède et vents glacés , aubes et crépuscules ,

Brises d'hiver ardeur des chaudes canicules ,

Les parfums de la Heur et ceux de l'encensoir ,

Les astres scintillant sur la robe du soir ,

Et les brumes de gaze , et la douteuse étoile ,

Paillette qui se perd dans les plis noirs du voile ,

La clameur des soldats qu'enivre le tambour ,

Le froissement du nid qui tressaille d'amour.

Les souffles , les échos , les brouillards , les fumées ,

Mille choses que l'homme encor n'a pas nommées ,

Les flots de la lumière et les ondes du bruit ,

Tout ce qu'on voit le jour, tout ce qu'on sent la nuit;

Eh bien ! nuage , azur , espace , éther , abîmes ,

Ce fluide océan , ces régions sublimes

Toutes pleines de feux , de lueurs, de rayons,

Où l'àme emporte l'homme , où tous deux nous fuyons ,

Où volent sur nos fronts , selon des lois profondes ,

Près de nous les oiseaux et loin de nous les mondes ,

Cet ensemble ineffable , immense , universel ,

Formidable et charmant, — contemple , c'est le ciel!

Oh oui ! la terre est belle et le ciel est superbe ; .Mais quand ton sein palpite et quand ton œil reluit , Quand ton pas gracieux court si léger sur l'herbe , Que le bruit d'une lyre est moins doux que son bruit ; Lorsque ton frais sourire , aurore de ton âme ,

LES CHANTS DU CREPUSCULE

Se lève rayonnant sur moiqiril rajeunit ,

Et de ta bouche rose , où naît sa douce flamme ,

Monte jusqu'à ton front comme l'aube au zénith;

Quand , parfois , sans te voir , ta jeune voix m'arrive, Disant des mots confus qui m'éciia|)i)ent souvent, Bruit d'une eau qui se perd sous l'ombre de sa rive , Chanson d'oiseau caché qu'on écoule en rêvant ;

Lorsque ma poésie , insultée et proscrite , Sur ta tête un moment se repose en chemin ; Quand ma pensée en deuil sous la tienne s'abrite , Comme un flambeau de nuit sous une blanche main ;

Quand nous nous asseyons tous deux dans la vallée; Quand ton âme , soudain apparue en tes yeux , Contemple , avec les pleurs d'une sœur exilée , QueUiue vertu sur terre ou quelque étoile aux cieux !

Quand brille sous tes cils, comme un feu sous les branches. Ton beau regard , terni par de longues douleurs ; Quand sur les maux passés tout à coup tu le penches, Que lu veux me sourire et qu'il le vient des pleurs ;

Quand mon corps et ma vie à ton souffle résonnent , Comme un tremblant clavier qui vibre à tout moment ; Quand tes doigts , se posant sur mes doigts qui frisson- Font chanter dans moncœur un céleste instrument; [nent.

Lorsque je te contemple, ô mon charme suprême ! Quand ta noble nature épanouie aux yeux , Comme l'ardent buisson qui contenait Dieu même , Ouvre toutes ses fleurs et jette lous ses feux ;

Ce qui sort à la fois de tant de douces choses , Ce qui de la beauté s'exhale nuit et jour , Comme un parfum formé du souffle de cent roses , C'est bien,' plus que la terre et le ciel, — c'est l'amour!

Octobre 18.

Puisque nos heures sont remplies De trouble et de calamités ; Puisque les choses que tu lies Se détachent de tous côtés ;

Puisque nos pères et nos mères Sont allés où nous irons tous ; Puisque des enfans , têtes chères, Se sont endormis avant nous ;

Puisque la terre où tu t'inclines Et que tu mouilles de tes pleurs , A déjà toutes nos racines Et quelques-unes de nos fleurs ;

Puisqu'A la voix de ceux qu'on aime Ceux qu'on aima mêlent leur voix; Puisque nos illusions même Sont pleines d'ombres d'autrefois ;

Puisqu'à l'heure où l'on boit l'extase On sent la douleur déborder ; Puisque la vie est comme un vase Qu'on ne peut emplir ni vider ;

Puisqu'à mesure qu'on avance Dans plus d'ombre on se sent flotter ; Puisque la menteuse espérance N'a plus de conte à nous conter;

Puisque le cadran , quand il sonne , Ne nous promet rien pour demain ; Puisqu'on ne connaît plus personne De ceux qui vont dans le chemin ;

Mets ton esprit hors de ce monde !

Mets ton rêve ailleurs qu'ici-bas !

Ta perle n'est pas dans notre onde !

Ton sentier n'est point sous nos pas !

Quand la nuit n'est pas étoilée , Viens te bercer aux flots des mers ; Comme la mort elle est voilée , Comme la vie ils sont amers.

L'ombre et l'abîme ont un mystère Que nul mortel ne pénétra; C'est Dieu qui leur dit de se taire Jusqu'au jour où tout parlera !

D'autres yeux de ces flots sans nombre Ont vainement cherché le fond !

D'autres yeux se sont emplis d'ombre A contempler ce ciel profond !

Toi, demande au monde nocturne De la paix pour ton cœur désert !

Demande une goiitle à cette urne !

Demande un chant à ce concert !

Plane au-dessus des autres femmes , Et laisse errer tes yeux si beaux Entre le ciel où sont les âmes Et la terre où sont les tombeaux !

Février 18...

LES CHANTS DU CRÉPUSCULE

crir jcn Bxtn.

Espère , enfant ! demain . et puis demain encore ! EL puis lonjours demain ! croyons dans l'avenir. Espère ! et cliaque fois cjne se lève l'aurore , Soyons là pour prier comme Dieu pour bénir !

Nos fautes, mon pauvre an,ife, ont causé nos souffrances. Peut-être qu'en restant bien long-temps à genoux , Quand il aura béni toutes les innocences , Puis tous les repentirs , Dieu finira par nous !

Oclobre 18...

Puisque mai tout en fleurs dans les prés nous réclame ,

Viens , ne te lasse pas de mêler ù ton âme

La campagne , les bois , les ombrages charmans ,

Les larges clairs de lune au bord des Hols dormans ,

Le sentier qui finit ofi le chemin commence ,

Et l'air et le printemps et l'horizon immense ,

L'horizon que ce monde attache humble et joyeux

Comme une lèvre au bas de la robe des cieux !

Viens ! et que le regard des pudiques étoiles

Qui tombe sur la terre à travers tant de voiles ,

Que l'aibre pénétré de parfums et de chants ,

Que le souffle embrasé de midi dans les champs ,

Et l'ombre et le soleil , et l'onde et la verdure ,

Et le rayonnement de toute la nature

Fassent épanouir , comme une double fleur ,

La beauté sur ton front et l'amour dans ton cœur !

21 €mï0 6.

.\mi , le voyageur que vous avez connu ,

Et dont tant de douleurs ont mis le cœur à nu

Monta , comme le soir s'épanchait sur la terre, Triste et seul, dans la tour lugubre et solitaire; Tour sainte où la pensée est mêlée au granit, Où l'homme met son âme , où l'oiseau fait son nid!

Il gravit la spirale aux marches presque usées. Dont le mur s'cntr'onvrait aux bises aiguisées, Sans regarder les loils amoindris sous ses pieds; Puis entra sous la voûle aux arceaux étayés, Où la cloche , attendant la prière prochaine , Dormait , oiseau d'airain , dans sa cage de chêne !

Vaste et puissante cloche au battant monstrueux !

In câble aux dins replis chargeait son cou noueux.

L'œil qui s'aventurait sous sa coupole sombre

Y voyait s'épaissir de larges cercles d'ombre.

Les reflets sur ses bords se fondaient mollement.

.Vu fond tout était noir. De moment en moment

Sous celle voûle obscure où l'air vibrait encore

On sentait remuer comme un lambeau sonore.

On entendait des bruits glisser sur les parois ,

Comme si, se |)arlanl d'une confuse voix,

Dans celle ombre , où dormaient leurs légions ailées ,

Les noies chucholaient à demi réveillées.

Druils douteux pour l'oreille et de l'âme écoutés !

Car même en sommeillant , sans souffle et sans clartés ,

Toujours le volcan fume et la cloche soupire;

Toujours de cet airain la prière transpire ,

Et l'on n'endort pas plus la cloche aux sons pieux

Que l'eau sur l'océan ou le vent dans les cieux !

La cloche , écho du ciel placé près de la terre ! Voix grondante qui parle à côté du tonnerre , Faite pour la cité comme lui pour la mer ! Vase plein de rumeur qui se vide dans l'air !

Sur celte cloche , auguste et sévère surface ,

Hélas! chaque passant avait laissé sa trace.

Partout des mots impurs creusés dans le métal

Rompaient l'inscription du baptême natal.

On distinguait encore , au sommet ciselée ,

Une couronne à coups de marteaux mutilée.

Chacun , sur cet airain par Dieu même animé ,

Avait fait son sillon où rien n'avait germé !

Ils avaient semé là , ceux-ci leur vie immonde ,

Ceux-là leurs vœux perdus comme une onde dans l'onde ,

D'autres l'amour des sens dans la fange accroupi ,

Et tous l'impiété, ce chaume sans épi.

Tout était profané dans la cloche bénie.

La rouille s'y mêlait , autre amère ironie!

Sur le nom du Seigneur l'un avait mis son nom !

Où le prêtre dit oui, l'autre avait écrit non!

Lâche insulte ! affront vil , vain outrage d'une heure

Que fait lout ce qui passe à tout ce qui demeure !

Alors , tandis que l'air se jouait dans les cieux , Et que sur les chemins gémissaient les essieux ,

LES CHANTS DU CREPUSCULE

Que les champs exhalaient leurs senteurs embaumées , Les hommes leurs rumeurs et les toits leurs fumées , Il sentit , à l'aspect du bronze monument , Comme un aibre inquiet qui sent confusément Des ailes se poser sur ses feuilles froissées , S'abattre sur son front un essaim de pensées.

Seule en ta sombre tour aux faîtes dentelés ,

D'où ton souffle descend sur les toits ébranlés ,

0 cloche suspendue au milieu des nuées ,

Par ton vaste roulis si souvent remuées ,

Tu dors en ce moment dans l'ombre , et rien ne luit

Sous ta voûte profonde où sommeille le bi'uit !

Oh ! tandis qu'un esprit qui jusqu'à toi s'élance ,

Silencieux aussi , contemple ton silence ,

Sens-tu, par cet instinct vague et plein de douceur,

Qui révèle toujours une sœur à la sœur ,

Qu'à cette heure où s'endort la soirée expirante ,

Une âme est près de toi , non moins que toi vibrante ,

Qui bien souvent aussi jette un bruit solennel ,

Et se plaint dans l'amour comme toi dans le ciel ?

Oh ! dans mes premiers temps de jeunesse et d'aurore ,

Lorsque ma conscience était joyeuse encore ,

Sur son vierge métal mon âme avait aussi

Son auguste origine écrite comme ici ,

Et sans doute à côté quelque inscription sainte ,

Et , n'est-ce pas , ma mère ? une couronne empreinte !

Mais des passans aussi , d'impérieux passans

Qui vont toujours au cœur par le chemin des sens,

Qui , lorsque le hasard jusqu'à nous les apporte ,

Montent notre escalier et poussent notre porte ,

Qui viennent bien souvent trouver l'homme au saint lieu ,

Et qui le font tinter pour d'autres que pour Dieu ;

Les passions , hélas ! tourbe un jour accourue,

Pour visiter mon âme ont monté de la rue ,

Et de quelque couteau se faisant un burin ,

Sans respect pour le Verbe écrit sur son airain ,

Toutes , mêlant ensemble injure , erreur , blasphème ,

L'ont rayée en tout sens comme ton bronze même ,

Où le nom du Seigneur , ce nom grand et sacré ,

N'est pas plus illisible et plus défiguré !

Mais qu'importe à la cloche et qu'importe à mon âme , Qu'à son heure , à son jour , l'esprit saint les réclame , Les touche l'une et l'autre et leur dise : chantez ? Soudain , par toute voie et de tous les côtés , De leur sein ébranlé , remplis d'ombres obscures ,

A travers leur surface , à travers leurs souillures , Et la cendre et la rouille , amas injurieux , Quelque chose de grand s'épandra dans les cieux !

Ce sera Thosanna de toute créature !

Ta pensée, ô Seigneur ! ta parole , ô nature !

Oui , ce qui sortira , par sanglots, par éclairs ,

Comme l'eau du glacier , comme le vent des mers ,

Comme le jour à flots des urnes de l'aurore ,

Ce qu'on verra jaillir, et puis jaiUir encore ,

Du clocher toujours droit , du front toujours debout .

Ce sera l'harmonie immense qui dit tout !

Tout , les soupirs du cœur , les élans de la foule j

Le cri de ce qui monte et de ce qui s'écroule ;

Le discours de chaque homme à chaque passion ;

L'adieu qu'en s'en allant chante l'illusion ;

L'espoir éteint ; la barque échouée à la grève ;

La femme qui regrette et la vierge qui rêve ;

La vertu qui se fait de ce que le malheur

A de plus douloureux , hélas ! et de meilleur ;

L'autel enveloppé d'encens et de fidèles ;

Les mères retenant les enfans auprès d'elles ;

La nuit qui cliaque soir fait taire l'univers

Et ne laisse ici-bas la parole qu'aux mers ;

Les couchans flamboyans ; les aubes étoilées ;

Les heures de soleil et de lune mêlées 5

Et les monts et les flots proclamant à la fois

Ce grand nom qu'on retrouve au fond de chaque voix ;

Et l'hymne inexpliqué qui, parmi des bruits d'ailes ,

Va de l'aire de l'aigle au nid des hirondelles;

Et ce cercle dont l'homme a sitôt fait le tour ,

L'innocence , la foi , la prière et l'amour !

Et l'éternel reflet de lumière et de flamme

Que l'âme verse au monde et que Dieu verse à Pâme !

Oh ! c'est alors qu'émus et troublés par ces chants . Le peuple dans la ville et l'homme dans les champs , Et le sage attentif aux voix intérieures , A qui l'éternité fait oublier les heures , S'inclinent en silence ; et que l'enfant joyeux Court auprès de sa mère et lui montre les cieux ; C'est alors que chacun sent un baume qui coule Sur tous ses maux cachés ; c'est alors que la foule Et le cœur isolé qui souffre obscurément Boivent au même vase un même enivrement ; Et que la vierge , assise au rebord des fontaines , Suspend sa rêverie à ces rumeurs lointaines: C'est alors que les bons , les faibles , les méchans , Tous à la fois , la veuve en larmes , les marchands Dont l'échoppe a poussé sous le sacré portique Comme un champignon vil au pied d'un chêne antique , Et le croyant soumis , prosterné sous la tour , Écoutent , effrayés et ravis tour à tour , Comme on rêve aux bruits sourds d'une mer écumante , La grande âme d'airain qui UVhaut se lamente !

LES CHANTS DU CREPUSCULE

Hymne de la nature et de l'humanité !

Hymne par tout écho sans cesse répété !

Grave , inouï , joyeux , désespéré , suhlime !

Hymne qui des hauts lieux ruisselle dans l'abîme,

Et qui , des profondeurs du fjouffre harmonieux ,

Comme une onde en brouillard, remonte dans les deux!

Cantique qu'on entend dans les monis , dans les |)laines .

Passer , chanter , pleurer |)ar toutes les haleines ,

Écumer dans le tkuve et frémir dans les bois ,

A l'heure où nous voyons s'allumer à la fois,

Au bord du ravin sombre , au fond du ciel bleuâtre ,

L'étoile du bercer avec le feu du pâtre!

Hymne qui le matin s'évapore des eaux ,

Et qui le soir s'endort dans le nid des oiseaux !

Verbe que dit la cloche aux cloches ébranlées ,

Et que l'àmc redit aux âmes consolées!

Psaume immense et sans lin que ne traduiraient pas

Tous les mots fourmiilans des langues d'ici-bas ,

Et qu'exprime en entier dans un seul mot suprême

Celui qui dit : je prie , et celui qui dit : j'aime !

Et ce psaume éclatant, cet hymne aux chants vainqueurs

Qui tinle dans les airs moins haut <|ue dans les cœurs.

Pour sortir plus à flots de leurs gouffies sonores ,

De l'àme et de la cloche ouvrira tous les pores.

Toutes deux le diront d'une ineffable voix:

Pure comme le bruit des sources dans les bois ,

Chaste comme un soupir de l'amour qui s'ignore ,

Vierge comme le chant que chante chaque aurore.

Alors tout parlera dans les deux instrumens

D'amour et d'harmonie et d'extase écu:iians.

Alors, non-seulement ce qui sur leur surface

Reste du Verbe saint que cha(|ue jour efface ,

Mais tout ce que grava dans leur bronze souillé

Le passant imbécile avec son clou rouillé ,

L'ironie et l'affront , les mots qui perdent l'âme ,

La couronne tronquée et devenue infâme ,

Tout puisant vie et souffle en leurs vibrations ,

Tout se transfigurant dans leurs commotions,

Mêlera , sans troubler l'ensemble séraphique ,

Un chant plaintif et tendre à leur voix magnifique!

Oui , le blasphème inscrit sur le divin métal

Dans ce concert sacré perdra son cri fatal ;

Chaque mot qui renie et chaque mol qui doute

Dans ce torrent d'amour exprimera sa goutte;

Et , pour faire éclater l'hymne pur et serein ,

Rien ne sera souillure et tout sera l'airain !

Oh ! c'est un beau triomphe à votre loi sublime , Seigneur, pour vos regards dont le feu nous ranime C'est un spectacle auguste , ineffable et bien doux A l'homme comme à l'ange , à l'ange comme à vous , Qu'une chose eu passant par l'impie avilie ,

Qui , dès que votre esprit la touche , se délie. Et sans même songer h son indigne affront , Chante , l'amour au cœur et le blasphème au front !

Voilfi sur quelle penle , en ruisseaux divisée , S'écoulait flols A flots l'onde de sa pensée. Grossie A chaque instant par des sanglots du cœur. La nuit , que la tristesse aime comme une sœur , Quand il redescendit, avait couvert le monde ; Il partit ; et la vie incertaine et profonde , Emporta vers des jours plus mauvais ou meilleurs , Vers des événemens amoncelés ailleurs , Cet homme au flanc blessé , ce front sévère où tremble Une àme en proie au sort , soumise et tout ensemble Rebelle au dur battant qui la vient tourmenter. De verre pour gémir , d'airain pour résister.

Aoiil I8S4.

SJons i*(g0Ugje la ***.

C'était une humble église au cintre surbaissé, L'église où nous entrâmes ,

Où depuis trois cents ans avaiint déjà passé Et pleuré bien des âmes.

Elle était triste et calme à la chute du jour , L'église où nous entrâmes;

L'autel sans serviteur, comme un cœur sans amour , Avait éteint ses flammes.

Les antiennes du soir , dont autrefois saint Paul

Réglait les chants fidèles , Sur les stalles du chœur où s'élance leur vol ,

Avaient ployé leurs ailes.

L'ardent musicien qui sur tous à pleins bords

Verse la sy;npatliie , L'homrae-esprit n'était plus dans l'orgue , vaste corps

Dont l'àme était partie.

La main n'était plus là, qui , vivante et jetant Le bruit par tous les pores ,

Tout à l'heure pressait le clavier palpitant , Plein de notes sonores ,

LES CHANTS DU CRÉPUSCULE

Et les faisait jaillir sous son doigt souverain

Qui se crispe et s'allonge , Et ruisseler le long des grands lubes d'airain

Comme l'eau d'une éponge.

L'orgue majestueux se taisait gravement

Dans la nef solitaire; L'orgue , le seul concert , le seul gémissement

Qui nièie aux cieux la terre !

La seule voix qui puisse , avec le flot dormant

Et les forêts bénies, Murmurer ici-bas quelque commencement

Des choses infinies.'

L'église s'endormait à l'iieure où tu t'endors,

0 sereine nalure!

A peine quelque lampe au fond des corridors

Étoilait l'ombre obscure.

A peine on entendait flotter quelque soupir ,

Quelque basse parole , Comme en une forêt qui vient de s'assoupir

Un dernier oiseau vole ;

Hélas ! et l'on sentait , de moment en moment ,

Sous cette voûte sombre, Quelque chose de grand , de saint et de charmant

S'évanouir dans l'ombre !

Elle était triste et calme à la chute du jour

L'église oii nous entrâmes ; L'autel sans serviteur , comme un cœur sans amour ,

Avait éteint ses flammes.

Votre front se pencha , morne et tremblant alors, Comme une nef qui sombre ,

Tandis qu'on entendait dans la ville au-dehors Passer des voix sans nombre.

Et ces voix qui passaient disaient joyeusement :

« Bonheur! gailé ! délices!

<> A nous les coupes d'or pleines d'un vin charmant !

» A d'autres les calices !

« Jouissons ! l'heure est courte et tout fuit promptement;

« L'urne est vite remplie !

« Le nœud de l'àme au corps , hélas! à tout moment

« Dans l'ombre se délie!

« Tirons de chaque objet ce qu'il a de meilleur ,

« La chaleur de la flamme , « Le vin du raisin mûr , le parfum de la fleur ,

« Et l'amour de la femme !

» Épuisons tout ! Usons du printemps enchanté

n Jusqu'au dernier zépliire , » Du jour jusqu'au dernier rayon , de la beauté

» Jusqu'au dernier sourire !

« Allons jusqu'à la fin de tout , en bien vivant ,

» D'ivresses en ivresses.

» Une chose qui meurt , mes amis , a souvent

» De charmantes caresses !

n Dans le vin que je bois , ce que j'aime le mieux

« C'est la dernière goutte.

n L'enivrante saveur du breuvage joyeux

» Souvent s'y cache toute !

» Sur chaque volupté pourquoi nous hâter tous ,

» Sans plonger dans son onde , » Pour voir si quelque perle ignorée avant nous

n N'est pas sous l'eau profonde ?

» Que sert de n'effleurer qu'à peine ce qu'on tient ,

« Quand on a les mains pleines , » Et de vivre essoufflé comme un enfant qui vient « De courir dans les plaines ?

» Jouissons à loisir! Du loisir tout renaît !

» Le bonheur nous convie !

» Faisons, comme un tison qu'on heurte au dur chenet,

« Étinceler la vie !

» N'imitons pas ce fou que l'ennui lient aux fers ,

« Qui pleure et qui s'admire. » Toujours les beaux fruits d'ici-bas sont offerts

f. Aux belles dents du rire !

« Les plus tristes d'ailleurs , comme nous qui rions ,

w Souillent parfois leur âme, » Pour fondre ces grands cœurs il suffit des rayons

» De l'or ou de la femme.

» Ils tombent comme nous , malgré leur fol orgueil

« Et leur vaine amertume ; » Les flots les plus hautains , dès que vient un écueil ,

« S'écroulent en écume !

» Vivons donc ! et buvons , du soir jusqu'au matin ,

« Pour l'oubli de nous-même !

» Et déployons gaîment la nappe du festin ,

n Linceul du chagrin blême !

« L'ombre attachée aux pas du beau plaisir vermeil ,

>■> C'est la tristesse sombre.

« Marchons les yeux toujours tournés vers le soleil ;

« Nous ne verrons pas l'ombre !

» Qu'importe le malheur , le deuil , le désespoir , » Que projettent nos joies ,

LES CHANTS DU CRÉPUSCULE

Et que derrière nous quelque chose de noir , » Se traîne sur nos voies !

Nous ne le savons pas. — Arrière les douleurs ,

» Et les regrets moroses !

Faut-il donc , en fanant des couronnes de fleurs,

» Avoir pitié des roses ?

Les vrais biens dans ce monde — et l'autre est impor- « C'est tout ce qui nous fêle, [tun

Tout ce qui met un cliant , un rayon , un parfum , « Autour de notre tète !

Ce n'est jamais demain , c'est toujours aujourd'hui !

» C'est la joie et le rire !

C'est un sein éclatant , peut-être plein d'ennui,

» Qu'on baise et qui soupire !

C'est l'orgie opulente , enviée au dehors ,

» Contenle , épanouie , Qui rit , et qui chancelle , et (pii boit à jilcins bords ,

» De flambeaux éblouie ! »

Et tandis que ces voix , que (oui semblait grossir ,

Voix d'une ville entière , Disaient ; Santé , bonheur , joie , orgueil et plaisir !

Votre œil disait : Prière !

Elles parlaient tout haut et vous parliez tout bas : — « Dieu qui m'avez fait naître ,

» Vous m'avez réservée ici pour dns combats " Dont je tremble , ô mon maître !

» Ayez pitié ! — L'esquif où chancellent mes pas » Est sans voiles et sans rames.

« Comme pour les enfans , pourquoi n'avez-vous pas » Des anges pour les femmes ?

« Je sais que tous nos jours ne sont rien , Dieu tonnant, » Devant vos jours sans nombre.

» Vous seul êtes réel , palpable et rayonnant ; » Tout le reste est de l'ombre.

« Je le sais. Mais cette ombre où nos cœurs sont flottans,

» .l'y demande ma roule.

» Quelqu'un répondra-t-il ? Je prie , et puis j'attends !

» J'appelle , et puis j'écoule!

« Nul ne vient. Seulement par instans , sous mes pas,

« Je sens d'affreuses trames.

» Comme pour les enfans , pourquoi n'avez-vous pas

» Des anges pour les femmes ?

» Seigneur! autour de moi , ni le foyer joyeux ,

« Is'i la famille douce , » Ni l'orgueilleux palais qui touche presqu'aux cieux .

> Ni le nid dans la mousse ,

» Ni le fanal pieux qui montre le chemin ,

» Ni pitié , ni tendresse , » Hélas , ni l'amitié qui nous serre la main ,

t> Ni l'amour qui la presse ,

B Seigneur , autour de moi rien n'est resté debout !

» Je pleurs et je végète , » Oubliée au milieu des ruines de tout ,

« Comme ce qu'on rejette?

» Pourtant je n'ai rien fait à ce monde d'airain ,

« Vous le savez vous-même.

» Toutes mes actions passent le front serein

» Devant votre œil suprême.

>i Jusqu'à ce que le pauvre en ait pris la moitié ,

n Tout ce que j'ai me pèse.

» Personne ne me plaint. Moi , de tous j'ai pitié.

» Moi , je souffre et j'apaise !

« Jamais de votre haine ou de votre faveur

" Je n'ai dit : Que m'importe !

» J'ai toujours au passant que je voyais rêveur

» Enseigné votre porte.

» Vous le savez. — Pourtant mes pleurs que vous voyez ,

« Seigneur , qui les essuie' » Tout se rompt sous ma main, tout tremble sous mespieds,

» Tout croule où je m'appuie.

0 Ma vie est sans bonheur , mon berceau fut sans jeux.

» Cette loi, c'est la vôtre!

« Tous les rayons du jour de mon ciel orageux

» S'en vont l'un après l'autre.

« Je n'ai plus même , hélas ! le flux et le reflux

» Des clartés et des ombres.

» Mon esprit chaque jour descend de plus en plus

» Parmi les rêves sombres.

» On dit que sur les cœurs , pleins de trouble et d'effroi,

» Votre grâce s'épanche.

0 Soutenez-moi, Seigneur! Seigneur, soutenez-moi,

» Car je sens que tout penche ! »

Et moi , je contemplais celle qui priait Dieu

Dans l'enceinte sacrée , La trouvant grave et douce , et digne du saint lieu

Cette belle éplorée.

LES CHANTS DU CREPUSCULE

Et je lui dis , tâcliant de ne pas la troubler , La pauvre enfanl qui pleure ,

Si par hasard dans l'ombre elle entendait parler Quelque autre voix meilleure,

Car au déclin des ans comme au malin des jours,

Joie , extase ou martyre , Un autel que rencontre une femme a toujours

Quelque chose à lui dire !

« 0 madame ! pourquoi ce chagrin qui vous suit , « Pourquoi pleurer encore , Vous , femme au cœur charmant , sombre comme la » Douce comme l'aurore ? [nuit ,

Qu'importe que la vie , inégale ici-bas

n Pour l'homme et pour la femme ,

Se dérobe et soit prête à rompre sous vos pas? » N'avez-vous pas votre âme ?

Votre âme qui bientôt fuira peut-être ailleurs

B Vers les régions pures , Et vous emportera plus loin que nos douleurs ,

» Plus loin que nos murmures!

Soyez comme l'oiseau , posé pour un instant

» Sur des rameaux trop frêles , Qui sent ployer la branche et qui chante pourtant ,

» Sachant qu'il a des ailes ! «

XXXÏV.

(Srrit 0ur la prjemicijc pajg^ Ïk^m»

péttarqne.

Quand d'une aube d'amour mon âme se colore , Quand je sens ma pensée , ô chaste amant de Laure , Loin du souffle glacé d'un vulgaire moqueur , Éclore feuille à feuille au plus profond du cœur , Je prends ton livre saint qu'un feu céleste embrase , Où si souvent murmure â côté de l'extase La résignation au sourire fatal ; Ton beau livre , où l'on voit , comme un flot de cristal Qui sur un sable d'or coule à sa fantaisie , Tant d'amour ruisseler sur tant de poésie !

Je viens à ta fontaine , ô maître ! et je relis

Tes vers mystérieux parla grâce amolhs;

Doux trésor ! fleur d'amour , qui , dans les bois recluse ,

Laisse après cinq cents ans son odeur à Vaucluse !

Et tandis que je lis , rêvant , presque priant , Celui qui me verrait me verrait souriant , Car, loin des bruits du monde et des sombres orgies, Tes pudiques chansons , les nobles élégies , Vierges au doux profil , sœurs au regard d'azur, Passent devant mes yeux , portant sur leur front pur , Dans les sonnets sculptés , comme dans des amphores , Ton beau style , étoile de fraîches métaphores !

Octobre 1835.

Les autres en tout sens laissent aller leur vie ,

Leur âme , leur désir, leur instinct , leur envie.

Tout marche en eux ! au gré des choses qui viendront ,

L'action sans l'idée et le pied sans le front.

Ils suivent au hasard le projet ou le rêve ,

Tout porte qui s'ouvre ou toute vent qui s'élève,

Le présent les absorbe en sa brièveté.

Ils ne seront jamais et n'ont jamais été ;

Ils sont , et voilà tout. Leur esprit flotte et doute.

Ils vont , le voyageur ne tient pas à la route ,

Et tout s'efface en eux à mesure , l'ennui

Par la joie , oui par non , hier par aujourd'hui.

Ils vivent jour à jour et pensée à pensée.

Aucune règle au fond de leurs vœux n'est tracée j

Nul accord ne les tient dans ses proportions.

Quand ils pensent une heure , au gré des passions ,

Rien de lointain ne vient de derrière leur vie

Retentir dans l'idée à cette heure suivie ;

Et pour leur cœur terni l'amour est sans douleurs ,

Le passé sans racine et l'avenir sans fleurs.

Mais vous qui répandez tant de jour sur mon âme ,

Vous qui depuis douze ans , tour à tour ange et femme ,

Me soutenant là-haut ou m'aidant ici-bas ,

M'avez pris sous votre aile ou calmé dans vos bras ;

Vous qui , mettant toujours le cœur dans la parole !

Rendez visible aux yeux , comme un vivant symbole ,

Le calme intérieur par la paix du dehors ,

La douceur de l'esprit par la santé du corps ,

La bonté par la joie , et comme les dieux même ,

La suprême vertu par la beauté suprême;

Vous, mon phare, mon but, mon pôle , mon aimant !

Tandis que nous flottons à tout événement,

Vous savez que toute âme a sa règle auprès d'elle ;

LES CHANTS DU CRÉPUSCULE

Tout en vous est serein , rayonnant et fidèle , Vous ne dérangez pas le tout harmonieux , Et vous êtes ici comme une splure aux cieux ! Rien ne se heurte en vous ; fout se tient avec grâce ; Votre âme en souriant à votre esprit s'enlace ; Votre vie, où les pleurs se mêlent quelquefois ; Secrète comme un nid ([ui gémit dans les bois , Comme un flot lent et sourd c|ui coule sur des mousses , Est un concert charmant des choses les plus douces. Bonté , vertu , beauté , frais sourire , œil de feu ,

Toute votre nature est un hymne vers Dieu.

Il semble , en vous voyant si parfaite , et si belle ,

Qu'une pure musique, égale et solennelle ,

De tous vos mouvemens se dégage en marchant.

Les autres sont des bruits , vous , vous êtes un chant !

octobre 18...

Toi! sois bénie à jamais!

Eve qu'aucun fruit ne tente !

Qui de la vertu contente Habite les purs sommets !

Ame sans tache et sans rides , Baignant tes ailes candides , A l'ombre et bien loin des yeux .

Dans un Ilot mystérieux , Moiré de reflets splendides !

Sais-tu ce qu'en te voyant L'indigent dit , quand tu passes ?

— « Voici le front plein de grâces Oui sourit au suppliant !

Notre infortune la touche.

Elle incline à notre couche

Un visage radieux ;

Et les mots mélodieux

Sortent charmans de sa bouche ! » -

Sais-tu , les yeux vers le ciel , Ce que dit la pauvre veuve ?

— « Un ange au tîel qui m'abreuve Est venu mêler son miel.

Comme à l'herbe la rosée ,

Sur ma misère épuisée , Ses bienfaits sont descendus.

Nos cœurs se sont entendus , Elle heureuse , et moi brisée !

J'ai senti que rien d'impur Dans sa gaîté ne se noie ,

Et que son front a la joie Comme le ciel a l'azur.

Son (ril de même a su lire Que le deuil qui me déchire N'a que de saintes douleurs.

Comme elle a compris mes pleurs , Moi , j'ai compris son sourire ! » —

Pour parler des orphelins ,

Qunnd , i)rêsdu foyer qui tremble ,

Dans mes genoux je rassemble

Tes enfans de ton cœur pleins ;

Quand je leur dis l'hiver sombre ,

La faim , et les maux sans nombre

Des petits abandonnés ,

Et qu'il peine sonl-iis nés

Qu'ils s'en vont |)ieds nus dans l'ombre ;

Tandis que , silencieux , Le groupe écoule cl soupire, Sais-tu ce (|ue semblent dire Leurs yeux pareils à tes yeux?

— « Vous qui n'avez rien sur terre , Venez chez nous ! pour vous plaire Nous nous empresserons tous ;

Et vous aurez comme nous Votre part de notre mère ! » —

Sais-tu ce que dit mon cœur ?

— u Elle est indulgente et douce , Et sa lèvre ne repousse

Aucune amère licpieur.

Mère pareille â sa fille ,

Elle luit dans ma famille

Sur mon front que l'ombre atteint.

Le front se ride et s'éteint ,

La couronne toujours brille ! » —

Au-dessus des passions , Au-dessus de la colère , Ton noble esprit ne sait faire Que de nobles actions.

Quand jusqu'à nous tu te penches , C'est ainsi que tu t'épanches Sur nos cœurs que tu soumets.

D'un cygne il ne peut jamais Tomber que des plumes blanches !

Octobre 18...

LES CHANTS DU CRÉPUSCULE

21 Maîfstnoïstiic i^omsg 6,

I/aniiée en s'enfiij'ant par rannée est suivie. Encore une qui meurt ! Encore un pas du temps ! Encore une limite atteinte dans la vie ! Encore un sombre hiver jeté sur nos printemps !

Le temps ! les ans' mots que la foule if^norc! Mois profonds qu'elle croit à d'autres mots pareils ! Quand l'heure tout fi coupli^ve sa voix sonore, Comhien peu de mortels écoutent ses conseils !

L'homme les use , hélas ! ces fufïitives heures , En folle passion , en folle volupté , Et croit que Dieu n'a pas fait de choses meilleures Que les chants , les banquets , le rire et la beauté !

Son temps dans les plaisirs s'en va sans qu'il y pense. Imprudent ! est-il sûr de demain ? d'aujourd'hui ? En dépensant ses jours , sait-il ce qu'il dépense? Le nombre en est compté par un autre que lui.

A peine lui vient-il une grave pensée Quand , au sein d'un festin qui satisfait ses vœux , Ivre , il voit tout à coup de sa lêle affaissée Tomber en même temps les fleurs et les cheveux;

Quand ses projets hâtifs l'un sur l'autre s'écroulent ; Quand ses ilkisions meurent à son côté ; Quand il sent le niveau de ses jours qui s'écoulent , Baisser rapidement comme un torrent d'été !

Alors en chancelant il s'écrie , il réclame ,

Il dit: Ai-je donc bu toute celle liqueur?

Plus de vin pour ma soif! plus d'amour pour mon âme !

Qui donc vide h la fois et ma coupe et mon cœur ?

Mais rien ne lui répond. — Et triste , et le front blême , De ses débiles mains , de son souffle glacé , Vainement il remue , et s'y cherchant lui même , Ce tas de cendre éteint qu'on nomme le passé !

Ainsi nous allons Ions. — Riais vous dont l'Ame est forle , Vousdont le cœurest grand, vous diles: — Quem'importe

Si le temps fuit loujours , Et si toujours un souffle emporte quand il passe ,

Pêle-mêle à travers la durée et l'espace , Les hommes et les jours ! —

Car vous avez le goût de ce qui seul peut vivre ; Sur Dante et sur Mozart , sur la note et le livre ,

Votre front est courbé.

Car vous avez l'amour des choses immortelles ; Rien de ce que le temps emporte sur ses ailes

Des vôtres n'est tombé !

Quelquefois , quand l'esprit vous presse et vous réclame, Une niusi(iue en feu s'échappe de votre âme ,

Musique aux chants vainqueurs , Au souffle pur , plus doux que l'aile des zéphires , Qui palpite , et qui fait vibrer comme des lyres

Les libres de nos cœurs !

Dans ce siècle où l'éclair reluit sur chaque tête , Où le monde , jeté de tempête en tempête ,

S'écrie avec frayeur , Vous avez su vous faire . en la nuit qui redouble , Une sérénité qui traverse sans trouble

L'orage extérieur !

Soyez toujours ainsi ! l'amour d'une famille ;

Le centre autour duquel tout gravite et tout brille;

La sœur qui nous défend ; Prodigue d'indulgence et de blâme économe ; Femme au cœur grave et doux ; sérieuse avec l'homme ,

Folâtre avec l'enfant!

Car pour garder toujours la beauté de son âme ,

Pour se remplir le cœur , riche ou pauvre , homme ou

De pensers bienveillans , [femme ,

Vous avez ce qu'on peut , après Dieu , sur la terre , Contempler de plus saint et de plus salutaire ,

Un père en cheveux blancs ! •

31 décembre 1831.

Page 1