‹ uvres de Victor HugoChapitre 71 sur 599 · MAZEPPA · texte numérisé non relu

MAZEPPA

Aivay'.— Awaj! —

BYRON, Mazeppa.

En avant! En avant:

Ainsi , quand Mazeppa , qui rugit et qui pleure ,

A vu ses bras, ses pieds, ses flancs qu'un sabre effleure,

Tous ses membres liés Sur un fougueux cheval nourri d'herbes marines , Qui fume , et fait jaillir le feu de ses narines

Et le feu de ses pieds \

Quand il s'est dans ses nœuds roulé comme un reptile , Qu'il a bien réjoui de sa rage inutile

Ses bourreaux tout joyeux , Et qu'il retombe enfin sur la croupe farouche , La sueur sur le front , l'écume dans la bouche ,

Et du sang dans les yeux ;

ORIENTALES

Un cri part , el soudain voilà que dans la plaine

Et riiomme et le clieval , emportés , liors d'Iialeine ,

Sur les sables mouvants , Seuls , emplissant de bruit un tourbillon de poudre Pareil au noir nuage où serpente la foudre ,

Volent avec les vents!

Ils vont. Dans les vallons comme un orage ils passent, Comme ces ouragans qui dans les monts s'entassent,

Comme un gIol)c de feu ; Puis déjà ne sont plus (pi'un point noir dans la brume , Puis s'effacent dans l'air comme un flocon d'écume

Au vaste océan bleu.

Ils vont. L'espace est grand. Dans le désert immense, Dans l'borizon sans fin qui toujours recommence ,

Ils se |)longent tous deux.

Leur course comme un vol les emporte, el grandscbênes. Villes et tours , monts noirs liés en longues chaînes ,

Tout cbancelle autour d'eux.

El si l'inforluné, dont la tète se brise , Se débat , le cbeval , <pii devance la brise ,

D'un bond plus effrayé , S'enfonce au désert vaste, aride , infrancliissable , Oui devant eux s'étend , avec ses plis de sable ,

Comme un manteau rayé.

Tout vacille et se peint de couleurs inconnues : Il voit courir les bois , courir les larges nues ,

Le vieux donjon détruit , Les monts dont un rayon baigne les intervalles ; Il voit ; et des troupeaux de fumantes cavales

Le suivent à grand bruit !

Et le ciel , où déjà les pas du soir s'allongent , Avec ses océans de nuages où plongent

Des nuages encor, Et son soleil qui fend leurs vagues de sa proue , Sur son front ébloui tourne comme une roue

De marbre aux veines d'or !

Son œil s'égare et luit , sa chevelure traîne , Sa tête pend ; son sang rougit la jaune.arène ,

Les buissons épineux :

Sur ses membres gonflés la corde se replie , Et comme un long serpent resserre et multiplie

Sa morsure et ses nœuds.

Le cheval , qui ne sent ni le mors ni la selle , Toujours fuit , et toujours son sang coule et ruisselle ,

Sa chair tombe en lambeaux ; Hélas ! voici déjà qu'aux cavales ardentes Qui le suivaient , dressant leurs crinières pendantes,

Succèdent les corbeaux !

Les corbeaux , le grand-duc à l'œil rond , qui s'effraie ,

L'aigle effaré des champs de bataille , el l'orfraie ,

Monstre au jour inconnu , Les obliques hiboux , et le grand vautour fauve Oui fouille au flanc des morts où son col rouge et chauve

Plonge comme un bras nu !

Tous viennent élargir la funèbre volée :

Tous quittent pour le suivre et l'yeuse isolée ,

Et les nids du manoir.

Lui , sanglant , é|)erdu , sourd à leurs cris de Joie , Demande en les voyant qui donc là-haut déploie

Ce grand éventail noir.

La nuit descend lugubre et sans robe étoilée. L'essaim s'acharne , el suit , tel qu'une meute ailée ,

Le voyageur fumant.

Entre le ciel et lui , comme un tourbillon sombre, Il les voit , puis les perd , et les entend dans l'ombre

Voler confusément.

Enfin , après trois jours d'une course insensée , Après avoir franchi fleuves à l'eau glacée ,

Steppes, forêts, déserts.

Le cheval tombe aux cris de mille oiseaux de proie , Et son ongle de fer mv la pierre qu'il broie

Éteint ses quatre éclairs.

Voilà l'infortuné , gisant , nu , misérable , Tout tachelé de sang , plus rouge que l'érable

Dans la saison des fleurs.

Le nuage d'oiseaux sur lui tourne et s'arrête ; Maint bec ardent aspire à ronger dans sa tête

Ses yeux brûlés de pleurs.

Eh bien ce condamné qui hurle et qui se traîne, Ce cadavre vivant , les tribus de l'Ukraine

Le feront prince un jour.

Un jour, semant les champs de morts sans sépultures , Il dédommagera par de larges pâtures

L'orfraie et le vautour.

Sa sauvage grandeur naîtra de son supplice. Un jour, des vieux hetmans il ceindra la pelisse ,

Grand à l'œil ébloui ; Et quand il passera , ces peuples de la tente , Prosternés , enverront la fanfare éclatante

Bondir autour de lui !

Ainsi , lorsqu'un mortel , sur qui son Dieu s'étale , S'est vu lier vivant sur ta croupe fatale ,

Génie , ardent coursier, En vain il lutte , hélas ! tu bondis , tu l'emportes Hors du monde réel dont tu brises les portes

Avec tes pieds d'acier !

ORIENTALES

Tu franchis avec lui déserts , cimes chenues

Des vieux monts , et les mers , et , par-delà les nues ,

De sonihres régions ; Et mille impurs esprits que ta course réveille Autour du voyageur, insolente merveille ,

Pressent leurs légions !

Il traverse d'un vol , sur tes ailes de flamme ,

Tous les champs du possible , et les mondes de l'âme ;

Boit au fleuve éternel ; Dans la nuit orageuse ou la nuit éloilée , Sa chevelure , aux crins des comètes mêlée ,

Flamboie au front du ciel.

Les six lunes d'Herschel , l'anneau du vieux Saturne , Le pôle arrondissant une aurore nocturne

Sur son front boréal , Il voit tout ; et pour lui ton vol , que rien ne lasse , De ce monde sans borne à chaque instant déplace

L'horizon idéal.

Qui peut savoir, hormis les démons et les anges , Ce qu'il souffre à te suivre , et quels éclairs étranges

A ses yeux reluiront , Comme il sera brûlé d'ardentes étincelles , Hélas ! et dans la nuit combien de froides ailes

Viendront battre son front!

Il crie épouvanté, tu poursuis implacable. Pâle , épuisé , béant , sous ton vol qui l'accable

11 ploie avec effroi ; Chaque pas que tu fais semble creuser sa tombe. Enfin le terme arrive... il court , il vole , il tombe ,

Et se relève roi !

Ê)nfntaiif ^ncnU-tïnqnïèmt,

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