LE DANUBE EN COLERE
Admonet , el magmï lestatur voce per umbras.
VlRGlI.E.
Belgrade et Semlin sont en guerre.
Dans son lit, paisible naguère , Le vieillard Danube leur père S'éveille au bruit de leur canon.
11 doute s'il rêve , il tressaille , Puis entend gronder la bataille ,
Et frappe dans ses mains d'écaillé , Et les appelle par leur nom.
« Allons ! la turque et la chrétienne ! « Semlin ! Belgrade ! qu'avez-vous ?
« On ne peut , le ciel me soutienne ! » Dormir un siècle , sans que vienne >' Vous éveiller d'un bruil jaloux « Belgrade ou Semlin en courroux!
« Hiver, été , printemps , automne , » Toujours votre canon qui tonne !
« Bercé du courant monotone , « Je sommeillais dans mes roseaux ; « Et , comme des louves marines « Jettent l'onde de leurs narines , « Voilà vos longues coulevrines •1 Qui soufflent du feu sur mes eaux !
n Ce sont des sorcières oisives
" Qui vous mirent , pour rire un jour ,
» Face à face sur mes deux rives ,
» Comme au même plat deux convives ,
» Comme au front de la même tour
» Une aire d'aigle , un nid d'autour.
» Quoi! ne pouvez-vous vivre ensemble , n Mes filles ? faut-il que je tremble » Du deslin qui ne vous rassemble 1) Que pour vous haïr de plus près , « Quand vous pourriez , sœurs pacifiques , » Mirer dans mes eaux magnifiques, " Semlin , tes noirs clochers gothiques , » Belgrade , tes blancs minarets !
« Mon flot , qui dans l'Océan tombe , » Vous sépare en vain , large et clair ; « Du haut du château qui surplombe » Vous vous unissez , et la bombe , n Entre vous courbant son éclair , « Vous trace un pont de feu dans l'air.
» Trêve ! taisez-vous , les deux villes ! i> Je m'ennuie aux guerres civiles.
« Nous sommes vieux , soyons tranquilles. » Dormons à l'ombre des bouleaux ; « Trêve à ces débats de familles!
« Hé ! sans le bruit de vos bastilles, » N'ai-je donc point assez , mes filles , » De l'assourdissement des flots ?
'^ Une croix , un croissant fragile » Changent en enfer ce beau lieu.
« Vous échangez la bombe agile " Pour le Koran et l'Évangile :* » C'est perdre le bruit et le feu :
>) Je le sais , moi qui fus un dieu !
MO
ORIENTALES
« Vos dieux m'ont chassé de leur sphère " El défïi-adé , c'est leur affaire !
« L'ombre est le bien que je préPf^re ; " Pourvu qu'ils {jardenl leurs palais , n Et ne viennent pas sur mes plages « Déraciner mes verts feuillages , •1 Et m'écraser mes coquillages 1 Sous leurs bombes et leurs boulets !
•> De leurs abominables cultes
'> Ces inventions sont le fruit!
« De mon temps point de ces tumultes.
« Si la pierre des catapultes
» Battait les cités jour et nuit ,
n C'était sans fumée et sans bruit.
« Voyez Ulm , votre sœur jumelle :
» Tenez-vous en repos comme elle.
« Que le fil des rois se démôle , « Tournez vos fuseaux . et riez.
« Voyez l'ude . voire voisine !
« Voyez Dristra la sarrasine !
« Que dirait l'Etna si Messine « Faisait tout ce bruit à ses pieds?
» Semlin est la plus querelleuse:
« Elle a toujours les premiers torts, n Croyez-vous que mon eau houleuse , » Suivant sa pente rocailleuse, n N'ait rien à faire entre ses bords » Qu'à porter à l'Euxin vos morts?
« Vos mortiers ont tant de fumée , « Qu'il fait nuit dans ma grotte aimée , « D'éclals d'obus toujours semée !
« Du jour j'ai perdu le tableau ; n Le soir , la vapeur de leur bouche >> Me couvre d'une ombre farouche , « Quand je cherche à voir de ma couche « Les étoiles à travers l'eau.
« Sœurs, à vous cribler de blessures » Espérez-vous un grand renom?
« Vos palais deviendront masures.
» Ah ! qu'en vos noires embrasures >' La guerre se taise , ou sinon » J'éteindrai , moi , votre canon !
« Car je suis le Danube immense! n Malheur ù vous , si je commence !
» Je vous souffre ici par clémence.
» Si je voulais . de leur prison n Mes flots lâchés dans les campagnes , « Emportant vous et vos compagnes , « Comme une chaîne de montagnes « Se lèveraient à l'horizon ! «
Cerle , on peut parler de la sorte
Quand c'est au canon qu'on répond :
Quand des rois on baigne la porte , Lorsqu'on est Danube , et qu'on porte , Comme l'Euxin et l'Hellespont , De grands vaisseaux au triple pont.
Lorsqu'on ronge cent ponts de pierres . Qu'on traverse les huit Bavières, Qu'on reçoit soixante rivières El qu'on les dévore en fuyant ; Qu'on a , comme une mer , sa houle ; Quand sur le globe on se déroule Comme un serpent , et quand on coule De l'occident à l'orient !
Juin 1828.
&Tuntaie ^rtnie-sixitme.