‹ uvres de Victor HugoChapitre 85 sur 599 · ÉVANGILE · texte numérisé non relu

ÉVANGILE

« Oh ! disaient les peuples du monde , n Les derniers tomps sont-ils venus ?

» Nos pas , dans une nuit profonde , « Suivent des chemins inconnus.

» Oîi va-t-oii ? dans la nuit perfide , » Quel est ce fanal qui nous guide , » Tous courbés sous un bras de fer?

» Est-il propice ? est-il funeste?

» Est-ce la colonne céleste ?

» Est-ce une flamme de l'enfer ?

« Les tribus des chefs se divisent :

« Les troupeaux chassent les pasteurs ;

« Et les sceptres des Rois se brisent

» Devant les faisceaux des Préteurs.

» Les trônes tombent ; l'autel croule ;

fl Les factions naissent en foule

» Sur les bords des deux Océans ;

« Et les ambitions serviles

» Qui dormaient comme des reptiles,

» Se lèvent comme des géants !

« Ah ! malheur ! nous avons fait gloire ,

n Hélas ! d'attentats inouïs ,

« Tels qu'en cherche en vain la mémoire

« Dans les siècles évanouis.

» Malheur ! tous nos forfaits l'appellent,

« Tous les signes nous le révèlent ,

» Le jour des arrêts solennels.

» L'homme est digne enfin des abîmes ;

« Et rien ne manque îi ses longs crimes ,

» Que les châtiments éternels. »

Le Très-Haut a pris leur défense , Lorsqu'ils craignaient son abandon ; L'homme peut épuiser l'offense , Dieu n'épuise pas le pardon !

II mène au repentir l'impie ; Lui-même , pour nous , il expie L'oubli des lois qu'il nous donna ,• Pour lui seul il reste sévère ; C'est la Victime du Calvaire Qui fléchit le Dieu du Sina !

Par un autre berceau sa main nous sauve encore ! Le monde du bonheur n'ose entrevoir l'aurore, Quoique Dieu des méchants ail puni les défis; Et troublant leurs conseils, dispersant leurs phalanges ,

Nous ait donné l'un de ses Anges , Comme aux antiques jours il nous donna son Fils. Tel , lorsqu'il sort vivant du gouffre de ténèbres , Le Prophète voit fuir les visions funèbres ! La terre est sous ses pas , le jour luit à ses yeux ; Mais lui , tout ébloui de la flamme éternelle ,

Longtemps à sa vue infidèle La lueur de l'enfer voile l'éclat des cieux.

Peuples , ne douiez pas ! chantez votre victoire. Un sauveur naît , vêtu de puissance et de gloire ; Il réunit le glaive et le sceptre en faisceau; Des leçons du malheur naîtront nos jours prospères ,

Car de soixante Rois , ses pères , Les ombres sans cercueils veillent sur son berceau !

Son nom seul a calmé nos tempêtes civiles ; Ainsi qu'un bouclier il a couvert les villes. La révolte et la haine ont déserté nos murs. Tel du jeune lion, qui lui-même s'ignore,

Le premier cri , paisible encore , Fait de l'antre royal fuir cent monstres impurs.

Quel est cet Enfant débile

Qu'on porte aux sacrés parvis ?

Toute une foule immobile

Le suit de ses yeux ravis ;

Son front est nu , ses mains tremblent;

Ses pieds , que des noeuds rassemblent ,

N'onl point commencé de pas;

La faiblesse encor l'enchaîne ;

Son regard ne voit qu'à peine

Et sa voix ne parle pas.

C'est un Roi parmi les hommes ; En entrant dans le saint lieu , Il devient ce que nous sommes : — C'est un homme aux pieds de Dieu !

ODES

Cet enfant est notre joie ; Dieu pour sauveur nous l'envoie , Sa loi l'abaisse aujourd'hui.

Les Rois, qu'arme son tonnerre , Sont tout par lui sur la terre , Et ne sont rien devant lui !

Que tout tremble et s'humilie.

L'orgueil mortel parle en vain j

Le Lion royal se plie

Au joug de l'Agneau divin.

Le Père , entouré d'étoiles ,

Vers l'Enfant , faible et sans voiles ,

Descend , sur les vents porté ;

L'Esprit-Saint de feux l'inonde ,

11 n'est encor né qu'au monde,

Qu'il naisse à l'éternité!

Marie , aux rayons modestes,

Heureuse et priant toujours,

Guide les Vierges célestes

Vers son vieux temple aux deux leurs.

Toutes les saintes Armées ,

Parmi les soleils semées.

Suivent son char triomphant ;

La Charité les devance,

La Foi brille , et l'Espérance

S'assied près de l'humble Enfant!

Jourdain ! te souvient-il de ce qu'ont vu tes rives ? Naguère un pèlerin près de les eaux captives Vint s'asseoir et pleura , pareil en sa ferveur A ces Preux qui jadis , terrible et saint cortège ,

Ravirent au joug sacrilège Ton onde baptismale et le tombeau sauveur !

Ce chrétien avait vu . dans la France usurpée, Trône, autel , Chartres , lois , tomber sous une épée; Les vertus sans honneur, les forfaits impunis; Et lui, des vieux croisés cherchait l'ombre sublime,

Et , s'exilant près de Solime , Aux lieux où Dieu mourut pleurait ses Rois bannis !

L'eau du saint fleuve emplit sa gourde voyageuse! Il partit ; il revit notre rive orageuse , Ignorant quel bonheur attendait son retour , Et qu'à l'enfant des rois , du fond de l'Arabie ,

Il apportait, nouveau Tobie, Le remède divin qui rend l'aveugle au jour.

Qu'il soit fier dans ses flots , le fleuve des prophètes ! Peuples, l'eau du salut est présente à nos fêtes; Le ciel sur cet Enfant a placé sa faveur; Qu'il reçoive les eaux que reçut Dieu lui-même ;

Et qu'à l'onde de son baptême.

Le monde rassuré reconnaisse un Sauveur!

A vous , comme à Clovis , prince , Dieu se révèle. Soyez du temple saint la colonne nouvelle. Votre âme en vain du lis efface la blancheur ; Quittez l'orgueil dn rang, l'orgueil de l'innocence;

Dieu vous offre, dans sa puissance, La piscine du pauvre et la croix du pécheur.

L'Enfant , quand du Seigneur sur lui brille l'aurore ,

Ignore le martyre et sourit à la croix;

Mais un autre baptême , hélas ! attend encore

Le front infortuné des Rois. — Des jours viendront, jeune homme, où ton âme troublée.

Du fardeau d'un peuple accablée ,

Frémira d'un effroi pieux , Quand l'Évêque sur toi répandra l'huile austère , Formidable présent qu'aux maîtres de la terre

La colombe apporta des cieux.

Alors ! ô Roi chrétien , au Seigneur sois semblable ; Sache être grand par toi , comme il est grand par lui ; Car le sceptre devient un fardeau redoutable

Dès qu'on veut s'en faire un appui.

Un vrai Roi sur sa tête unit toutes les gloires;

Et si , dans ses justes victoires,

Par la mort il est arrêté , Il voit , comme Rayard , une croix dans son glaive, Et ne fait , quand le ciel à la terre l'enlève ,

Que changer d'immortalité!

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