‹ uvres de Victor HugoChapitre 87 sur 599 · PSAUME · texte numérisé non relu

PSAUME

l'arce que nous sommes tombés dans votre colère, et que nous

avons été troublés dans votre fureur ; Vous avez placé nos iniquités en votre présence, et notre siècle

dans la lumière de votre face ; Puisque tous nos jours ont failli , et que nous sommes tombés

dans votre colère !

Voici ce qu'ont dit les prophètes ,

Aux jours oîi ces liommes pieux

Voyaient en songes sur leurs têtes

L'Esprit-Saint descendre des cieux :

« Dès qu'un siècle, éteint pour le monde,

» Redescend dans la nuit profonde ,

•> De yloiie ou de honte chargé,

» Il va répondre et comparaître

» Devant le Dieu qui le fit naître ,

" Seul juge qui n'est pas jugé. »

Or écoutez , fils de la terre , Vil peuple à la tombe appelé , Ce qu'en un rêve solitaire La vision m'a révélé : — C'était dans la Cllé flottante , De joie et de gloire éclatante , Où le jour n'a pas de soleil , D'où sortit la première aurore , Et d'où résonneront encore Les clairons du dernier réveil !

Adorant l'Essence inconnue , Les Saints, les Martyrs glorieux Contemplaient , sous l'ardente nue , Le Triangle mystérieux !

Près du trône où dort le tonnerre, Parut un spectre centenaire , Par l'Ange des Français conduit; Et l'Ange , vêtu d'un long voile , Était pareil à l'humble étoile Qui mène au ciel la sombre nuit.

Dans les cieux et dans les abhnes Une voix alors s'entendit , Qui jusque parmi ses victimes Fit trembler l'Archange maudit.

Le char des Séraphins fidèles , Semé d'yeux, brillant d'étincelles , S'arrêta sur son triple essieu ; Et la roue, aux flammes bruyantes , Et les quatre ailes tournoyantes Se turent au souffle de Dieu.

Déjù du Livre séculaire

La page a dix-sept fois tourné ;

Le gouffre attend que ma colère

Te pardonne ou l'ait condamné !

Approche : — je tiens la balance :

Te voilà nu dans ma présence ,

Siècle innocent ou criminel.

Faut-il que ton souvenir meure ?

Réponds ; un siècle est comme une heure

Devant mon regard éternel.

LE SIÈCLE

« — J'ai , dans mes pensers magnanimes ,

» Tout divisé , tout réuni j

« J'ai soumis à mes lois sublimes

» Et l'Immuable et l'Infini ;

» J'ai pesé tes volontés mêmes...

» — Fantôme , arrête ! tes blasphèmes » Troublent mes Saints d'un juste effroi ; » Sors de ton orgueilleuse ivresse ; B Doute aujourd'hui de ta sagesse , » Car tu ne peux douter de moi.

» Fier de tes aveugles sciences , » N'as-tu pas ri , dans tes clameurs , » Et de mon être et des croyances » Qui gardent les lois et les mœurs ? n De la mort souillant le mystère , » N'as-lu pas effrayé la terre » D'un crime aux humains inconnu ?

» Des Rois, avant les temps célestes , » iN'as-tu pas réveillé les restes ?

LE SIÈCLE

» — 0 Dieu ! votre jour est venu !

LA VOIX

» — Pleure , ô Siècle ! D'abord timide ,

ODES

» L'erreur grandit comme un géant ; » L'athée invite au régicide :

» Le chaos est fils du néant.

» .l'aimais une terre lointaine; » Un Roi bon, une belle Reine, « Conduisaient son peuple joyeux; » Je bénissais leurs jours augustes; » Réponds : qu'as lu fait de ces justes?

LE SIÈCLE

» — Seigneur ! je les vois dans vos cieux.

LA VOIX

1 Oui : l'épouvante enfin t'éclaire f » C'est moi qui marque leur séjour » Aux répiouvés de ma colère » Comme aux élus de mon amour.

» Qu'un rayon tombe de ma face , « Soudain tout s'.inime ou s'efface , » Tout nail ou retourne au tombeau.

» Mon souffle, propice ou terrible, » Allume l'incendie horrible , » Comme il éteint le pur tlambeau!

» Que l'oubli muet te dévore.

LE SIÈCLE

» — Seigneur , votre bras s'est levé; » Seigneur , le maudit vous implore !

» Non : tais-toi , Siècle réprouvé !

LE SIÈCLE

» — Eh bien donc ! l'Age qui va naître » Absoudra mes forfaits peut-être » Par des forfaits plus odieux! »

Ici gémit l'humble Espérance , Et le bel Ange de la France De son aile voila ses yeux.

« Va , ma main t'ouvre les abîmes ; » Un siècle nouveau prend l'essor ; » Mais , loin de t'al)soudre , ses crimes , « Maudit ! t'accuseront encor. »

Et comme l'ouragan qui gronde Chasse à grand bruit jusque sur l'onde Le flocon vers les mers jeté , Longtemps la Voix inexorable

Poursuivit le Siècle coupable , Qui tombait dans rÉlernité.

^tft 0n]ièm£.

BUONAPAUTE.

Quand la terre engloutit les cités qui la couvrent ;

Que le vent sème au loin un poison voyageur;

Quand l'ouragan mugit, quand des monts brûlants s'ou-

C'est le réveil du Dieu vengeur. [vrent ,

Et si, lassant enfin les clén.ences célestes,

Le monde à ces signes funestes

Ose répondre en les bravant , Un homme alors, choisi par la main qui foudroie , Des aveugles fléaux ressaisissant la proie ,

Paraît , comme un fléau vivant !

Parfois , élus maudits de la fureur suprême , Entre les nations des hommes sont passés , Triomphateurs longtemps armés de l'anathème , —

Par l'analhème renversés!

De l'esprit de Nemrod héritiers formidables ,

Ils ont sur les peuples coupables

Régné par la flamme et le fer !

Et dans leur gloire impie , en désastres féconde , Ces envoyés du ciel sont apparus au monde ,

Comme s'ils venaient de l'enfer !

Naguère , de lois affranchie ,

Quand la Reine des natious

Descendit de la monarchie ,

Prostituée aux factions ,

On vit , dans ce chaos fétide ,

Naître de l'hydre régicide

Un despote , empereur d'un camp.

Telle souvent la mer qui gronde

Dévore une plaine féconde

Et vomit un sombre volcan.

ODES

D'abord , troublant du Nil les hautes catacombes ; Il vint , chef populaire, y combaltre en courant, Comme pour insulter des (yransdans leurs lombes,

Sous sa tente de conquérant. — 11 revint pour régner sur ses compagnons d'armes.

En vain l'auguste France en larmes

Se promettait des jours plus beaux ; Quand des vieux Pharaons il foulait la couronne, Sourd à tant de néant, ce n'était qu'un grand trône

Qu'il rêvait sur leurs grands tombeaux !

Un sang royal teignit sa pourpre usurpatrice. Un guerrier fut frappé par ce guerrier sans foi. L'anarchie , à Vincenne , admira son complice , —

Au Louvre elle adora son Roi.

Il fallut presque un Dieu pour consacrer cet homme.

Le prêtre-Monarque de Rome

Vint bénir son front menaçant j Car sans doute , en secret effrayé de lui même , Il voulait recevoir son sanglant diadème

Des mains d'oij le pardon descend.

Lorsqu'il veut , le Dieu secourable, Qui livre au méchant le pervers , Brise le jouet formidable Dont il tourmentait l'univers.

Celui qu'un inslant il seconde Se dit le seul maître du monde ; Fier , il s'endort dans son néant ; Enfin , bravant la loi commune , Quand il croit tenir sa fortune , Le fantôme échappe au géant.

Dans la nuit des forfaits , dans l'éclat des victoires , Cet homme, ignorant Dieu qui l'avait envoyé , De cités en cités promenant ses prétoires,

Marchait , sur sa gloire appuyé.

Sa dévorante armée avait , dans son passage ,

Asservi les fils de Pelage ,

Devant les fils de Galgacus; Et quand dans leurs foyers il ramenait ses braves , Aux fêtes qu'il vouait à ces vainqueurs esclaves ,

Il invitait les rois vaincus !

Dix empires conquis devinrent ses provinces. 11 ne fut pas content dans son orgueil fatal. — 11 ne voulait dormir qu'en une cour de princes ,

Sur un trône continental!

Ses aigles , qui volaient sous vingt cieux parsemées

Au Nord , de ses longues armées

Guidèrent l'immense appareil j

Mais là , parut l'écueil de sa course hardie. Les peuples sommeillaient : un sanglant incendie Fut l'aurore du grand réveil!

Il tomba Roi ; — puis , dans sa route ,

Il voulut , fantôme ennemi ,

Se relever , afin sans doute

De ne plus tomber à demi.

Alors , loin de sa tyrannie ,

Pour qu'une effrayante harmonie

Frappât l'orgueil anéanti,

On jeta ce captif suprême

Sur un rocher , débris lui-même

De quelque ancien monde englouti !

Là , se refroidissant comme un torrent de lave , Gardé par ses vaincus , chassé de l'univers , Ce reste d'un tyran , en s'éveillant esclave ,

N'avait fait que changer de fers.

Des trônes restaurés écoutant la fanfare ,

11 brillait de loin comme un phare ,

Montrant l'écueil au nautonnier.

Il mourut. — Quand ce bruit éclata dans nos villes , Le monde respira dans les fureurs civiles ,

Délivré de son prisonnier !

Ainsi l'orgueil s'égare en sa marche éclatante , Colosse né d'un souffle et qu'un regard abat. — 11 fit du glaive un sceptre , et du trône une tente.

Tout son règne fut un combat.

Du fléau qu'il portait lui-même tributaire ,

Il tremblait , prince de la terre ;

Soldat , on vantait sa valeur.

Retombé dans son cœur comme dans un abîme , 11 passa par la gloire, il passa par le crime.

Et n'est arrivé qu'au malheur.

Peuples , qui poursuivez d'hommages Les victimes et les bourreaux , Laissez-le fuir seul dans les âges : — Ce ne sont point là les héros !

Ces faux dieux , que leur siècle encense , Dont l'avenir hait la puissance, Vous trompent dans votre sommeil ; Tels que ces nocturnes aurores Où passent de grands météores , Mais que ne suit pas le soleil.

Mars 1822.

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