‹ uvres de Victor HugoChapitre 97 sur 599 · LE DERNIER CHANT · texte numérisé non relu

LE DERNIER CHANT

0 muse, qui daignas me soutenir dans une carrière aussi longue que périlleuse , retourne maintenant aux célestes demeures!... Adieu, consolatrice de mes jours, toi qui partageas mes plaisirs, et liien plus souvent mes douleurs.

CHATEAUBRIAND. LCS MuHxrS.

Et toi , dépose aussi ta lyre !

Qu'importe le dieu qui t'inspire , A ces mortels vains et grossiers ?

Ou en rit quand ta main l'encense.

Brise donc ce luth sans puissance !

Descends de ce char sans coursiers !

— Oh ! qu'il est saint et pur le transport du poète , Quand il voit en espoir , bravant la mort muette , Du voyage des temps sa gloire revenir !

ODES

Sur les âges futurs, de sa hauteur sublime Il se penche , écoutant son lointain souvenir; El son nom , comme un poids jeté dans un abîme , Éveille mille échos au fond de l'avenir.

Je h'ai point cette auguste joie.

Les siècles ne sont point ma proie :

La gloire ne dit pas mon rang.

Ma Muse , on l'orage qui gronde , Est tombée au courant du monde , Comme un lis aux flots d'un torrent.

Pourtant , ma douce Muse est innocente et belle.

L'astre de Bethléem a des regards pour elle :

J'ai suivi l'humble étoile , aux rois pasteurs pareil.

Le Seigneur m'a donné le don de sa parole ,

Car son peuple l'oublie en un lAclie sommeil;

Et , soit (pie mon luth pleure , ou menace , ou console ,

Mes chants volent îi Dieu , comme l'aigle au soleil.

Mon unie à sa source embrasée

Monte de pensée en pensée;

Ainsi du ruisseau précieux

Oi"! l'Arabe altéré s'abreuve ,

La goutte d'eau passe au grand fleuve ,

Du fleuve aux mers , des mers aux cieux.

Mais, ù fleurs sans parfums, foyers sans étincelles, Hommes ! l'air parmi vous manque à mes larges ailes. Votre monde est borné , voire soufBe est mortel ! Les lyres sont pour vous comme des voix vulgaires. Je m'enivre d'absynthe : enivrez-vous de miel. Bien : — aimez vos amours et combattez vos guerres , Vous , dont l'oeil mort se ferme ù tout rayon du ciel !

Sans éveiller d'éciio sonore.

J'ai haussé ma voix faible encore; Et ma lyre aux fibres d'acier A passé sur ces âmes viles , Comme sur le pavé des villes L'ongle résonnant du coursier.

En vain j'ai fait gronder la vengeance éternelle ; En vain j'ai , pour fléchir leur âme criminelle, Fait parler le pardon par la voix des douleurs. Du haut des cieiix tonnants , mon austère pensée , Sur cette terre ingrate ofi germent les malheurs, Tombant, pluie orageuse ou propice rosée. N'a point flétri l'ivraie et fécondé les fleurs.

Du tombeau tout franchit la porte.

L'homme, hélas ! que le temps emporte , En vain contre lui se débat.

Rien de Dieu ne trompe l'attente ; Et la vie est comme une tente Où l'on dort avant le combat.

Voilà, tristes mortels, ce que leur Ame oublie ! L'urne des ans pour tous n'est pas toujours remplie. Mais qu'ils passent en paix sous le ciel outragé ! Qu'ils jouissent des jours dans leurs frêles demeures ! Quand dans l'éternité leur sort sera plongé , Les insensés en vain s'attacheront aux heures, Comme aux débris épars d'un vaisseau submergé.

Adieu donc ce luth qui soupire!

Muse, ici lu n'as plus d'empire, 0 Muse , aux concerts immortels!

Fuis la foule qui te contemple; Referme les voiles du temple ; Rends leur ombre aux chastes autels.

Je vous rapporte , ô Dieu , le rameau d'espérance. —

Voici le divin glaive et la céleste lance :

J'ai mal atteint le but où j'étais envoyé.

Souvent, des vents jaloux jouet involontaire.

L'aiglon suspend son vol , à peine déployé ;

Souvent , d'un trait de feu cherchant en vain la terre ,

L'éclair remonte au ciel , sans avoir foudroyé !

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