‹ uvres de Victor HugoChapitre 99 sur 599 · A M. ALPHONSE DE L · texte numérisé non relu

A M. ALPHONSE DE L

Or, sacliant ces choses , nous venons enseigner aux hommes la crainte de Dieu,

Il cou. V.

Pourtant je m'étais dit : « Abritons mon navire. Ne livrons plus ma voile au vent qui la déchire. Cachons ce luth. Mes chants peut-être auraient vécu !. Soyons comme un soldat qui revient sans murmure Suspendre à son chevet un vain reste d'armure , Et s'endort , vainqueur ou vaincu ! »

Je ne demandais plus à la muse que j'aime , Qu'un seul chant pour ma mort , solennel et suprême Le Poète avec joie au tombeau doit s'offrir ; S'il ne souriait pas au moment où l'on pleure ,

Chacun lui dirait : « Voici l'heure!

» Pourquoi ne pas chanter , puisque lu vas mourir ? »

C'est que la mort n'est pas ce que la foule en pense ! C'est l'instant ofl notre âme obtient sa récompense , Où le fils exilé rentre au sein paternel. Quand nous penchons près d'elle une oieille inquiète, La voix du trépassé , que nous croyons muette , A commencé l'hymne éternel !

Plus tôt que je n'ai dû , je reviens dans la lice ; Mais tu le veux , ami ! Ta muse est ma complice , Ton bras m'a réveillé ; c'est toi qui m'as dit : « Va ! « Dans la mêlée encor jetons ensemble un gage.

» De plus en plus elle s'engage ; n Marchons , et confessons le nom de Jéhova ! »

J'unis donc à tes chants quelques chants téméraires. Prends ton luth immortel : nous combattrons en frères , Pour les mêmes autels et les mêmes foyers. Montés au même char , comme un couple homérique , Nous tiendrons , pour lutter dans l'arène lyrique , Toi la lance , moi les coursiers.

Puis , pour faire une part à la faiblesse humaine , Je ne sais quelle pente au combat me ramène. J'ai besoin de revoir ce que j'ai combattu , De jeter sur l'impie un dernier anathème ,

De te dire , à toi , que je t'aime , ' Et de chanter encore un hymne à la veilu !

ODES

Ail ! nous ne sommes plus au temps où le poêle Parlait au ciel en prêtre , à la terre en prophète ! One Moïse, Isaïe, apparaisse en nos champs, Les peuples qu'ils viendront juger , punir , ahsoudre , Dans leurs yeux |il(ins d'éclnirs mi'connaîlronl la foudre Qui tonne en éclats dans leurs chants.

Vainement ils iront s'écriant dans les \illes :

« Plus de réhellions ! plus de f;iierics civiles !

« Aux autels du Veau-d'Or poinciuoi danser toujours?

« Dagon va s'écrouler; Baal va disparaître.

« Le Seigneur a dit à son prêtre :

n Pour faire pénitence , ils n'ont que peu de jours ! «

« Rois, peuples, couvrez-vous d'un sac souillé de cendre ! « Bienlôt sur la nuée un juge doit descendre. « Vous dormez! (jue vos yeux daignent enlin s'ouvrir. « Tyr ai)parlieiit aux tlots , Gomorrlie à l'incendie. » Secouez le sommeil de votre àme engourdie , » Et réveillez-vous pour mourir !

« Ah ! malheur au puissant qui s'enivre en des fêtes , « Riant de rop|)rimé qui |)leure , et dos prophètes ! » Ainsi que liallhazar ignorant ses malheurs , » 11 ne voit pas , aux murs de la salle bruyante ,

» Les mots qu'une main flamboyante » Trace en lettres de feu parmi les nœuds de fleurs !

» 11 sera rejeté comme ce noir Génie , » Effrayant par sa gloire et par son agonie , » Qui tomba jeune encor , dont ce siècle est rempli. « Pourtant Napoléon du monde était le faîte. » Ses pieds épei onnés des rois pliaient la tète , » Et leur tète gardait le pli.

« Malheur donc ! — Malheur même au mendiant qui f réippe, » Hypocrite et jaloux , aux portes du satrape ! " A l'esclave en ses fers ! au maître en son château, n A qui, voyant marcher l'innocent aux supplices ,

« Entre deux meurtriers complices , « N'étend point sous ses pas son plus riche manteau !

« Malheur à qui dira : « Ma mère est adultère ! » n A qui voile un cœur vil sous un langa;;e austère ! » A qui change en blasphème un serment effacé ! « Au flatleur médisant , reptile à deux visages ! » A qui s'annoncera sage entre tous les sages ! » Oui , malheur à cet insensé !

>•> Peuples , vous ignorez le Dieu qui vous fit nailre ! » Et pourtant vos regards le peuvent reconnaître ; » Dans vos biens, dans vos maux, à toute heure ,en tout lieu! » Un Dieu compte vos jours, un Dieu règne en vos fêtes.

» Lorsqu'un chef vous mène aux conquêtes , n Le bras qui vous entraîne est poussé par un Dieu !

n A sa voix , en vos temps de folie et de crime, n Les Révolutions ont ouvert leur abîme. n Les juUes ont versé tout leur sang précieux ; n Elles peuples, troupeau (|ui dormait sous le glaive, n Ont vu , comme Jacob , dans un étrange rêve; n Des anges remonter aux cieux !

» Frémissez donc ! Bientôt , annonçant sa venue , « Le clairon de l'Archange enlr'ouvrira la nue. n Jour d'éternels tourments ! jour d'éternel bonheur ! n Resplendissant d'éclairs , de rayons , d'auréoles ;

n Dieu vous montrera vos idoles , « Et vous demandera : « Qui donc est le Seigneur? «

« La trompette , sept fois sonnant dans les nuées , » Poussera . jusqu'à lui , pâles , exténuées , >' les races â grands flots se heurtant dans la nuit ; " Jésus appellera sa mère virginale ; « Et la porte c'ijesie , et la porte infernale , n S'ouvriront ensemble avec bruit !

» Dieu vous dénombrera d'une voix solennelle.

» Les rois se courberont sous le vent de son aile.

» Chacun lui portera son espoir , ses remords.

«1 Sous les mers , sur les monts, au fond des catacombes ,

» A travers le marbre des lombes , )> Son souffle remùra la poussière des morts !

» 0 siècle ! arrache-loi de les pensers frivoles. » L'air va bienlôt mancjuer dans l'espace où lu voles ! » Mortels ! gloire , plaisirs , biens , tout est vanité ! >' A quoi pensez-vous donc, vous qui dans vos demeures » Voulez voir en riant entrer toutes les heures?... « L'Éternité! l'Éternité! «

Nos sages répondront : — 1> Que nous veulent ces hommes ? « Us ne sont pas du monde et du temps dont nous sommes. » Ces poêles sont-ils nés au sacré vallon? « Où donc est leur Olympe ? où donc esl leur Parnasse?

'> Quel est leur Dieu qui nous menace ? « A-l-il le char de Mars ? A-Ml l'ai c d'Apollon ?

« S'ils veulent emboucher le clairon de Pindare , » N'ont-ils pas Hiéron , la fille de Tyndare , » Castor , Pollux, l'Élide et les Jeux des vieux temps, » L'arène où l'encens roule en longs flots de fumée , » La roue aux rayons d'or , de clous d'airain semée, n Et les quadriges éclatants ?

» Pourquoi nous effrayer de clailés symboliques ?

>■> Nous aimons qu'on nous charme en des chants bucoli-

» Qu'on y fasse lutter Ménalque et Palémon. [ques ,

ODES

« Pour (lire l'avenir à notre âme débile ,

« On a récumante sibylle , » Que bat à coups pressés l'aile d'un noir démon.

« Pourquoi dans nos plaisirs nous suivre comme une om- » Pourquoi nous dévoiler dans sa nudilé sombre [bre ? » L'affreux sépulcre, ouvert devant nos pas tremblants? « Anacréon , ciiargé du poids des ans moroses , » Pour songer à la mort se comparait aux roses >> Qui mouraient sur ses cheveux blancs.

n Virgile n'a jamais laissé fuir dans sa lyre » Des vers qu'à Lycoris son Gallus ne pût lire. » Toujours l'hymne d'Horace au sein des ris est né ; » Jamais il n'a versé de larmes immortelles :

« La poussière des cascatelles » Seule a mouillé son luth de myrtes couronné ! >■>

Voilà de quels dédains leurs âmes satisfaites Accueilleraient, ami, Dieu même et ses prophètes! El puis , tu les verrais , vainement irrité , Continuer, joyeux , quelque festin folâtre , Ou pour dormir aux sons d'une lyre idolâtre Se tourner de l'autre côté.

Mais qu'importe ? accomplis ta mission sacrée. Chante , juge , bénis ; ta bouche est inspirée ! Le Seigneur en passant l'a louché de sa main ; Et pareil au rocher qu'avait fiappé Moïse ,

Pour la foule au désert assise, La poésie en flots s'échappe de (on sein !

Moi, fussé-je vaincu , j'aimerai ta victoire. Tu le sais , pour mon cœur , ami de toute gloire , Les triomphes d'autrui ne sont pas un affront. Poëte , j'eus toujours un chant pour les poêles ; Et jamais le laurier qui pare d'autres télés , Ne jeta d'ombre sur mon front !

Souris même à l'envie amère et discordante. Elle outrageait Homère ; elle attaquait le Dante. Sous l'arche triomphale elle insulle au guerrier. II faut bien que Ion nom dans ses cris retentisse ;

Le temps amène la justice :

Laisse tomber l'orage et grandir ton laurier !

Telle est la majesté de les concerts suprêmes , Que tu semblés savoir comment les anges mêmes Sur les harpes du ciel laissent errer kurs doigts ! On dirait que Dieu même , inspirant ton audace , Parfois dans le désert t'apparait face à face , Et qu'il te parle avec la voix!

Oclobro 1823. <

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