SUR BÉLISAIRE
Frère Triboulet, de Tordre de frère Montepulciano^, de frère Jacques Clëment, de frère Ridicous', etc., etc., et de plus docteur de Sorbonne, chargé de rédiger la censure de la fille aînée du roi, appelée le concile perpétuel des Gaules^ contre Bélisaire, s'en retournait à son couvent tout pensif. Il rencontra dans la rue des Maçons la petite Fanchon, dont il est le directeur, fille du cabaretier qui a l'honneur de fournir du vin pour le prima mensis ^ de messieurs les maîtres.
I^ père de Fanchon est un peu théologien, comme le sont tous les cabaretiers du quartier de la Sorbonne.
* Cette seconde anecdote suiyit d'assez près la première qu^on a vue tome XLII, page 6^4 ; car il en est question dans la lettre de Voltaire à Dalembert, da 3 mai 1767. .
En dassant les nombreuses productions de Voltaire, du mois d'aTril 1767» j*ai en et je consenre encore la crainte d'en avoir placé quelqu'une trop \6x on trop tard ; mais je prie le lecteur de considérer que ces pièces, ayant été composées la plupart simultanément , il est aussi difficile d'assigner l'instant de leur composition, que Tépoque^de leur émission. la pièce commencée la dernière peut avoir été publiée une des premières. B.
s Bemard-Politien de MontqNilciano, dominicain, est accusé d'aToir empoisonné Henri VU avec du vin consacré; voyei tome XTI, page 299; et XXm , 398. B.
* CousuUef les Mimoiret de tEsioile , et vous verrez ce qui arriva en plaoe de Grève à œ pauvre frère Ridicous.
3 Ce mot composé signifiait une assemblée réunie , le premier de cbaque mois , fnwia mensU die, pour conférer des affaires de la iacolté de théologie. Yojcz, dans le présent volume, la Prophétie de ta Sorbonne, Cl.
MÛAHoms. Vn. I
a SEGOirUE ANECDOTE
Fanchon est jolie, et frère Triboulet entra pour
boire un coup.
Quand Triboulet eut bien bu , il se mit à feuilleter les livres d*un habitué de paroisse^ frère du cabaretier, homme curieux, qui possède une bibliothèque assez bien fournie.
Il consulta tous les passages par lesquels on prouve évidemment que tous ceux qui n'avaient pas demeure dans le quartier de la Sorbonne, comme, par exemple, les ^Chinois, les Indiens, les Scythes, les Grecs, les Romains, les Germains, les Africains, les Américains, les blancs, les noirs, les jaunes, les rouges, les têtes à laine, les ^étes à cheveux, les mentons barbus, les mentons imberbes, étaient tous damnés sans miséricorde, comme cela est juste, et qu'il n'y a qu'une ame atroce et abominable qui puisse jamais penser que Dieu ait pu avoir pitié d'un seul de ces bonnes gens.
Il compilait, compilait, compilait % quoique ce ne soit plus la mode de compiler; et Fanchon lui donnait de temps en temps de petits soufflets sur ses grosses joues; et frère Triboulet écrivait; et Fanchon chantait, lorsqu'ils entendirent dans la rue la voix du docteur Tamponet, et de frère Bonhomme, cordelier à la grande manche, et du grand couvent, qui argumentaient vivement l'un contre l'autre, et qui ameutaient les passants. Fanchon mit la tête à la fenêtre; elle est fort connue de ces deux docteurs, et ils entrèrent aussi pour.... boire.
Pourquoi fesiez-vous tant de bruit dans la rue? dit
* Vers du Pauvre diabU; Toyez tome XIY. B.
SDR BÉLISAIRB. I767. 3
FanehoD. C'est que nous ne sommes pas d'accord, dit frère Bonhomme. Est-ce que vous avez jamais été d'accord en Sorbonne? dit Fanchon. Non, dit Tam» |X>net; mais nous donnons toujours des décrets; et nous fixons à la pluralité des voix ce que l'univers doit penser. Et si l'univers s'en moque, ou n'en sait rien? dit Fanchon. Tant pis pour l'univers, dit Tamponet. Mais de quoi diable vous mêlez-vous? dit Fanchon. Comment, ma petite! dit frère Triboulet, il s'agit de savoir si le cabaretier qui logeait dans ta maison il y a deux mille ans a pu être sauvé ou non. Cela ne me fait rien, dit Fanchon. Ni à moi non plus, dit Tamponet; mais certainement nous donnerons un décret.
Frère Triboulet lut alors tous les passages qui appuyaient l'opinion , que Dieu n'a jamais pu faire grâce qu'à ceux qui ont pris leurs degrés en Sorbonne, ou à ceux qui pensaient comme s'ils avaient pris leurs degrés; et Fanchon riait, et frère Triboulet la laissait rire. Tamponet était entièrement de l'avis du jacobin ; mais le cordelier Bonhomme était un peu plus indulgent. Il pensait que Dieu pouvait à toute force faire grâce à un homme de bien qui aurait le malheur d'ignorer notre théologie, soit en lui dépéchant un ange, soit en lui envoyant un cordelier pour l'instruire.
Cela est impossible, s'écria Triboulet; car tous les grands hommes de l'antiquité étaient des paillards. Dieu aurait pu, je l'avoue, leur envoyer des cordeliers ; mais certainement il ne leur aurait jamais député des anges.
Ife