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MONSEIGITECR ,
Votre Allemagne a eu aussi beaucoup de grands seigneurs et de philosophes accusés d'irréligion. Votre célèbre Corneille Agrippa, au xvi* siècle, fut regardé, non seulement comme un sorcier, mais comme un incrédule : cela est contradictoire; car un sorcier croit en Dieu, puisqu'il ose mêler le nom de Dieu dans toutes ses conjurations. Un sorcier croit au diable, puisqu'il se donne au diable. Chargé de ces deux calomnies comme Apulée, Agrippa fut bien heureux de n'être qu'en prison , et de ne mourir qu'à l'hôpitaL Ce fut lui qui, le premier, débita que le fruit défendu dont avaient mangé Adam et Eve était la jouissance de l'amour, à laquelle ils s'étaient abandonnés avant d'avoir reçu de Dieu la bénédiction nuptiale. Ce fut encore lui qui , après avoir cultivé les sciences , écrivit le premier contre elles. 11 décria le lait dont il avait été nourri , parcequ'il l'avait très mal digéré. Il mourut dans l'hôpital de Grenoble en i535.
Je ne connais votre fameux docteur Faustus que par la comédie dont il est le héros, et qu'on joue dans toutes vos provinces de l'empire. Votre docteur Faustus y est dans un commerce suivi avec le diable. Il lui écrit des lettres qui cheminent par l'air au moyen d'une ficelle : il en reçoit des réponses. On voit des
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miracles à chaque acte, et le diable emporte Faustus à la Bn de la pièce. On dit qu'il était ne en Souabc, et qu'il vivait sous Maximilien I^'. Je ne crois pas qu'il ait fait plus de fortune auprès de Maximilien qu'auprès du diable son autre maître.
Le célèbre Érasme fut également soupçonné d'irréligion par les catholiques et par les protestants, parcequ'il se moquait des excès où les uns et les autres tombèrent. Quand deux partis ont tort, celui qui se tient neutre, et qui par conséquent a raison, est vexé par l'un et par l'autre. La statue qu'on lui a dressée dans la place de Rotterdam, sa patrie, l'a vengé de Luther et de l'inquisition.
Mélanchthon % terre noire , fut à peu près dans le cas d'Erasme. On prétend qu'il changea quatorze fois de sentiment sur le péché originel et sur la prédestination. On l'appelait, dit-on,leProtée d'Allemagne. Il aurait voulu en être le Neptune qui retient la fougue des vents.
« Jam cœlum terramque meo sine numine, venti, « Miscere» et tan Us audetîs tollere moles • !
Yi&o., JËneid,, I, 137.
11 était modéré et tolérant. Il passa pour indifierent. Étant devenu protestant, il conseilla à sa mère de rester catholique. De là on jugea qu'il n'était ni l'un ni l'autre.
J'omettrai , si vous le permettez , la foule des sectaires à qui l'on a reproché d'embrasser des factions plutôt que d'adhérer à des opinions , et de croire à l'ambition ou à la cupidité bien plutôt qu'à Luther et
> MéUuichthon signiGe , en (rec, terre noire. JL
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au pape. Je ne parlerai pas des philosophes, accusés de n'avoir eu d'autre évangile que la nature.
Je viens à votre illustre Leibnitz. Fontenelle, en fesaut son éloge à Paris en pleine académie, sVxprime sur sa religion en ces termes : « Ou l'accuse de n'a- « voir été qu'un grand et rigide observateur du droit « naturel : ses pasteurs lui en ont fait des réprimandes a publiques et inutiles. »
Vous verrez bientôt, monseigneur, que Fontenelle, qui parlait ainsi, avait essuyé des imputations non moins graves.
Wolff ', le disciple de Leibnitz ^ a été exposé à un plus grand danger : il enseignait les mathématiques dans l'Université de Hall avec un succès prodigieux. Le professeur théologien Lange , qui gelait de froid dans la solitude de son école, tandis que Wolff avait cinq cents auditeurs, s'en vengea en dénonçant WolfF comme un athée. Le feu roi de Prusse Frédéric-Guillaume, qui s'entendait mieux à exercer ses troupes qu'aux disputes des savants , crut Lange trop aisément; il donna le choix à Wolff de sortir de ses états dans vingt-quatre heures, ou d'être pendu. Le philosophe résolut sur-lenrhamp le problème en se retirant à Marbourg où ses écoliers le suivirent, et oii sa gloire et sa fortune augmentèrent. La ville de Hall perdit alors plus de quatre cent mille florins par an que WolfT lui valait par l'aflluence de ses disciples : le revenu du roi en souffrit , et l'injustice faite au philosophe ne retomba que sur le monarque. Vous
> Voltaire a déjà parlé longuement de Wolff et de Lange dans son Diethnnaire philosophique; Toyei tome XXVin « page iH,
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savez, monseigueur, avec quelle équité et quelle grandeur d*ame le successeur de ce prince' répara Terreur dans laquelle on avait entraîné son père.
Il est dit à l'article WolffdAXi% un dictionnaire, que Charles-Frédéric, philosophe couronné, ami de WolfT, réleva à la dignité de vice-chancelier de l'Université de rélecteur de Bavière, et de baron de l'empire^. Le roi dont il est parlé dans cet article, est en effet un philosophe, un savant, un très grand génie, ainsi qu'un très grand capitaine sur le trône; mais il ne s'appelle point Charles ; il n'y a point dans ses états d'Université appartenante à l'électeur de Bavière; l'empereur seul fait des barons de l'empire. Ces petites fautes, qui sont trop fréquentes dans tous les dictionnaires , peuvent être aisément corrigées.
Depuis ce temps, la liberté de penser a fait des progrès étonnants dans tout le nord de l'Allemagne. Cette liberté même a été portée à un tel excès, qu'on a imprimé, en 1766, un Abrégé de VIdstoire ecclé* siastique de Fleury , avec une Préface d'un style éloquent, qui commence par ces paroles:
a L'établissement de la religion chrétienne a eu , « comme tous les empires, de faibles commencements, a Un Juif de la lie du peuple, dont la naissance est (c douteuse, qui mêle aux absurdités des anciennes pro- « phéties des préceptes de morale , auquel on attribue <c des miracles, est le héros de cette secte : douze fa- <c na tiques se répandent d'Orient en Italie, etc. »
* Frédéric- le-Grand. B.
^Cela le IrouTe à la page 770 du tome IV du Dtciionfuùre historique {de Barrai et Guibaud), dont il est parlé tome XXVm, page 348. B.
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Il est triste que l'auteur de ce morceau, d'ailleurs profond et sublime, se soit laissé emporter à une hardiesse si fatale à notre sainte religion. Rien n'est plus pernicieux. Cependant cette licence prodigieuse n a presque point excité de rumeurs. Il est bien à souhaiter que ce livre soit peu répandu. On n'en a tiré, à ce que je présume, qu'un petit nombre d'exem« plaires.
Le discours de l'empereur Julien contre le christianisme, traduit à Berlin, par le marquis d'Argens^ chamb^lan du roi de Prusse, et dédié au prince Ferdinand de Brunsvick, serait un coup non moins funeste porté à notre religion , si l'auteur n'avait pas eu le soin de rassurer par des remarques savantes les esprits effarouchés. L'ouvrage est précédé d'une Préface sage et instructive, dans laquelle il rend justice (il est vrai) aux grandes qualités et aux vertus de Julien , mais dans laquelle aussi il avoue les erreurs funestes de cet empereur. Je pense, monseigneur, que ce livre ne vous est pas inconnu , et que votre christianisme n'en a pas été ébranlé.
Vous avez, je crois, très bien deviné, monseigneur, qu'en France il y a plus d'hommes accusés d'impiété que de véritables impies; de même qu'on y a vu beaucoup plus de soupçons d'empoisonnements que d'empoisonneurs.
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'L'inquiétude, la vivacité, la loquacité, la pétulance française supposa toujours plus de crimes qu'elle n'en commit. C'est pourquoi il meurt rarement un prince chez Mézerai sans qu'on lui ait donné le boucon. Le jésuite Garasse et le jésuite Hardouin trouvent partout des athées. Force moines, ou gens pires que moines, craignant la diminution de leur crédit, ont été des sentinelles criant toujours : Qui vive? l'ennemi est aux portes. Grâces soient rendues à Dieu de ce que nous avons bien moins de gens niant Dieu qu'on ne l'a dit.
DK BOITÀVBlfTUEll DBSPBAIBES.
Uii des premiers exemples en France de la persécution fondée sur des terreurs paniques, fut le vacarme étrange qui dura si long-temps au sujet du Cjrmbalum mundi^j petit livret d'une cinquantaine de pages tout au plus. L'auteur, BonaventureDesperiers, vivait au commencement du seizième siècle. Ce Desperiers était domestique de Marguerite de Valois, sœur de François ^^ I^s lettres commençaient alors à renaître. Desperiers voulut faire en latin quelques dialogues dans le goût de Lucien : il composa quatre dialogues très insipides sur les prédictions, sur la pierre philosophale , sur un cheval qui parle, sur les chiens d'Actéon. Il n'y a pas assurément, dans
I A TexceplioD des articles BajU, mademouelU Huber, Monlest/tiiett , La Métrie, Hésiter, Voltaire avait, en 1770, fiiit de la fîn de cette lettre la quatrième section de l'article ÀTHitSMB dans les Questions sur tEnejrclopédie; yuyez ma note, tome XXYII , page 177. B.
* Voyez ma note, tome XXVIII, page 199. R.
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tout ce fatras de plat écolier, un seul mot qui ait le moindre et le plus éloigné rapport aux choses que nous devons révérer.
On persuada à quelques docteurs qu'ils étaient désignés par les chiens et 'par les chevaux. Pour les chevaux, ils n'étaient pas accoutumés à cet honneur. Les docteurs aboyèrent; aussitôt l'ouvrage fut recherché, traduit en langue vulgaire, et imprimé; et chaque fainéant d'y trouver des allusions; et les docteurs de crier à l'hérétique, à l'impie, à l'athée. Le livret fut déféré aux magistrats, le libraire Morin mis en prison , et l'auteur en de grandes angoisses.
L'injustice de la persécution frappa si fortement le cerveau de Bonaventurc, qu'il se tua de son épée dans le palais de Marguerite. Toutes les langues des prédicateurs , toutes les plumes des théologiens , s'exercèrent sur cette mort funeste. Il s'est défait lui-même; doue il était coupable; donc il ne croyait point en Dieu; donc son petit livre, que personne n'avait pourtant la patience de lire, était le catéchisme des athées: chacun le dit, chacun le crut : 6'redidi propter quod locutus sum ', j'ai cru parceque j'ai parlé, est la devise des hommes. On répète une sottise, et à force de la redire on en est persuadé.
Le livi*e devint d'une rareté extrême, nouvelle raison pour le croire infernal. Tous les auteurs d'anecdotes littéraires et de dictionnaires n'ont pas manqué d'afBrmer que le Cjrmbalum mundi est le précurseur de Spiuosa.
Nous avons encore un ouvrage d'un conseiller de
tPuUm. civ, I. B.
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Bourges 9 nommé Catherinot, très dîgae des armes de Bourges. Ce grand juge dit : Nous avons deux livres impies que je n'ai jamais vus : l'un , De tribus Impastoribus ; l'autre, le Cjrmbalwn mundi. Eh! mon ami, si tu ne les as pas vus, pourquoi en parles-tu?
Le minime Mersenne , ce facteur de Descartes , le même qui donne douze apôtres à Vanini , dit de Bonaventure Desperiers : « C'est un monstre et un iri*- « pon , d'une impiété achevée, n Vous remarquerez qu'il n'avait pas lu son livre. Il n'en restait plus que deux exemplaires dans l'Europe quand Prosper Marchand le réimprima à Amsterdam , en 1 7 1 1 ^ Alors le voile fut tiré ; on ne cria plus à l'impiété , à l'athéisme; on cria à l'ennui , et on n'en parla plus.