DE THÉOPHILE
Il en a été de même de Théophile, très célèbre dans son temps: c'était un jeune homme de bonne compagnie, fesant très facilement des vers médiocres, mais qui eurent de la réputation; très instruit dans les belles-lettres; écrivant purement en latin; homme de tablé autant que de cabinet; bien venu chez les jeunes seigneurs qui se piquaient d'esprit, et surtout chez cet illustre et malheureux duc de Montmorenci, qui, après avoir gagné des batailles, mourut sur un échafaud.
S'étant trouvé un jour avec deux jésuites , et la conversation étant tombée sur quelques points de la malheureuse philosophie de son temps, la dispute
< Voyez ma note, tome XXTUI, page 199. B.
SUR LES FRANÇAIS. SoQ
s'aigrit. Les jésuites substituèrent les injures aux rai«* sons. Théophile était poète et Gascon, getms irriiabile vaium ' et Fasconum. Il fit une petite pièce de vers où les jésuites n'étaient pas trop bien traités; en voici trois qui coururent toute la France :
Cette grande et noire machine, Dont le souple et le Taste corps Étend ses bras jusqu'à la Chine.
Théophile même les rappelle dans une épitre en vers y écrite de sa prison, au roi Louis XIIL Tous les jésuites se déchaînèrent contre lui. Les deux plus fu«rieux, Garasse et Guérin, déshonorèrent la chaire et violèrent les lois en le nommant dans leurs sermons, en le traitant d'athée et d'homme abominable, en excitant contre lui toutes leurs dévotes.
Un jésuite plus dangereux, nommé Voisin, qui n'écrivait ni ne prêchait, mais qui avait un grand crédit auprès du cardinal de La Rochefoucauld , in* tenta un procès criminel à Théophile, et suborna contre lui un jeune débauché, nommé Sajeot, qui avait été son écolier, et qui passait pour avoir servi à ses plaisirs infâmes, ce que l'accusé lui reprocha à la confrontation. Enfin le jésuite Voisin obtint, par la favenr du jésuite Caussin, confesseur du roi, un décret de prise de corps contre Théophile sur l'accu* sation d'impiété et d'athéisme. Le malheureux prit la fiiite, on lui fit son procès par contumace, il fut brûlé en effigie en 1 61 1 . Qui croirait que la rage des jésuites n'était pas encore assouvie? Voisin paya un Haute*
< Hoimee II, épUie n , 101. R.
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nant de la connëtabiie, nommé Le Blanc, pour Farréter dans le lieu de sa retraite en Picardie. On renferma chargé de fers dans un cachot, aux acclamations de la populace à qui Le* Blanc criait : C'est un athée que nous allons brûler. De là on le mena à Paris, à la Ck>nciergerie, où il fut mis dans le cachot de Ravaillac. II y resta une année entière , pendant laquelle les jésuites prolongèrent son procès pour chercher contre lui des preuves.
Pendant qu'il était dans les fers , Garasse publiait sa Doctrine curieuse j dans laquelle il dit que Pasquier, le cardinal Wolsey, Scaliger, Luther, Calvin, Bèze , le roi d'Angleterre , le landgrave de Hesse , et Théophile, sont des bélîtres d'athéistes et de carpocratiens. Ce Garasse écrivait dans son temps comme le misérable ex-jésuite Nonotte a écrit dans le sien : la différence est que l'insolence de Garasse était fondée sur le crédit qu'avaient alors les jésuites, et que la fureur de l'absurde Nonotte est le fruit de l'horreur et du mépris où les jésuites sont tombés dans l'Europe; c'est le serpent qui veut mordre encore quand il a été coupé en tronçons. Théophile fut surtout interrogé sur \e Parnasse satirique j recueil d'impudicités dans le goût de Pétrone, de Martial, de Catulle, d'Ausone, de l'archevêque de Bénévent La Casa, de l'évêque d'Angouléme Octavien de Saint-Gelais , et de Melin de Saint-Gelais son fils, de l'Arétin, de Chorier, de Marot, de Verville, des épigrammes de Rousseau, et de cent autres sottises licencieuses. Cet ouvrage n'était pas de Théophile. Le libraire avait rassemblé tout ce qu'il avait pu de Maynard, de Colletet,
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de Frénicle, magistrat, et depuis de rAcadémic des Sciences , et de quelques seigneurs de la cour. II fut avéré que Théophile n'avait point de part à cette édition , contre laquelle lui-même avait présenté requête. Enfin les jésuites, quelque puissants qu'ils fussent alors, ne purent avoir la consolation de le faire brûler, et ils eurent même beaucoup de peine à obtenir qu'il fut banni de Paris. Il y revint malgré eux, protégé par le duc de Montmorenci , qui le logea dans son hôtel, où il mourut, en 1626, du chagrin auquel une si cruelle persécution le fit enfin succomber.
DB DKS-BA&REàUX '.
Le conseiller au parlement Des-Barreaux, qui dans sa jeunesse avait été ami de Théophile, et qui ne l'avait pas abandonné dans sa disgrâce, passa constamment pour un athée. Et sur quoi? sur un conte qu'on fait de lui , sur l'aventure de V omelette au lard. Un jeune homme à saillies libertines peut très bien dans un cabaret manger gras un samedi , et pendant un orage mêlé de tonnerre jeter le plat par la fenêtre, en disant : VoUà bien du bruit pour une omelette au lardy sans pour cela mériter l'affreuse accusation d'athéisme. C'est sans doute une très grande irrévérence; c'est insulter l'Église dans laquelle il était né; c'est se moquer de l'institution des jours maigres ; mais ce n'est pas nier l'existence de Dieu.
Ce qui lui donna cette réputation, ce fut principa-
^^rp:
> Voyez atusi ton artide dans le Sltelt de Louis XIV, tome XIX, page 96. B.
lement rindiscrète témérité de Boileau, qui, dans sa Satire des femmes^ y laquelle n'est pas sa meilleure, dit qu'il a vu plus d'un Capanée ,
Du tonnerre dans Tair bravant les vains carreaux. Et nous parlant de Dieu du ton de Des-Barreaux.
Jamais ce magistrat n'écrivit rien contre la Divinité. Il n'est pas permis de flétrir du nom S athée un homme de mérite contre lequel on n'a aucune preuve; cela est indigne. On a imputé à Des-Barreaux le fameux sonnet qui finit ainsi :
Tonne, frappe, il est temps ; rends-moi ^erre pour guerre. Tadore en périssant la raison qui t*aîgrit; Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre. Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ?
Ce sonnet ne vaut rien du tout. Jésus-Christ en vers n'est pas tolérable; rends^moi guerre n'est pas français ; guerre pour guerre est très plat , et dessus quel endroit est détestable. Ces vers sont de l'abbé de Lavau; et Des-Barreaux fut toujours très fâché qu'on les lui attribu&t. C'est ce même abbé de Lavau qui fit cette abominable épigramme sur le mausolée élevé dans Saint*£u^tache en l'honneur de Lulli :
Laissez tomber, sans plus attendre.
Sur ce buste honteux votre fatal rideau ;
£t ne montres que le flambeau Qui devrait avoir mis l'original en cendre. .
> Vers 659-60. R.
SUR LES FRANÇAIS. 5l3
DS Lk MOTHB LE VAYBBi.
Le sage La Mothe Le Vayer , conseiller d'état , précepteur de Monsieur frère de Louis XIV, et qui le fut même de Louis XIV près d'une année, n'essuya pas moins de soupçons que le voluptueux Des-Barreaux. Il y avait encore peu de philosophie en France. Le lYaité de la vertu des païens et les Dialogues d^Oror sius Tubero lui firent des ennemis. Les jansénistes surtout, qui ne regardaient, après saint Augustin, les vertus des grands hommes de l'antiquité que comme des péchés splendides ^ , se déchaînèrent contre lui. Le comble de l'insolence fenatique est de dire: «Nul n'aura de vertu que nous et nos amis; « Socrate, Confucius, Marc-Aurèle, Épictète, ont été ce des scélérats , puisqu'ils n'étaient pas de notre coma munion. » On est revenu aujourd'hui de cette extravagance, mais alors elle dominait. On a rapporté dans un ouvrage curieux, qu'un jour un de ces énergumènes voyant passer La Mothe Le Vayer dans la galerie du Louvre, dit tout haut : Voilà un homme sans religion. Le Vayer, au lieu de le faire punir, se retourna vers cet homme , et lui dit : «c Mon ami , «j'ai tant de religion, que je ne suis pas de ta re- « ligion. »
DE SAiaX-iTBBKOSD.
On a donné quelques ouvrages contre le christianisme sous le nom de Saint-Évremond, mais aucun
X Yoyez aussi son article , tome XIX, page i33. B.
* Saint Augustin ; Toyez nia note, tome XXYII , page K%5. B.
MiL4B«ES. VU. 33
n*e8t de lui. On crut après sa mort faire passer ces dangereux livres à Tabri de sa réputation , parcequ'en effet on trouve dans ses véritables ouvrages plusieurs traits qui annoncent un esprit dégagé jdes préjugés de l'enfance. D'ailleurs , sa vie épicurienne et sa mort toute philosophique servirent de prétexte à tous ceux qui voulaient accréditer de son nom leurs sentiments particuliers.
Nous avons surtout une Analyse de la religion chrétienne ' qui lui est attribuée. C'est un ouvrage qui tend à renvei*ser toute la chronologie et presque tous les faits de la sainte Écriture. Nul n'a plus approfondi que l'auteur l'opinion où sont quelques théologiens^ que l'astronome Phlégon avait parlé des ténèbres qui couvrirent toute la terre à la mort de notre Seigneur Jésus-Christ. J'avoue que l'auteur a pleinement raison contre ceux qui ont voulu s'appuyer du témoignage de cet astronome ; mais il a grand tort de vouloir combattre tout le système chrétien, sous prétexte qu'il a été mal défendu.
Au reste, Saint -Évremond était incapable de ces recherches savantes. C'était un esprit agréable et assez juste; mais il avait peu de science, nul génie, et son goût était peu sûr : ses Discours sur les Romains lui firent une réputation dont il abusa pour faire les plus plates comédies et les plus mauvais vers dont on ait jamais fatigué les lecteurs, qui n'en sont plus fatigués aujourd'hui , puisqu'ils ne les lisent plus. On peut le mettre au rang des hommes aimables et
' Voyez ma note, toraeXXVnii page an. B.
SUR LES FRANÇAIS. 5l5
pleins d'esprit qui ont fleuri dans le temps brillant de Louis XIV, mais non pas au rang des hommes supérieurs. Au reste, ceux qui Tout appelé athéiste sont d'infâmes calomniateurs.
DB POHTBHBLLZ.
Bernard de Foutenelle, depuis secrétaire de Tacadémie des sciences, eut une secousse plus vive à soutenir. Il fit insérer, en 1 686 , dans la République des lettres de Bayle, une Belation de tîle de Bornéo ' fort ingénieuse; c'était une allégorie sur Rome et Genève; elles étaient désignées sous le nom de deux sœurs, Mero et Enegue. Mcro était une magicienne tyrannique; elle exigeait que ses sujets vinssent lui déclarer kurs plus secrètes pensées, et qu'ensuite ils lui apportassent tout leur argent, il fallait , avant de venir baiser ses pieds, adorer des os de morts; et souvent, quand on voulait déjeuner, elle fesait disparaître le pain. Enfin, ses sortilèges et ses fureurs soulevèrent un grand parti contre elle ; et sa sœur Enegue lui en« leva la moitié de son royaume.
Bayle n'entendit pas d'abord la plaisanterie ; mais Tabbé Terrasson l'ayant commentée, elle fit beaucoup de bruit. C'était dans le temps de la révocation de redit de Nantes. Fontenelle courait risque d'être enfermé à la Bastille. Il eut la bassesse de faire d'assez mauvais vers à l'honneur de cette révocation , et i celui des jésuites ; on les inséra dans un mauvais recueil intitulé le Triomphe de la religion sous Louis^le- Grand, imprimé à Paris chez Langlois, en 1687.
* Voyez nui note, tome XXXVn» page aS?. B.
5l6 LETTRE
Mais, ayant depuis rédigé en français, avec un grand succès, la savante Histoire des oracles de Van Dale^ les jésuites le persécutèrent. Le Tellier, confesseur de Louis XIV, rappelant l'allégorie de Mero et d'Enegue, aurait voulu le traiter comme le jésuite Voisin avait traité Théophile. Il sollicita une lettre de cachet contre lui. Le célèbre garde des sceaux d'Argenson, aloi*s lieutenant de police, sauva Fontenelle de la fureur de Le Tellier. S'il avait fallu choisir un athéiste entre Fontenelle et Le Tellier, c'était sur le calomniateur Le Tellier que devait tom* ber le soupçon.
Cette anecdote est plus importante que toutes les bagatelles littéraires dont l'abbé Trublet a fait un gros volume concernant Fontenelle '. Elle apprend combien la philosophie est dangereuse quand un fanatique, ou un fripon, ou un moine qui est l'un et l'autre, a malheureusement l'oreille du prince. C'est un danger, monseigneur, auquel on ne sera jamais exposé auprès de vous.
DB l'abbé DB S4IVT-PIERBB.
UjiUégorie du mahométisme , par l'abbé de Saint- Pierre , fut beaucoup plus frappante que celle de Mero. Tous les ouvrages de cet abbé, dont plusieurs passent pour des rêveries , sont d'un homme de bien et d'un citoyen zélé; mais tout s'y ressent d'un pur théisme. Cependant il ne fut point persécuté; c'est qu'il écrivait d'une manière à ne rendre personne ja-
> Mémoires pour servir à t histoire de la vie et des ouvrages de M, de Foutenelle, 1759 et 1761, in-x3. B.
SUR L£S FRANÇA^fS. Sl'J
loux : son. style n'a aucun agrément; il était peu lu. Il ne prétendait à rien; ceux qui le lisaient se moquaient de lui, et le traitaient de bon-homme. S'il eût écrit comme Fontenelle, il était perdu, surtout quand les jésuites régnaient encore.
DB BàYLBI.
Cependant s'élevait alors, et depuis plusieurs années, l'immortel Bayle, le premier des dialecticiens et des philosophes sceptiques. Il avait déjà donné ses Pensées sur la comète, ses Réponses aux questions (fun proi^incial, et enfin son Dictionnaire de raisonnement. Ses plus grands ennemis sont forcés d'avouer qu'il n'y a pas une seule ligne dans ses ouvrages qui soit un blasphème évident contre la religion chrétienne; mais ses plus grands défenseurs avouent que, dans les articles de controverse, il n'y a pas une seule page qui ne conduise le lecteur au doute, et souvent à l'incrédulité. On ne pouvait le convaincre d'être impie ; mais il fesait des impies, en mettant les objections contre nos dogmes dans un jour si lumineux, qu'il n'était pas possible à une foi médiocre de n'être pas ébranlée ; et malheureusement la plus grande partie des lecteurs n'a qu'une foi très médiocre.
Il est rapporté dans un de ces dictionnaires historié ques^j où la vérité est si souvent mêlée avec le men-
* Voyex d'autres articles sur Batui, tome XIX, page 55; et XXVn , 309. B.
a Ce D'tetionntùn historique est celai de Cbaudon , imprimé, pour la première fois, en 1 766. Chaudon a depuis cité V Éloge du cardinal par de Boze, comme source où il anût pris ce fait. B.
songe, que le cardinal de Polignac, en passant par Rotterdam , demanda à Bayle s'il était anglican , ou luthérien, ou calviniste, et qu'il répondit : ce Je suis « protestant ; car je proteste contre toutes les reli-» « gions. j> En premier lieu, le cardinal de Polignac ne passa jamais par Rotterdam , que lorsqu'il alla conclure la paix d'Utrecht en 1713, après la mort de Bayle.
Secondement, ce savant prélat n'ignorait pas que Bayle, né calviniste au pays de Foix, et n'ayant jamais été en Angleterre ni en Allemagne, n'était ni anglican ni luthérien.
Troisièmement, il était trop poli pour aller demander à un homme de quelle religion il était. Il est vrai que Bayle avait dit quelquefois ce qu'on lui fait dire : il ajçutait qu'il était comme Jupiter assemblenuages d'Homère. C'était d'ailleurs un homme de mœurs réglées et simples, un vrai philosophe dans toute l'étendue de ce mot. Il mourut subitement après avoir écrit ces mots : Foilà ce que d'est que la vérité.
Il l'avait cherchée toute sa vie, et n'avait trouvé partout que des erreurs.
Après lui, en a été beaucoup plus loin. Les Maillet, les Boulainvilliers, les Boulanger, les Meslier, le savant Fréret, le dialecticien Dumarsais, l'intempérant La Métrie, et bien d'autres, ont attaqué la religion chrétienne avec autant d'acharnement que les Porphyre, les Celse, et les Julien.
J'ai souvent recherché ce qui pouvait déterminer tant d'écrivains modernes à déployer cette haine
SUR LES FRANÇAIS. SlQ
contre le christianisme. Quelques uns m'ont répondu que les écrits des nouveaux apologistes de notre religion les avaient indignés; que si ces apologistes avaient ëcrit avec la modération que leur cause devait leur inspirer, on n'aurait pas pensé à s'élever contre eux; mais que leur bile donnait de la bile; que leur colère fesait naître la colère ; que le mépris qu'ils affectaient pour les philosophes excitait le mépris; de sorte qu'enfin il est arrivé entre les défenseurs et les ennemis du christianisme, ce qu'on avait vu entre toutes les communions : ou a écrit de part et d'autre avec emportement; on a mêlé les outrages aux argu* ments.
DS KADBKOIftBLLB BUBCB.
Mademoiselle Huber était uue femme de beaucoup d'esprit, et sœur de l'abbé Huber très connu de monseigneur votre père. Elle s'associa avec un grand métaphysicien pour écrire , vers l'an i '][\o , le livre intitulé La Religion essentielle à l'homme^. Il faut convenir que malheureuscmeut cette religion essentielle est le pur théisme, tel que les noachides le pratiquèrent, avant que Dieu eût daigné se faire un peuple chéri dans les déserts de Sinaï et dlloreb , et lui donner des lois particulières. Selon mademoiselle Huber et son ami, la religion essentielle à l'homme doit être de tous les temps, de tous les lieux, et de tous les esprits. Tout ce qui est mystère est au-dessus de l'homme, et
< Lettrt* sur la reUgioit essentielle à V homme , dittùiguée de ce qui n'en est que taccessoire, 1738, deui parties io-S". Barbier, dans sou Dictionnaire des anonymes, ne nomme pas le médecin que Voltaire donne pour collaborateur à mademoiselle Huber. B.
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n'est .pas fait pour lui; la pratique des vertus ne peut avoir aucun rapport avec le dogme. La religion essentielle à l'homme est dans ce qu'on doit faire, et non dans ce qu'on ne peut comprendre. L'intolérance est à la religion essentielle ce que la barbarie est à l'humanité, la cruauté à la douceur. Voilà le précis de tout le livre. L'auteur est très abstrait : c'est une suite de lemmes at de théorèmes qui répandent quelquefois plus d'obscurité que de lumières. On a peine à suivre cette marche. Il est étonnant qu'une femme ait écrit eu géomètre sur une matière si intéressante : peut-être a-t-elle voulu rebuter des lecteurs qui l'auraient ^persécutée, s'ils l'avaient entendue, et s'ils avaient eu du plaisir en la lisant. Comme>««ie était protestante, elle n'a guère été lue que par des protestants. Un prédicant , nommé Desroches , l'a réfutée, et même assez poliment pour un prédicant. Les ministres protestants, monseigneur, devraient, ce me semble, être plus modérés avec les théistes que les évêques catholiques et les cardinaux; car supposé un moment, ce qu'à Dieu ne plaise, que le théisme prévalût, qu'il n'y eût qu'un culte simple sous l'autorité des lois et des magistrats, que tout fut réduit à l'adoration de l'Être suprême rémunérateur et vengeur, les pasteurs protestants n'y perdront rien ; ils resteront chargés de présider aux prières publiques faites à l'Être suprême, et seront toujours des maîtres de morale : on leur conservera leurs pensions, ou, s'ils les perdent, cette perte sera bien modique. Leurs antagonistes, au contraire, ont de riches prélatures; ils sont comtes, ducs, princes; ils ont des souverainetés;
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et quoique tant de gitindeurs et de richesses conviennent mal peut-être aux successeurs des apôtres, ils ne souffriront jamais qu'on les en dépouille : les droits temporels même qu'ils ont acquis sont tellement liés aujourd'hui à la constitution des états catholiques, qu'on ne peut les en priver que par des secousses violentes.
Or, le théisme est une religion sans enthousiasme, qui par elle-même ne causera jamais de révolution. Elle est erronée , mais elle est paisible. Tout ce qui est à, craindre, c'est que le théisme, si universellement répandu, ne dispose insensiblement tous les esprits à mépriser le joug des pontifes, et qu'à la première occasion la magistrature ne les réduise à la fonction de prier Dieu pour le peuple; mais tant qu'ils seront modérés , ils seront respectés : il n'y a jamais que l'abus du pouvoir qui puisse énerver le pouvoir. Remarquons en effet, monseigneur, que deux ou trois cents volumes de théisme n'ont jamais diminué d'un écu le revenu des pontifes catholiques romains , et que deux ou trois écrits de Luther et de Calvin leur ont enlevé environ cinquante millions de rente. Une querelle de théologie pouvait, il y a deux cents ans, bouleverser l'Europe; le théisme n'attroupa jamais quatre personnes. On peut même dire que cette religion, en trompant les esprits, les adoucit, et qu'elle apaise les querelles que la vérité mal entendue a fait naître. Quoi qu'il en soit, je me borne à rendre à votre altesse un compte fidèle. C'est à vous qu'il appartient de juger.
Barbeyrac est le seul commentateur dont on fasse plus de cas que de sou auteur. Il traduisit et commenta te fatras de PufTendorf* ; mais il IViii îcliît d'une préfece qui Gt seule débiter te livre. Il remonte, dans cette préface , aux sources de la morale ; el il a la candeur hardie de faire voir que les Pères de l'Eglise n'ont pas toujours connu cette morale pure , qu'ils l'ont défigurée par d'étranges allégories; comme lorsqu'ils disent que le lambeau de drap rouge e\posé à la fenêtre par ta cabaretière Rabab est visiblement le sang de Jésu»<2hrist ; que Moïse étendant les bras pendant la bataille contre les Amalt^iles est la croix ^ur laquelle Jésus expire; que les baisers de la Sunamite sont le mariage de Jésus-Christ avec son Église; que la grande porte de l'arche de Nor désigne le corps humain, la petite porte désigne l'anus, etc., etc.
Barbcyrac ne peut souffrir, en fait de morale, qu'Augustin devienne persécuteur après avoir prfclié la tolérance. Il condamne hautement les injures grossières que Jérôme vomit contre ses adversaires, et surtout contre Buiîn et contre Vlgilantius. Il relève les contradictions qu'il remarque dans la morale des Pères; il s'indigne qu'ils aient quelquefois inspiré la haine de la patrie, comme Tertullien, qui défend po-
> Vi>!>eiIl[K>rc, tomcLIV, pi£e6i9. CcMcenc InlnJmctioii à rkitUin fôrûWc que j'aunii dû ciler dans ml Dore, tonc XXIV, pip 40, où j'ii ai tort d'indiquer l'outnge Induit p*r Birbejnc II i'*gii de celui qu'i tradail etcootinué BninSQ LaMirtinièie, doul j'avùi parié cependuiti Iap*ga6 du lome XXIV. B.
SUR LES FRANÇAIS. SsS
sitivemant aux chrétiens de porter les armes pour le salut de l'empire.
Barbeyrac eut de violents adversaires qui l'accusé* rent de vouloir détruire la religion chrétienne, en rendant ridicules ceux qui l'avaient soutenue par des travaux infatigables. Il se défendit; mais il laisse paraître dans sa défense un si profond mépris pour les Pères de rÉglise ; il témoigne tant de dédain pour leur fausse éloquence et pour leur dialectique; il leur préfère si hautement Confucius, Socrate, Zaleucus, Cicéron , l'empereur Antonin, Épictète, qu'on voit bien que Barbeyrac est plutôt le zélé partisan de la justice éternelle et de la loi naturelle donnée de Dieu aux hommes, que l'adorateur des saints mystères du christianisme. S'il s'est trompé en pensant que Dieu est le père de tous les hommes , s'il a eu le malheur de ne pas voir que Dieu ne peut aimer que les chrétiens soumis de cœur et d'esprit, son erreur est du moins d'une belle ame; et puisqu'il aimait les hommes, ce n'est pas aux hommes à l'insulter : c'est à Dieu de le juger. Certainement il ne doit pas être mis au nombre des a théistes.
L'illustre et profond Fréret était secrétaire perpétuel de l'académie des belles-lettres de Paris. Il avait
■ Oq avait imprimé, sous le nom de Fréret, VEjuumgn criiique des apo* logittet de la religiom chrétienne, 1 766 , iii-8". Voltaire parle de ce livre dans aet lettres à Damilaville et i Dalembert, do i3 juin 1766 ; à d*Argcntal, du aa juin 1766, et dans quelques autres. Dans celle à Oalembert, du 3i dé* oembre 1768 , il dit : « Je sais très bien quel est Tauteur do livre attribué • à Fréret, et je lui garde une fidélité inviolable. » Barbier attribue Touvrage à Lévesque de Burigny, Tun des correspondants de Voltaire. B.
5a4 LETTBE
fiiit dans les langues orientales , et dans les ténèbres de l'antiquité, autant de progrès qu on en peut faire. En rendant justice à son immense érudition et à sa probité, je ne prétends point excuser son hétérodoxie. Non seulement il était persuadé avec saint Irénée que Jésus était âgé de plus de cinquante ans quand il souffrit le dernier supplice, mais il croyait avec le Targum que Jésus n'était point né du temps d'Hérode, et qu'il faut rapporter sa naissance au temps du petit roi Jannée, fils d'Hircan. Les Juifs sont les seuls qui aient eu cette opinion singulière; M. Fré* ret tâchait de l'appuyer, en prétendant que nos Évangiles n'ont été écrits que plus de quarante ans après l'année où nous plaçons la mort de Jésus; qu'ils n'ont été faits qu'en des langues étrangères, et dans des villes très éloignées de Jérusalem, comme Alexandrie, Corinthe, Éphèse, Antioche, Ancyre, Thessalonique : toutes villes d'un grand commerce, remplies de thérapeutes , de disciples de Jean, de judaïques, de galiléens divisés en plusieurs sectes. De là vient, dit-il, qu'il y eut un très grand nombre d'Évangiles tout différents les uns des autres , chaque société particulière et cachée voulant avoir le sien. Fréret prétend que les quatre qui sont restés canoniques ont été écrits les derniers. Il croit en rapporter des preuves incontestables : c'est que les premiers Pères de l'Église citent très souvent des paroles qui ne se trouvent que dans l'Évangile des Égyptiens , ou dans celui des Nazaréens, ou dans celui de saint Jacques, et que Justin est le premier qui cite expressément les Evangiles reçus.
SUR LES FRANÇAIS. 5a5
Si ce dangereux système était accrédité, il s'ensuivrait évidemment que les livres intitulés de Matthieu, de Jean , de Marc, et de Luc, n'ont été écrits que vers le temps de Teufance de Justin, environ cent ans après notre ère vulgaire. Cela seul renverserait de fond en comble notre religion. Les mahométans qui virent leur faux prophète débiter les feuilles de son Korarij et qui les virent après sa mort rédigées solennellement par le calife Abubeker, triompheraient de nous; ils nous diraient: « Nous n'avons qu'un Al- « coran, et vous avez eu cinquante Évangiles; nous « avons précieusement conservé l'original, et vous avez a choisi au bout de quelques siècles quatre Évangiles a dont vous n'avez jamais connu les dates. Vous avez « fait votre religion pièce à pièce ; la nôtre a été faite «d'un seul trait, comme la création. Vous avez^ent a fois varié , et nous n'avons changé jamais. »
Grâces au ciel nous ne sommes pas réduits à ces termes funestes. Où en serions-nous, si ce que Fréret avance était vrai? Nous avons assez dl preuves de l'antiquité des quatre Évangiles : saint Iréuée dit expressément qu'il n'en faut que quatre.
J'avoue que Fréret réduit en poudre les pitoyables raisonnements d'Abbadie. Cet Abbadie prétend que les premiers chrétiens mouraient pour les Évangiles, et qu'on ne meurt que pour la vérité. Mais cet Abbadie reconnaît que les premiers chrétiens avaient fabriqué de faux Évangiles. Donc, selon Abbadie jnéme, les premiers chrétiens mouraient pour le mensonge. Abbadie devait considérer deux choses essentielles:
5'i6 LBTTRE
premièrement, qu'il n'est écrit nulle part que les premiers martyrs aient été interroges par les magistrats sur les Évangiles; secondement^ qu'il y a des martyrs dans toutes les communions. Mais si Fréret terrasse Abbadie, il est reil versé lui-même par les miracles que nos quatre saints Évangiles véritables ont opérés. Il nie les miracles , mais on lui oppose une nuée de témoins; il nie les témoins, et alors il ne faut que le plaindre.
Je conviens avec lui qu'on s'est servi souvent de fraudes pieuses; je conviens qu'il est dit, dans \jip* pendix du premier concile de Nicéey que , pour distinguer tous les livres canoniques des faux, on les mit péle-méle sur une grande table, qu'on pria le Saint-Esprit de faire tomber à bas tous les apocryphes; aussitôt ils tombèrent, et il ne resta que les véritables. J'avoue, enfin, que l'Église a été inondée de fausses légendes. Mais de ce qu'il y a eu des mensonges et de la mauvaise foi , s'ensuit-il qu'il n'y ait eu ni vérité ni caifdeur? Certainement Fréret va trop loin; il renverse tout l'édifice, au lieu de le réparer; il conduit, comme tant d'autres, le lecteur à l'adoration d'un seul Dieu sans la médiation du Christ. Mais, du moins, son livre respire une modération qui lui ferait presque pardonner ses erreurs; il ne prêche que l'indulgence et la tolérance; il ne dit point d'injures cruelles aux chrétiens comme milord Bolingbroke; il ne se moque point d'eux comme le curé Rabelais et le curé Swift. C'est un philosophe d'au* tant plus dangereux qu'il est très instruit, très coa-
séquenty et très modeste. Il faut espérer qu'il se trouvera des savants qui le réfuteront mieux qu'on n'a fait jusqu'à présent.
Son plus terrible argument est que si Dieu avait daigné se faire homme et Juif, et mourir en Palestine par un supplice infâme pour expier les crimes du genre humain y et pour bannir le péché de la terre, il ne devait plus y avoir ni péché ni crime : cependant, dit-il, les chrétiens ont été des monstres cent fois plus abominables que tous les sectateurs des autres religions ensemble.' Il en apporte pour preuve évidente les massacres, les roues, les gibets, et les bûchers des Cévennes, et près de cent mille hommes égorgés dans cette province sous nos yeux; les massacres des vallées de Piémont; les massacres de la Valteline du temps de Charles Borromée; les massacres des anabaptistes massacreurs et massacrés en Allemagne ; les massacres des luthériens et des papistes depuis le Rhin jusqu*au fond du Nord; les massacres d'Irlande, d'Angleterre, et d'Ecosse, du temps de Charles I", massacré lui-même; les massacres ordonnés par Marie et par Henri VIII son père; les massacres delà Saint-Barthélemi , en France, et quarante ans d'autres massacres depuis François II jusqu'à l'entrée de Henri IV dans Paris; les massacres de l'inquisition, peut-être plus abominables encore , parcequ'ils se font juridiquement; enfin, les massacres de douze millions d^habitants du Nouveau-Monde, exécutés le crucifix à la main, sans compter tous les massacres iaits précédemment au nom de Jésus-Christ depuis Constantin, et sans compter encore plus de vingt
schismes et de vingt guerres de papes contre papes, et d'évêques contre évéques , les empoisonnements , les assassinats , les rapines des papes Jean XI , Jean XII , des Jean XYIII , des Grégoire VII, des Boniface YIII, des Alexandre VI , et de quelques autres papes qui passèrent de si loin en scélératesse les Néron et les Caligula. Enfin j il remarque que cette épouvantable chaîne, presque perpétuelle, de guerres de religion pendant quatorze cents années, n'a jamais subsisté que chez les chrétiens ; et qu'aucun peuple , hors eux , n'a fait couler une goutte de sang pour des arguments de théologie.
On est forcé d'accorder à M. Fréret que tout cela est vrai. Mais en fesant le dénoinbrement des crimes qui ont éclaté y il oublie les vertus qui se sont cachées; il oublie surtout que les horreurs infernales dont il fait un si prodigieux étalage, sont l'abus de la religion chrétienne, et n'en sont pas l'esprit. Si Jésus- Christ n'a pas détruit le péché sur la terre, qu'est-ce que cela prouve? On en pourrait inférer tout au plus, avec les jansénistes, que Jésus-Christ n'est pas venu pour tous, mais pour plusieurs: pro vobis et pro muUis. Mais, sans comprendre les hauts mystères, contentons-nous de les adorer, et surtout n'accusons pas cet homme illustre d'avoir été athéiste.
DE BOUI^AirCBR.
Nous aurions plus de peine à justifier le sieur Boulanger, directeur des ponts et chaussées ^ Son Chris*
> Boulanger était ingénieur; mais il n*a jamais été directeur des ponts et chaussées. B.
SDH LES FRANÇAIS. 5^9
tianisme dévoilé n'est pas écrit avec la méthode et la profondeur d*érudition et de critique qui caractérisent le savant Fréret. Boulanger est un philosophe audacieux, qui remonte aux sources sans daigner sonder les ruisseaux. Ce philosophe est aussi chagrin qu'intrépide. Les horreurs dont tant d'Eglises chrétiennes se sont souillées depuis leur naissance; les lâches barbaries des magistrats qui ont immolé tant d'honnétcs citoyens aux prêtres; les princes qui , pour leur plaire, ont été d'infâmes persécuteurs; tant de folies dans les querelles ecclésiastiques, tant d'abominations dans ces querelles ; les peuples égorgés ou ruinés; les trônes de tant de prêtres composés des dépouilles et cimentés du sang des hommes; ces guerres affreuses de religion dont le christianisme seul a inondé la terre; ce chaos énorme d'absurdités et de crimes remue l'imagination du sieur Boulanger avec une telle puissance, qu'il va, dans quelques endroits de son livre, jusqu'à douter de la Providence divine. Fatale erreur, que les bûchers de l'inquisition et nos guerres religieuses excuseraient peut-être, si elle pouvait être excusable; mais nul prétexte ne peut justifier l'athéisme. Quand tous les chrétiens se seraient égorgés les uns les autres; quand ils auraient dévoré les entrailles de leurs frères assassinés pour des arguments; quand il ne resterait qu'un seul chrétien sur la terre, il faudrait qu'en regardant le soleil, il reconnût et adorât l'Être éternel; il pourrait dire dans sa douleur : Mes pères et mes frères ont été des monstres; mais Dieu est Dieu.
Mii.AVOBi. VII. 34
53o LETTRE
Dl MOVTSSQtriBU.
Le plus modéré et le plus fin des philosophes a été le président de Montesquieu. Il ne fut que plaisant dans ses Lettres persanes ; il fut délié et profond dans son Esprit des lois^. Cet ouvrage, rempli d'ailleurs de choses excellentes et de fautes, semble fondé sur la loi naturelle, et sur Tindifférence des religions: c'est là surtout ce qui lui fit tant de partisans et tant d'ennemis; mais les ennemis, cette fois, furent vaincus par les philosophes. Un cri long-temps retenu s'éleva de tous cotés. On vit enfin à découvert les progrès du théisme qui jetait depuis long-temps de profondes racines. La Sorbonne voulut censurer V Esprit des lois; mais elle sentit qu'elle serait censurée par le public ; elle garda le silence. Il n'y eut que quelques misérables écrivains obscurs, comme un abbé Guyon^ et un jésuite, qui dirent des injures au président de Montesquieu; et ils en devinrent plus obscurs encore , malgré la célébrité de l'homme qu'ils attaquaient. Ils auraient rendu plus de service à notre religion, s'ils avaient combattu avec des raisons ; mais ils ont été de mauvais avocats d'une bonne cause.
DB LA MBTBIB.
Depuis ce temps, ce fut un déluge d'écrits contre le christianisme. Le mé<lecin La Métrie, le meilleur
' Toltaire « souvent critiqué VEtprit iUsloit; voyez m note, t. XXIX « p. ao5 ; mais je dois rappeler aussi qu'il a pris sa défense ; voyei t. XXXIX« p. 339. B.
> Celui dont il est question tome XLII, pages 487 et SgS. B.
commentateur de Boerhaave, abandonna la médecine du corps pour se donner, disait-il, à la médecine de l'ame; mais sou Homme machine fit voir aux théologiens qu'il ne donnait que du poison '. Il était lecteur du roi de Prusse, et membre de son académie de Berlin. Le monarque, content de ses mœurs et de ses services, ne daigna pas songer si La Métrie avait eu des opinions erronées en théologie: il ne pensa qu'au physicien, à l'académicien; et, en cette qualité, lia Métrie eut l'honneur que ce héros philosophe dai* gnât faire son éloge funéraire^. Cet éloge fut lu à l'académie par un secrétaire de ses commandements. Un roi, gouverné par un jésuite, eût pu proscrire T^ Métrie et sa mémoire ; un roi , qui n'était gouverné que par la raison, sépara le philosophe de l'impie, et, laissant à Dieu le soin de punir l'impiété, protégea et loua le mérite.
DU CUIS MBSLIBA.
Le curé Meslier est le plus singulier phénomène qu'on ait vu parmi tous ces météores funestes à la religion chrétienne. Il était curé du village d'Étrepigni en Champagne, près de Rocroi, et desservait aussi une petite paroisse annexe, nommée But. Son père était un ouvrier en serge, du village de Mazerni dépendant du duché de Bethel-Mazarin. Cet homme, de mœurs irréprochables, et assidu à tous ses devoirs, donnait tous les ans aux pauvres de ses
I Voyez DM note, tome XL, page 87. B. * Voyez iM note d-desms , page a5o. B.
paroisses ce qui lui restait de son revenu. Il mourut en 1733, âgé de cinquante-cinq ans. On fut bien surpris de trouver chez lui trois gros manuscrits de trois cent soixante et six feuillets chacun , tous trois de sa main, et signés de lui, intitulés Mon Testa" ment^. Il avait écrit sur un papier gris qui enveloppait un des trois exemplaires adressés à ses paroissiens, ces paroles remarquables :
(c J'ai vu et reconnu les erreurs, les abus, les vania tés, les folies, les méchancetés des hommes. Je les a hais et .déteste; je n'ai osé le dire pendant ma vie; « mais je le dirai au moins en mourant ; et c'est afin a qu'on le sache que j'écris ce présent mémoire, afin a qu'il puisse servir de témoignage à la vérité, à tous ce ceux qui le verront et qui le liront, si bon leur (I semble. »
Lie corps de l'ouvrage est une réfutation naïve et grossière de tous nos dogmes sans en excepter un seul. Le style est très rebutant, tel qu'on devait l'attendre d'un curé de village. Il n'avait eu d'autre secours pour composer cet étrange écrit contre la Bible et contre l'Église, que la Bible elle-même, et quelques Pères. Des trois exemplaires, il y en eut un que le grand-vicaire de Reims retint, un autre fut envoyé à M. le garde-des-sceaux Chauvelin , le troisième resta au greffe de la justice du lieu. Le comte de Caylus eut quelque temps entre les mains une de ces trois copies; et bientôt après il y en eut plus de cent dans Paris, que Ton vendait dix louis la pièce. Plusieurs
X Toyei , t TJj , p. ^%^yV Entrait des sentimenti de Jean Meslier, B.
curieux conservent encore ce triste et dangereux monument. Un prêtre, qui s'accuse en mourant d'avoir professé et enseigné la religion chrétienne, fit une impression plus forte sur les esprits que les Pensées de Pascal.
On devait plutôt, ce me semble, réfléchir sur le travers d'esprit de ce mélancolique prêtre, qui voulait délivrer ses paroissiens du joug d'une religion prêchée vingt ans par lui-même. Pourquoi adresser ce testament à des hommes agrestes qui ne savaient pas lire? et, s'ils avaient pu lire, pourquoi leur ôter un joug salutaire, une crainte nécessaire qui seule peut prévenir les crimes secrets? La croyance des peines et des récompenses après la mort est un frein dont le peuple a besoin. La religion bien épurée serait le premier lien de la société.
Ce curé voulait anéantir toute religion, et même la naturelle. Si son livre avait été bien fait, le caractère dont l'auteur était revêtu en aurait trop imposé aux lecteurs. On en a fait plusieurs petits abrégés, dont quelques uns ont été imprimés: ils sont heureusement purgés du poison de l'athéisme.
Ce qui est encore plus surprenant, c'est que, dans le même temps, il y eut un curé de Bonne-Nouvelle auprès de Paris ', qui osa, de son vivant, écrire contre la religion qu'il était chargé d'enseigner : il fut exilé sans bruit par le gouvernement. Son manuscrit est d'une rareté extrême.
Long-temps avant ce temps4à l'évêque du Mans, Lavardin, avait donné en mourant un exemple non
> Voyez ma note, tome XXXI, page aa6. B.
moins singulier: il ne laissa pas, à la vérité, de testament contre la religion qui lui avait procuré un évéchë; mais il déclara qu'il la détestait; il refusa les sacrements de rÉglise^ et jura qu'il n'avait jamais consacré le pain et le vin en disant la messe, ni eu aucune intention de baptiser les enfants et de donner les ordres, quand il avait baptisé des chrétiens et ordonné des diacres et des prêtres. Cet évoque se fesait un plaisir malin d'embarrasser tous ceux qui auraient reçu de lui les sacrements de l'Église: il riait en mourant des scrupules qu'ils auraient, et il jouissait de leurs inquiétudes : on décida qu'on ne rebaptiserait, et qu'on ne réordonnerait personne; mais quelques prêtres scrupuleux se firent ordonner une seconde fois. Du moins l'évêque Lavardin ne laissa point après lui de monuments contre la religion chrétienne : c'était un voluptueux qui riait de tout ; au lieu que le curé Meslier était un homme sombre et un enthousiaste, d'une vertu rigide, il est vrai , mais plus dangereux par cette vertu même*
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LETTRE VIIL