‹ Œuvres de VoltaireChapitre 105 sur 125 · SUR SPINOSA · texte numérisé non relu

SUR SPINOSA

lire. Bredembourg fut si loin de confondre neltement Spinosa , que lui-même , efiVayé de la faiblesse de Ses réponses y devint malgré lui le disciple de celui qu'il avait attaqué : grand exemple de la misère et de Tincotistance de l'esprit humain.

La vie de Spinosa est écrite assez en détail et assez connue pour que je n'en rapporte rien ici. Que votre altesse «le permette seulement de faire avec elle une réQexion sur la manière dont ce juif, jeune e|icore, fut traité par la synagogue. Accusé par deux jeunes gens de son âge de ne pas croire à Moïse, on commen* ça, pour le remettre dans le bon chemin, par l'assassiner d'un coup de couteau au sortir de la comédie; quelques uns disent au soitir de la synagogue, ce qui est plus vraisemblable.

Après avoir manqué son corps, on ne voulut pas manquer son ame; il fut procédé à l'excommunication majeure, au grand anathème, au chammata. Spinosa prétendit que les Juifs n'étaient pas en droit d'exercer cette espèce de juridiction dans Amsterdam. Le conseil de ville renvoya la décision de cette affaire au consistoire des pasteurs; ceux-ci conclurent qtie si la synagogue avait ce droit , le consistoire en jouirait à plus forte raison t le consistoire donna gain dfe cause à la synagogue.

Spinosa fut donc proscrit par les ]uifs avec la grande cérémonie; le chantre juif entonna les paroles d'exécration ; on sonna du cor, on renversa goutte à goutte des bougies noires dans une cuve pleine de sang; on dévoua Behoît ^Spinosa à Bcizébuth, h Satan,

> Voyet la nut« àt Voluire, tome XX VU, iMge S^o. B.

et à Astaroth , et toute la synagogue cria : JImen !

Il est étrange qu'on ait permis un tel acte de juridiction qui ressemble plutôt à un sabbat de sorciers qu'à un jugement intègre. On peut croire que, sans le coup de couteau et sans les bougies noires éteintes dans le sang, Spinosa n'eût jamais écrit contre Moïse et contre Dieu« La persécution irrite ; elle enhardit quiconque se sent du génie; elle rend irréconciliable celui que l'indulgence aurait retenu.

Spinosa renonça au judaïsme j mais sans se faire jamais chrétien. Il ne publia son Traité des cérémonies superstitieuses , autrement Tractatus theologicopoli'ticuSf qu'en 1670, environ huit ans après son excommunication. On a prétendu trouver dans ce livre les semences de son athéisme, par la même raison qu'on trouve toujours la physionomie mauvaise, à un homme qui a fait une méchante action. Ce livre est si loin de l'athéisme, qu'il y est souvent parlé de Jésus- Christ comme de l'envoyé de Dieu. Cet ouvrage est très profond et le meilleur qu'il ait feit; j'en condamne sans doute les sentiments, mais je ne puis m'empêcher d'en estimer l'érudition. C'est lui , ce me semble, qui a remarqué le premier que le mot hébreu Buhag, que nous traduisons par ame, signifiait chez les Juifs le vent, le souffle, dans son sens naturel; que tout ce qui est grand portait le nom de divin ; les cèdres de Dieu, les vents de Dieu, la mélancolie de Saùl mauvais esprit de Dieu, les hommes vertueux enfants de Dieu.

C'est lui qui le premier a développé le dangereux système d'Aben Hezra,que le Pentateuque ndi point

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été écrit par Moïse, ni le livre de Josué par Josué; ce n'est que d'après lui que Leclerc, plusieurs théologiens de Hollande, et le célèbre Newton , ont embrassé ce sentiment.

Newton diffère de lui seulement en ce qu'il attribue à Samuel les livres de Moïse, au lieu que Spinosa en fait Esdras auteur. On peut voir toutes les raisons que Spinosa donne de son système dans son viii, ix et x^ chapitre : on y trouve beaucoup d'exactitude dans la chronologie; une grande science de l'histoire, du langage, et des mœurs de son ancienne patrie; plus de méthode et de raisonnement que dans tous les rabbins ensemble. Il me semble que peu d'écrivains avant lui avaient prouvé nettement que les Juifs reconnaissaient des prophètes chez les gentils : en un mot, il a fait un usage coupable de ses lumières; mais il en avait de très grandes.

Il faut cheraher l'athéisme dans les anciens philosophes : on ne le trouve à découvert que dans les Œur ures posthumes de Spinosa. Son Traité de Vaihéisme n'étant point sous ce titre, et étant écrit dans un latin obscur, et d*un style très sec , M. le comte de Boulainvilliei*s l'a réduit en français sous le titre de Réfuta^ lion de Spinosa ' ; nous n'avons que le poison ; Boulainvilliers n'eut pas le temps apparemment de donner l'antidote.

Peu de gens ont remarqué que Spinosa, dans son funeste livre, parle toujours d'un Être infini et suprême : il annonce Dieu en voulaut le détruire. Les

> Yoyex ma note, tome XXVIII, page 370. B.

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argumeats doot Bayle l'accable me paraîtraient sans répliqpe, si eo effet Spinoza admettait un Dieu ; car ce Dieu n'étant que l'immensité des choses^ 06 Dieu étant à-la-fois la matière et la pensée, il est absurde^ comme Bayle Ta trè» bien prouvé , de supposer que Dieu soit à-la-foi« agent et patient , cause et sujet, fesant le mal et le souffrant; s'aimant, se haïssant lui -même; se tuant , se mangeant. Un bon esprit, ajoute Bayle, aimerait mieux cultiver ia terre avec les dents et les ongles, que de cultiver une hypothèse aussi dioquànté et aussi absurde; car, selon Spiuosa, ceux qui disent: Les Allemands ont tué dix mille Turcs, parlent mal et faussement; ils doivent dire : Dieu tnodifié en dix mille Allemands a tué Dieu modifié en dix mille Turcs.

Bayle a très grande raison, si Spinosa reconnaît ud Dieu; mais le fait est qu'il n'en reconnaît point du tout^ et qu'il ne s'est servi de ce mot sacré que pour ne pas trop effaroucher les hommes.

Entêté de Descartes, il abuse de ce mot égale* ment célèbre et iusensé de Descartes : Donnez* moi dfi mowement et de là matière y et je vcU^ former un monde.

Ëptêté encore de l'idée incompréhensible et antî-^ physique que tout est plein, il s'est imaginé qu'il ne peut exister qu'une seule substance, un seul pouvoir qui raisonne dans les hommes, sent et se souvient dans les animaux, étidcelle djans le feu, coule dans les e£|iix, roule dans les vents, gronde dans le tonnerre, végète sur la terre, est étendu dans tout l'espace.

Selon lui, tout ^st nécessaire, tout est éteruel; la

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crjéfitioil est inifiossible; point de dessein dans ia structure de Tuoivers, dans la permanence des espèces < et dans la succession des individus. Les oreilles ne sont plus faites pour entendre, les yeux pour ypir» 1^ coeur pour recevoir et chasser le sang , l'estoQUic pour digérer^ la cervelle pour penser, les or* ganes de la génération pour donner la vie; et des desseins divins ne sont qiie les effets d'une nécessité aveugle.

Voilà au juste le système de Spinosa. Voilà , je crois , les cotés par lesquels il faut attaquer sa citadelle; citadelle bâtie, si je ne me trompe, sur Tignorance de la physique et sur Tabus le plus monstrueux de la métaphysique.

Il semble, et on doit s'en flatter, qu'il y ait aujourd'hui peu d'athées. L'auteur de la Henriade a dit ' : « Un catéchiste annonce Dieu aux enfants, et Newton « le démoqtre au)( sages. 4 Plus on connaît la nature ^ pltis on adore sou auteur.

L'athéisme ne peut faire aucun bien à la morale ^ et peut lui faire beaucoup de mal. 11 est prescjîie aussi dangereux que le fanatisme. Vous êtes , monsei-» gneur, également éloigné de l'un et de l'autre, et c'eal ce qui autorise U liberté que j'ai prise de mettra la vérité sot|s vos yeux sans aucun déguisement. J'ai répondu à toutes vos questions, depuis ce bouffon savant de Rabelais jusqu'au téméraire métaphysicien 3pinosa.

J'aurais pu joindre à cette liste une fi>ule de petits

* Tome XXXn , page 349; et XX VU, 1S9; Tojez auMÎ dm note , tome » XXXIY» |M^ SS7. B.

livres qui ne sont guère connus que des bibliothé> caires ; mais j ai craint qu'en multipliant le nombre des coupables 9 je ne parusse diminuer Tiniquité. J'espère que le peu que j'ai dit affermira votre altesse dans ses sentiments pour nos dogmes et pour nos Écritures, quand elle verra qu'elles n'ont été combattues que par des stoïciens entêtés , par des savants enflés de leur science , par des gens du monde qui ne connaissent que leur vaine raison , par des plaisants qui prennent des bons mots pour des arguments, par des théologiens enfin qui , au lieu de marcher dans les voies de Dieu , se sont égarés dans leurs propres voies.

Encore une fois , ce qui doit consoler une ame aussi noble que la votre, c'est que le théisme, qui perd aujourd'hui tant d'ames, ne peut jamais nuire ni à la paix des états, ni à la douceur de la société. La controverse a fait couler partout le sang, et le théisme l'a étanché. C'est un mauvais remède, je Tavoue, mais il a guéri les plus cruelles blessures. Il est excellent pour cette vie, s'il est détestable pour l'autre. Il damne sûrement son homme , mais il le rend

paisible.

Votre pays a été autrefois en feu pour des arguments, le théisme y a porté la concorde. Il est clair que si Poltrot, Jacques Clément, Jaurigni , Balthazar Gérard, Jean Chastel, Damiens, le jésuite Malagrida, etc., etc., etc., avaient été des théistes, il y aurait eu moins de princes assassinés.

A Dieu ne plaise que je veuille préférer le théisme à la sainte religion des Ravaillac, des Damiens, des

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Malagrida, qu'ils ont méconnue et outragée! Je dis seulement qu'il est plus agréable de vivre avec des théistes qu'avec des Ravaillac et des Brinvilliers qui vont à confesse; et si votre altesse n'est pas de mon avis y j'ai tort.

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