DE BOULAINVILLIERS. I
Que VOS pauvres théologiens cessent désormais de disputer contre les Juifs sur le sens des passages de leurs prophètes, sur quelques lignes hébraïques d'un Amos,d'un Joël, d'un Habacuc, d'un Jérémiah; sur quelques mots concernant Éliah, transporté aux régions célestes orientales dans un chariot de feu , lequel Eliah , par parenthèse , n'a jamais existé.
Qu'ils rougissent surtout des prophéties insérées dans leurs Êi^angiles. Est-il possible qu'il y ait encore des hommes assez imbéciles et assez lâches pour n'être pas saisis d'indignation quand Jésus prédit dans Luc* : <K II y aura des signes dans la lune et dans les étoiles ' ; a des bruits de la mer et des flots ; des hommes séchant ce de crainte attendront ce qui doit arriver à l'univers « entier? I^s vertus descieux seront ébranlées, et alors a ils verront le fils de l'homme venant dans une nuée a avec grande puissance et grande majesté. En vérité «je vous dis que la génération présente ne passera « point que tout cela ne s'accomplisse, d
Il est impossible assurément de voir une prédiction plus marquée, plus circonstanciée , et plus fausse. 11 faudrait être fou pour oser dire qu'elle fut accomplie , et que le fils de l'homme vint dans une nuée avec une grande puissance et une grande majesté. D'où vient que Paul, dans son Épitre aux Thessaloniciens (i'*, ch. 4 9 ^* 1 6), confirme cette prédiction ridicule par une autre encore plus impertinente? «Nous qui vi- « vons et qui vous parlons , nous serons emportés « dans les nuées pour aller &u-devant du Seigneur au « milieu de l'air , etc. i»
* Chip. XII, V. a5, s6, 97, 3a. — * Toyes cî-demu, page ir4. B.
58o LK DÎNER DU COHTTE
Pour peu qu'oD soit instruit, on sait que le dogme de la fin du monde et de rétablissement d'un monde nouveau était une chimère reçue alors chez presque tous les peuples. Vous trouvez cette opinion dans Lucrèce, au livre IV. Vous la trouvez dans le premier livre des Métamorphoses d'Ovide. Heraclite, longtemps auparavant, avait dit que ce monde-ci serait consumé par le feu. Les stoïciens avaient adopté cette rêverie. Les demi-juifs demi-chrétiens, qui fabriquèrent les Éi^angUes, ne manquèrent pas d'adopter un dogme si reçu, et de s'en prévaloir. Mais, comme le monde subsista encore long-temps, et que Jésus ne vint point dans les nuées avec une grande puissance et une grande majesté au premier siècle de l'Église, ils dirent que ce serait pour le second siècle; ils le promirent ensuite pour le troisième; et de siècle en siècle cette extravagance s'est renouvelée. Les théologiens ont fait comme un charlatan que j'ai vu au bout du Pont-Neuf sur le quai de l'École; il montrait au peuple, vers le soir, un coq et quelques bouteilles de baume : Messieurs , disait-il , je vais couper la tête à mon coq, et je le ressusciterai le moment d'après en votre présence; mais il faut auparavant que vous achetiez mes bouteilles. Il se trouvait toujours des gens assez simples pour en acheter. Je vais donc couper la tête à mon coq, continuait le charlatan ; mais comme il est tard, et que cette opération est digne du grand jour, ce sera pour demain.
Deux membres de l'académie des sciences eurent la curiosité et la constance de revenir pour voir comment le charlatan se tirerait d'affaire; la farce dura
DE BOCLAinVILUERS. I767. 58l
huit jours de suite; mais la farce de l'attente de la fiu du inonde, dans le christianisme, a duré huit siècles entiers. Après cela, monsieur, citez-nous les prophéties juiyes ou chrétiennes.
M. FRERET
Je ne vous conseille pas de parler des miracles de Moïse devant des gens qui ont de la barbe au menton. Si tous ces prodiges inconcevables avaient été opérés, les Égyptiens en auraient parlé dans leurs histoires. La mémoire de tant de faits prodigieux qui étonnent la nature se serait conservée chez toutes les nations. Les Grecs, qui ont été instruits de toutes les fables de TÉgypte et de la Syrie , auraient fait retentir le bruit de ces actions surnaturelles aux deux bouts du monde. Mais aucun historien, ni grec, ni syrien, ni égyptien, n'en a dit un seul mot. Flavius Josèphe, si bon patriote, si entêté de son judaïsme, ce Josèphe qui a recueilli tant de témoignages en faveur de l'antiquité de sa nation, n'en a pu trouver aucun qui attestât les dix plaies d'Egypte, et le passage à pied^sec au milieu de la mer, etc.
Vous savez que l'auteur du Pentaieuque est encore incertain : quel homme sensé pourra jamais croire, sur la foi de je ne sais quel Juif, soit Esdras, soit un autre, de si épouvantables merveilles inconnues à tout le reste de la terre ? Quand même tous vos prophètes juifs auraient cité mille fois ces événements étranges, il serait impossible de les croire; mais il n'y a pas un seul de ces prophètes qui cite les paroles du Pentaieuque sur cet amas de miracles ^ pas un seul
58lk LE DÎNER DU COMTE
qui entre dans le moindre détail de ces aventures; expliquez ce silence comme vous pourrez.
Songez qu'il faut des motifs bien graves pour opérer ainsi le renvei*sement de la nature. Quel motif, quelle raison aurait pu avoir le Dieu des Juifs? Était-ce de favoriser son petit peuple? de lui donner une terre fertile? Que ne lui donnait-*il TÉgypte au lieu de faire des miracles, dont la plupart, dites-vous, furent égalés par les sorciers de Pharaon? Pourquoi faire égorger par l'ange exterminateur tous les aînés d'Egypte, et faire mourir tous les animaux, afin que les Israélites, au nombre de six cent trente mille combattants, s'enfuissent comme de lâches voleurs? Pourquoi leur ouvrir le sein de la mer Rouge , afin qu'ils allassent mourir de faim dans un désert? Vous sentez l'énormité de ces absurdes bêtises; vous avez trop de sens pour les admettre, et pour croire sérieusement à la religion chrétienne fondée sur l'imposture juive. Vous sentez le ridicule de la réponse triviale qu'il ne faut pas interroger Dieu, qu'il ne faut pas sonder l'abîme de la Providence. Non , il ne faut pas demander à Dieu pourquoi il a créé des poux et des araignées, parcequ'étant sûrs que les poux et les^ araignées existent , nous ne pouvons savoir pourquoi ils existent; mais nous ne sommes pas si sûrs que Moïse ait changé sa verge en serpent et ait couvert l'Egypte de poux, quoique les poux fussent familiers à son peuple : nous n'interrogeons point Dieu ; nous interrogeons des fous qui osent faire parler Dieu, et lui prêter l'excès de leurs extravagances.
DE BOUL411VVILLIERS. I767. 583
LA COMTESSE
Ma foi, mon cher abbé, je ne vous conseille pas non plus de parier des miracles de Jésus. Le créateur de l'univers se serait-il fait Juif pour changer Teau en vin' à des noces oii tout le monde était déjà ivre? aurait-il été emporté par le diable^ sur une montagne d'où Ton voit tous les royaumes de la terre? aurait-il envoyé le diable *" dans le corps de deux mille cochons dans un pays oii il n'y avait point de cochons ? aurait-il séché un figuier^ pour n'avoir pas porté des figues, «quand ce n'était pas le temps des figues?» Croyez-moi, ces miracles sont tout aussi ridicules que ceux de Moïse. Convenez hautement de ce que vous pensez au fond du cœur.
l'abb]£.
Madame, un peu de condescendance pour ma robe, s'il vous plaît; laissez-moi faire mon métier; je suis un peu battu peut-être sur les prophéties et sur les miracles; mais pour les martyrs il est certain qu'il y en a eu; et Pascal, le patriajrche de Port-Royal des Champs, a dit: « Je crois volontiers les histoires a dont les témoins se font égorger '. »
M. FRÉRET
Ah! monsieur, que de mauvaise foi et d'ignorance dans Pascal! on croirait, à l'entendre, qu'il a vu. les interrogatoires des apôtres, et qu'il a été témoin de leur supplice. Mais où a-t-il vu qu'ils aient été suppliciés? Qui lui a dit que Simon Barjone, surnommé
* Jean, ch. 11 , ▼. 9. — ^ Matthieu, ch. iy, ▼. S. — * Ibid. , ch, Trii , ▼. 39. — ^Bfare, ch. xi, ▼. x3.
> Voyei tome XXXVn, page 66. B.
584 ^^ oilTER DU GOMTK
Pierre, a été crucifié à Rome, la tête en bas? qui lui a dit que ce Barjone, un misérable pêcheur de Galilée, ait jamais été à Rome, et y ait parlé latin? Hélas! s'il eût été condamné à Rome, si les chrétiens lavaient su, la première église qu'ils auraient bâtie depuis à l'honneur des saints aurait été Saint-Pierre de Rome, et non pas Saint-Jean de Latran; les papes n'y eussent pas manqué ; leur ambition y eût trouvé un beau prétexte. A quoi est-on réduit, quand, pour prouver que ce Pierre Barjone a demeuré à Rome, on est obligé de dire qu'une lettre qu'on lui attribue, datée de Babylone', était en effet écrite de Rome même ? sur quoi un auteur célèbre a très bien dit que, moyennant une telle explication, une lettre datée de Pétersbourg devait avoir été écrite à Constantinople.
Vous n'ignorez pas quels sont les imposteurs qui ont parlé de ce voyage de Pierre. C'est un Abdias, qui le premier écrivit que Pierre était venu du lac de Génézareth droit à Rome chez l'empereur, pour (aire assaut de miracles contre Simon le magicien ; c'est lui qui fait le conte d'un parent de l'empereur , ressuscité à moitié par Simon, et entièrement par l'autre Simon Barjone; c'est lui qui met aux prises les deux Simon, dont l'un vole dans les airs et se casse les deux jambes par les prières de l'autre; c'est lui qui fait Thistoirç fameuse des deux dogues envoyés par Simon pour manger Pierre. Tout cela est répété par un Marcel ',
* r* de saint Pierre, ch. v, y. i3.
> Toyes la Relation de Marcel daiu la CoUecAm ttamcinu énemgilut tomeXLT. B.
DE BOCLillirVILLlERS. 1 767. 585
par uu Hégésippe. Voilà les fondements de la religion chrétienne. Vous n'y voyez qu'un tissu des plus plates impostures faites par la plus vile canaille, laquelle seule embrassa le christianisme pendant cent années.
C'est une suite non interrompue de Caussaires. Ils forgent des lettres de Jésus-Christ , ils forgent des lettre de Pilate% des lettres de Sénèque, des consti* tutions apostoliques, des vers des sibylles en acros<> tiches,* des évangiles a^ nombre de plus de qua^ rante, des actes de Barnabe, des liturgies de Pierre, de Jacques , de Matthieu , et de Marc , etc. , etc. Vous le savez, monsieur, vous les avez lues, sans doute, ces archives infâmes du mensonge, que vous appelez fraudes pieuses; et vous n'aurez pas l'honnêteté de convenir, au moins devant vos amis, que lé trône du pape n'a été établi que sur d'abominables chimères, pour le malheur du genre humain?
l'abbé.
Mais comment la religion chrétienne aurait-elle pu s'élever si haut, si elle n'avait eu pour base que le fanatisme et le mensonge?
LE COMTE
Et comment le mahométisme s'est-il élevé encore plus haut? Du moins ses mensonges ont été plus nobles, et son fanatisme plus généreux. Du moins Mahomet a écrit et combattu ^ ; et Jésus n'a su ni écrire ni se défendre. Mahomet avait le courage d'Alexandre avec l'esprit de Numa ; et votre Jésus a
> Voyez ces lettres aussi dtns la CoUection d*aneien$ évangiles. B.
> Le comte de BoulaiiiTillien, dans sa Vie de Mahomet , avait moDtfé beaucoup de prédilection pour ce prophète guerrier et politique. Ci-
sué sang et eau ' dès qu'il a été coudamuë par ses juges. Le mahométisme n'a jamais changé, et vous autres vous avez changé vingt fois toute votre religion. Il y a plus de différence entre ce qu'elle est aujourd'hui et ce qu'elle était dans vos premiers temps, qu'entre vos usages et ceux du roi DagoberL Misérables chrétiens! non, vous n'adoi-ez pas votre Jésus , vous lui insultez en substituant vos nouvelles lois aux siennes. Vous vous moquez plus de lai avec vos mystères, vos agnuSj vos reliques, vos indulgences, vos bénéfices simples, et votre papauté, que vous ne vous en moquez tous les ans , le cinq janvier, par vos noëls dissolus , dans lesquels vous couvrez de ridicule la vierge Marie, l'ange qui la salue, le pigeon qui l'engrosse, le charpentier qui en est jaloux, et le poupon que les trois rois viennent complimenter entre un bœuf et un âne, digne compagnie d'une
telle famille.
l'abbiî.
C'est pourtant ce ridicule que saint Augustin a trouvé divin; il disait: a Je le crois, parceque cela « est absurde; je le crois, parceque cela est impos- « sible. »
M. FRÉRET
£h! que nous importent les rêveries d'un Africain, tantôt manichéen, tantôt chrétien, tantôt débauché, tantôt dévot, tantôt tolérant, tantôt persécuteur? que nous fait son galimatias théologique? Voudriez^vous que je respectasse cet insensé rhéteur, quand il dit.
DE BOULAINVII.LIKRS. I767. 687
dans son sermon xxii , que Tange fit un enfant à Marie par Foreiiie? unprœgnavit per aurem.
LA. COMTESSE
En effet je vois l'absurde; mais je ne vois pas le divin. Je trouve très simple que le christianisme se soit formé dans la populace, comme les sectes des anabaptistes et des quakers se sont établies, comme les prophètes du Vivarais et des Cévennes se sont formés, comme la faction des convulsionnaires prend déjà des forces'. L'enthousiasme commence^ la fourberie achève. Il en est de la religion comme du jeu :
On commence par être dupe, On finit par être fripon *.
M. FR^RET
Il n'est que trop vrai, madame. Ce qui résulte de plus probable du chaos des histoires de Jésus, écrites contre lui par les juifs, et en sa faveur par les chrétiens , c'est qu'il était un juif de bonne foi, qui voulait se faire valoir auprès du peuple , comme les fondateurs des récabites, des esséniens, des saducéens, des pharisiens , des judaîtes, des hérodiens , des joanistes, des thérapeutes, et de tant d'autres petites factions élevées dans la Syrie, qui était la patrie du fanatisme. Il est probable qu'il mit quelques femmes dans son parti , ainsi que tous ceux qui voulurent être
' Les convakions D'ayant eu lieu qu'après la mort du diacre Péris, arrivée en 1727 {fojez tome XXVIII , page aaa) , c'est un anachronisme d'eo Cure parler devant le comte de Boulaioviltiers, mort cinq ans auparavant, comme je l'ai dit dans ma note, page 563. B.
* Réfiesiom Mverttt, dans le tome I des Mu^rti d» nuuiame Dtskou' Uèrtt. B.
cbelb de «ecte ; qu*il lui échappa plusieurs discours indiscrets contre les magistrats^ et quHl fut puni cruel* lement du dernier supplice. Mais qu'il ait été condamné ^ ou sous le règne d'Hérode-le -Grand, comme le prétendent les talmudistes, ou sous Hérode le tétrarque, comme le disent quelques Évangiles^ cela est fort indifférent. Il est avéré que ses disciples furent très obscurs jusqu'à ce qu'ils eussent rencontré quelques platoniciens dans Alexandrie qui étayèrent les rêveries des galiiéens par les rêveries de Platon. Les peuples d'alors étaient infatués de démons , de mauvais génies, d'obsessions, de possessions, de magie, comme le sont aujourd'hui les sauvages. Presque toutes les maladies étaient des possessions d'esprits malins. Les Juifs, de temps immémorial , s'étaient vantés de chasser les diables avec la racine barath % mise sous le nez des malades, et quelques paroles attribuées à Salomon. Le jeune Tobie chassait les diables avec la fumée d'un poisson sur le gril '. Voilà l'origine des miracles dont les galiiéens se vantèrent. TjCS gentils étaient assez fanatiques pour convenir que les galiiéens pouvaient faire ces beaux prodiges : car les gentils croyaient en faire eux-mêmes. Ils croyaient à la magie comme les disciples de Jésus. Si quelques malades guérissaient par les forces de la nature, ils ne manquaient pas d'assurer qu'ils avaient été délivrés d'un mal de tête par la force des enchantements. Ils disaient aux chrétiens : Vous avez de beaux secrets , et nous aussi ; vous guérissez avec des
< Voyez tome XV, page a 1 3 ; et XXVm , 325. B. ^ Tobie, vc, 8. B.
DE BOULAINVILLIERS. I767. SSq
paroles, et nous aussi; vous n'avez sur nous aucun avantage.
Mais quand les galilëens, ayant gagné une nom* breuse populace ^ commencèrent à prêcher contre la religion de l'état; quand, après avoir demandé la tolérance, ils osèrent être intolérants; quand ils voulurent élever leur nouveau fanatisme sur les ruines du fanatisme ancien, alors les prêtres et les magistrats romains les eurent en horreur; alors on réprima leur audace. Que firent-ils? ils supposèrent, comme nous l'avons vu, mille ouvrages en leur faveur; de dupes ils devinrent fripons , ils devinrent faussaires ; ils se défendirent par les plus indignes fraudes, ne pouvant employer d'autres armes, jusqu'au temps oîi Constantin, devenu empereur avec leur argent, mit leur religion sur le trône. Alors les fripons furent sanguinaires. J'ose vous assurer que depuis le concile de Nicée jusqu'à la sédition des Cévennes, il ne s'est pas écoiilé une seule année où le christianisme n'ait versé
le sang.
l'abb]S.
Ah! monsieur, c'est beaucoup dire.
M. FRÉRET
Non ; ce n'est pas assez dire. Relisez seulement V Histoire ecclésiastique ; voyez les donatistes et leurs adversaires s'assommant à coups de bâton ; les athanasiens et les arieos remplissant l'empire romain de carnage pour une diphthongue. Voyez ces barbares chrétiens se plaindre amèrement que le sage empereur Julien les empêche de s'égorger et de se détruire.
SgO LE DÎNER Dr COMTE
Regardez cette suite épouvantable de massacres; tant de citoyens mourant dans les supplices, tant de princes assassinés , les bûchers allumés dans vos conciles, douze millions d'innocents, habitants d'un nouvel hémisphère, tués comme des bêtes fauves dans un parc , sous prétexte qu'ils ne voulaient pas être chrétiens; et, dans notre ancien hémisphère, les chrétiens immolés sans cesse les uns par les autres , vieillards, enfants, mères, femmes, filles, expirant en foule dans les croisades des Albigeois, dans les guerres des hussites , dans celles des luthériens , des calvinistes, des anabaptistes, à la Saint-Barthélemi , aux massacres d'Irlande, à ceux du Piémont, à ceux des Céveunes; tandis qu'un évêque de Rome, mollement couché sur un lit de repos, se fait baiser les pieds, et que cinquante châtrés lui font entendre leurs fredons pour le désennuyer. Dieu m'est témoin que ce por^ trait est fidèle, et vous n'oseriez me contredire.
l'abbé.
J'avoue qu'il y a quelque chose de vrai; mais, comme disait l'évêque de Noyon ', ce ne sont pas là des matières de table ; ce sont des tables des matières. Les dîners seraient trop tristes si la conversation roulait long-temps sur les horreurs du genre humain. L'histoire de TÉglise trouble la digestion.
LE COMTE
Les faits l'ont troublée davantage.
' François de Clermont-Tonnerre, né en 1629, mort le i5 février 1 701, membre de Ticadémie firançaisey et dont le malio Dalemberta fiiit XApo^ iogie, B.
DE BOULAIirVILLIERS. Î767. 69!
l'abbé.
Ce n'est pas la faute de la religion chrétienne, c'est celle des abus.
LE COMTE
Cela serait bon s'il n'y avait eu que peu d'abus. Mais si les prêtres ont voulu vivre à nos dépens depuis que Paul , ou celui qui a pris son nom , a écrit : a Ne suis-je pas en ' droit de me faire nourrir et vêtir ic par vous, moi, ma femme, ou ma sœur?ii Si l'Église a voulu toujours envahir, si elle a employé toujours toutes les armes possibles pour nous ôter nos biens et nos vies, depuis la prétendue aventure d'Ananie et de Saphire, qui avaient, dit-on, apporté aux pieds de Simon Barjone le prix de leurs héritages, et qui avaient gardé quelques dragmes pour leur subsistance^; s'il est évident que l'histoire de l'Église est une suite continuelle de querelles, d'impostures, de vexations , de fourberies, de rapines, et de meurtres; alors il est démontré que l'abus est dans la chose même, comme il est démontré qu'un loup a toujours été carnassier, et que ce n'est point par quelques abus passagers qu'il a sucé le sang de nos moutons.
LABBli.
Vous en pourriez dire autant de toutes les religions.
LE COMTE
Point du tout ; je vous défie de me montrer une seule guerre excitée pour le dogme dans une seule secte de l'antiquité. Je vous défie de me montrer chez les Romains un seul homme persécuté pour ses opinions, depuis Romulus jusqu'au temps où les chré-
^V* ûuxCorimthiemt, ch. n» ^. K •% S, — ^ Aetês des Âpâir^s, ûï,x.
$9^ ^^ DIHBR DU COMTE
tiens vinrent tout bouleverser. Cette absurde barbarie n'était réservée qu'à nous. Vous sentez, en rougissant, la vérité qui vous presse, et vous n'avez
rien à répondre.
l'abbé.
Aussi je ne réponds rien. Je conviens que les disputes tbéologiques sont absurdes et funestes.
M. FRiRET.
Convenez donc aussi qu'il faut couper par la racine un arbre qui a toujours porté des poisons.
l'abbé.
C'est ce que je ne vous accorderai point ; car cet arbre a aussi quelquefois porté de bons fruits. Si une république a toujours été dans les dissensions, je ne veux pas pour cela qu'on détruise la république. On peut réformer ses lois.
LE COMTE
Il n'en est pas d'un état comme d'une religion. Ve* nise a réformé ses lois, et a été florissante; mais quand on a voulu réformer le catholicisme, l'Europe a nagé dans le sang ; et en dernier lieu , quand le célèbre Locke, voulant ménager à-la-fois les impostures de cette religion et les droits de l'humanité, a écrit son livre du Christianisme raisonnable^ , il n'a pas eu quatre disciples; preuve assez forte que le christianisme et la raison ne peuvent subsbter ensemble. Il ne reste qu'un seul remède dans l'état oit sont les choses, encore n'est-il qu'un palliatif; c'est de rendre la religion absolument dépendante du souverain et des magistrats.
< Yoyei ma Dole ci-desMis, page 488. B*
DK BODLAINVILLIERS. I767. 5^3
M. FRÉRET
Oui , 'pourvu que le souverain et les magistrats soient éclairés , pourvu qu'ils sachent tolérer également toute religion , regarder tous les hommes comme leurs frères, n'avoir aucun égard à ce qu'ils pensent, et en avoir. beaucoup à ce qu'ils font; les laisser libres dans leur commerce avec Dieu , et ne les enchaîner qu'aux lois dfOïs tout ce qu'ils doivent aux hommes. Car il faudrait traiter comme des bêtes féroces des magistrats qui soutiendraient leur religion par des
bourreaux.
l'abbé.
Et si toutes les religions étant autorisées, elles se battent toutes les unes contre les autres? si le catholique, le'protestant, le grec, le turc, le juif, se prennent par les oreilles en sortant de la messe, du prêche, de la mosquée, et de la synagogue?
M. FRÉRET
Alors il faut qu'un régiment de dragons les dissipe.
LE COMTE
J'aimerais mieux encore leur donner des leçons de modération que de leur envoyer des régiments; je voudrais commencer par instruire les hommes avant de
les punir.
l'abbé.
Instruire les hommes! que dites- vous, monsieur
le comte ? les en croyez-vous dignes ?
LE COMTE
J'entends; vous pensez toujours qu'il ne faut que les tromper : vous n'êtes qu'à moitié guéri; votre ancien mal vous reprend toujours.
Mblamces. vu. 38
594 ^E BIlfER DU COtfTE
LA COMTESSE
A propos , j'ai oublié de vous demander votre avis sur une chose que je lus hier dans Thistoire de ces bons mahométans, qui m'a beaucoup frappée. Asaan, fils d'Aii, étant au bain, un de ses esclaves lui jeta par mégarde une chaudière d'eau bouillante sur le corps. Les domestiques d'Assan voulurent etnpaler le coupable. Assan , au lieu de le faire empaler, lui fit doiH ner vingt pièces d'or. «Il y a, dit-il, un degré de «c gloire dans le paradis pour ceux qui paient les gerce vices, un plus grand pour ceux qui pardonnent le « mal , et un plus grand encore pour ceux qui récomcr pensent le mal involontaire.» Comment trouvezvous cette action et ce discours ?
LE COMTE
Je reconnais là mes bons musulmans du premier
siècle.
l'abbé.
Et moi, mes bons chrétiens.
M. FRÉRET
Et moi, je suis fâché qu'Assan l'échaudé, fils d'Ali, ait donné vingt pièces d'or pour avoir de la gloire eu paradis. Je n'aime point les belles actions intéressées, Saurais voulu qu'Assan eût été assez vertueux et assez humain pour consoler le désespoir de l'esclave, sans songer à être placé dans le paradis au troisième degré.
LA COMTESSE
Allons prendre du café. J'imagine que, si à tous les dîners de Paris, de Vienne, dv. Madrid, de LisbonnCi
DE BOULAINVILLIEBS. 1767. SqS
de Borne 9 et de Moscou, on avait des conversations aussi instructives , le monde n'en irait que mieux.