SECOND ENTRETIEN
PKHDAIIT LE DUfEK.
L^ABBi.
Ah,! madame , vous mangez gras un vendredi sans avoir la permission expresse de monseigneur l'archevêque ou la mienne! ne savez-vous pas que c'est pencher contre l'Église? Il n'était pas permis chez les Juifs de manger du lièvre, parcequ'aiors il ruminait, et qu'il n'avait pas le pied fendu'; c'était un crime horrible de manger de l'ixion et du griffon ^
LA G03ITESSE.
Vous plaisantez toujours, monsieur labbé; dites* moi de grâce ce que c'est qu'un ixion.
l'abbé.
Je n'en sais rien, madame; mais je sais que quiconque mange le vendredi une aile de poulet sans la permission de son évêque, au lieu de se gorger de saumon et d'esturgeon , pèche mortellement; que son
» Voyez ci-deiMis, ptge 5a3. B.
■ Deutéronome, ch. «▼, v. 7. — •* ihiâ, , ▼. la et i3.
Sys I^ DÎNER DU COHTE
ame sera brûlée en attendant son corps, et que, quand son corps la viendra retrouver, ils seront tous deux. brûlés éternellement, sans pouvoir être consumés, comme je disais tout-à-l'heure.
LA COMTESSE
Rien n'est assurément plus judicieux ni plus équitable; il y a plaisir à vivre dans une religion si sage. Youdriez-vous une aile de ce perdreau?
LE COMTE
Prenez, croyez-moi ; Jésus-Christ a dit : Mangez ce qu'on vous présentera '. Mangez , mangez ; que la honte ne vous fasse dpmmage.
l'abbé.
Âh! devant vos domestiques, un vendredi, qui est le lendemain du jeudi! Ils Tiraient dire par toute la ville.
LE COMTE
Ainsi vous avez plus de respect pour mes laquais que pour Jésus-Christ?
Il est bien vrai que notre Sauveur n'a jamais connu les distinctions des jours gras et des jours maigres; mais nous avons changé toute sa doctrine pour le mieux; il nous a donné tout pouvoir sur la terre et dans le ciel. Savez-vous bien que, dans plus d'une province, il n'y a pas un siècle que l'on condamnait les gens qui mangeaient gras en carême à être pendus? et je vous en citerai des exemples.
*Luc, oh. X, V. 8.
DE BOULAI irVILLl ERS. I767. 673
LA COMTESSE
Mon Dieu ! que cela est édifiant ! et qu'on voit bien que votre religion est divine!
l'abbiS.
Si divine y que, dans le pays même où l'on fesait pendre ceux qui avaient mangé d'une omelette au lard y on fesait brûler ceux qui avaient ôté le lard d'un poulet piqué, et que l'Église en use encore ainsi quelquefois; tant elle sait se proportionner aux différentes faiblesses des hommes! — A boire.
LE COMTE
A propos I M. le grand- vicaire, votre Église permetelle qu'on épouse les deux sœurs?
l'abbjé.
Toutes deux à-la-fois, non; mais l'une après l'autre, selon le besoin , les circonstances , l'argent donné en cour de Rome, et la protection : remarquez bien que tout change toujours, et que tout dépend de notre sainte Église. La sainte Église juive, notre mère, que nous détestons, et que nous citons toujours, trouve très bon que le patriarche Jacob épouse les deux sœurs à-la-fois : elle défend dans le Lévitique de se marier à la veuve de son frère*; elle l'ordonne expressément dans le Deutéronome^\ et la coutume de Jénisalem permettait qu'on épousât sa propre sœur, car vous savez que quand Amnon , fils du chaste roi David, viola sa sœur Thamar, cette sœur pudique et avisée lui dit ces paroles : a Mon frère , ne me faites pas de
* Lévitique, cb. itiu, ▼. 16. — ^ Deot., ch. xit, ▼. 5.
«sottises y mais demandez -moi en mariage à notre a père , et il ne vous refusera pas *. »
Mais, pour revenir à notre divine loi sur l'agrément d'épouser les deux sœurs ou la femme de son frère, la chose varie selon les temps, comme je vous Tai dit. Notre pape Clément VII n'osa pas déclarer invalide le mariage du roi d'Angleterre, Henri YIII, avec la femme du prince Arthur son frère, de peur que Charles -Quint ne le fît mettre en prison une seconde fois, et ne le fît déclarer bâtard comme il l'était; mais tenez pour certain qu'en fait de mariage, comme dans tout le reste, le pape et monseigneur l'archevêque sont le& maîtres de tout quand ils sont les plus forts. — A boire.
LA COMTESSE
Eh bien! M, Fréret, vous lie répondez rien à ces beaux discours , vous ne dites rien !
M. FRÉRET
Je me tais , madame , parceque j'aurais trop à dire.
L'ABSi.
Et que pourriez -vous dire, monsieur, qui pût ébranler l'autorité, obscurcir la splendeur, infirmer la vérité de notre mère sainte Église catholique, apostolique, et romaine? — A boire.
M. frAret.
Parbleu! je dirais que vous êtes des juifs et des idolâtres, qui vous moquez de nous, et qui emboursez notre argent
^ n. Rois, ch. XXII, ▼. 12 «t i3.
DE BOULMirVILLlEBS. I767. 5'j5
l'abbjé.
Des juifs et des idolâtres! comme vous y allez !
M. FRÉRET
Oui, des juifs et des idolâtres, puisque vous m'y forcez. Votre Dieu n'est-il pas né Juif? n'a-t-il pas été circoncis comme Juif? n'a-t-il pas accompli toutes les cérémonies juives? ne lui faites-vous pas dire plusieurs fois qu'il faut obéir à la loi de Moïse ^? n'a-t-il pas sacrifié dans le temple? votre baptâme n'était-il pas une coutume juive prise chez les Orientaux? n'appelez-vous pas encore du mot \u\tpdques la principale de vos fêtes? ne chantez-vous pas depuis plus de dix-sept cents ans , dans une musique diabolique, des chansons juives que vous attribuez à un roitelet juif', brigand, adultère, et homicide, homme selon le cœur de Dieu? Ne prêtez- vous pas sur gages à Rome dans vos juiveries^ que vous appelez monts dé piété? et ne vendez-vous pas impitoyablement les gages des pauvres quand ils n'ont pas payé au terme?
LE COMTE
Il a raison; il n'y a qu'une seule chose «qui vous manque de la loi juive, c'est un bon jubilé, un vrai jubilé, par lequel les seigneurs rentreraient dans les terres qu'ils vous ont données comme des sots , dans le temps que vous leur persuadiez qu'Elie et l'antechrist allaient venir, que le monde allait finir, et qu'il fallait donner tout son bien à l'Église a pour le remède <c de son ame , et pour n'être point rangé parmi les ce boucs. » Ce jubilé vaudrait mieux que celui auquel
* Luc, ch. II , ▼. 14 et 39. -- ** Matthien, cfa. ▼, ▼. 17 et 18. > David; Toyei II, Rois, cliap. xt et xn. B.
VOUS ne nous donnez que des indulgences plénières;
j'y gagnerais, pour ma part, plus de cent mille livres
de rentes.
l'abbié.
Je le veux bien , pourvu que sur ces cent mille livres
vous me fassiez une grosse pension. Mais pourquoi
M. Fréret nous appelle-t-il idolâtres?
H. FRIÎRET.
Pourquoi , monsieur ? demandez-le à saint Christophe, qui est la première chose que vous rencontrez dans votre cathédrale ' , et qui est en même temps le plus vilain monument de barbarie que vous ayez; demandez-le à sainte Claire qu'on invoque pour le mal des yeux, et à qui vous avez bâti des temples; à saint Genou qui guérit de la goutte; à saint Janvier^ dont le sang se liquéfie si solennellement à Napies quand on l'approche de sa tête ; à saint Antoine qui asperge d'eau bénite les chevaux dans Rome \
Oseriez- vous nier votre idolâtrie , vous qui adorez du culte de dulie dans mille églises le lait de la Vierge, le prépuce et le nombril de son fils, les épines dont vous dites qu'on lui fît une couronne, le bois pourri sur lequel vous prétendez que l'Être éternel est mort? vous enfin qui adorez d'un culte de latrie un morceau de pâte que vous enfermez dans une boîte, de peur des souris? Vos catholiques romains ont poussé leur catholique extravagance jusqu'à dire qu'ils changent
' Il y «Tait à Puris, dans Téglûe cathédrale, une énorme statue qu'on disait être celle de saint Christophe. B.
* Voyez tome XVIII, pages 35i-5a. B.
* ^fTV ^ J#/MOff , tome II, page 994 ; c'est un fiût public.
DE BOULAIirVlLLlERS. I767. 677
ce morceau de pâte en Dieu par la vertu de quelques mots latins, et que toutes les miettes de cette pâte deviennent autant de dieux créateurs de l'univers. Un gueux qu'on aura fait prêtre , un moine sortant des bras d'une prostituée , vient pour douze sous, revêtu d'un habit de comédien , mt marmotter eii une langue étrangère ce que vous appelez une messe, fendre l'air en quatre avec trois doigts, se courber, se redresser, tourner à droite et à gauche, par devant et par derrière, et faire autant de dieux qu'il lui plaît, les boire et les manger, et les rendre ensuite à son pot de chambre ! et vous n'avouerez pas que c'est la plus monstrueuse et la plus ridicule idolâtrie qui ait jamais déshonoré la nature humaine? Ne faut-il pas être changé en bête pour imaginer qu'on change du pain blanc et du vin rouge en Dieu? Idolâtres nouveaux, ne vous compara pas aux anciens qui adoraient le Zeus, le Démiourgos, le maître des dieux et des hommes , et qui rendaient hommage à des dieux secondaires; sachez que Cérès, Pomone, et Flore, va* lent mieux que votre Ursule et ses onze mille vierges; et que ce n'est pas aux prêtres de Marie-Magdeleiae à se moquer des prêtres de Minerve.
LA. COMTESSE
Monsieur l'abbé, vous avez dans M. Fréret un rude adversaire. Pourquoi avez -vous voulu qu'il parlât? c'est votre faute.
L'A.BBi.
Oh ! madame , je suis aguerri ; je ne m'effraie pas pour si peu de chose; il y a long-temps que j'ai en-
MàhkMomê, vn. 37
578 l'E DINER DU COMTE
tendu faire tous ces raisonnements contre notre mère sainte Eglise.
LA. COMTESSE
Par ma foi^ vous ressemblez à certaine duchesse qu'un mécontent appelait catin ; elle lui répondit : Il y a trente ans qu'on me le dit , et je voudrais qu'on me le dit trente ans encore.
l'abbiS.
Madame, madame, un bon mot ne prouve rien.
LE COMTE
Cela est Vrai; mais un bon mot n'empêche pas qu'on ne puisse avoir raison.
l'abbé.
Et quelle raison pourrait-on opposer à l'authenticité des prophéties, aux miracles de Moïse, aux miracles de Jésus, aux martyrs?
le comte.
Ah! je ne vous conseille pas de parler de prophé< ties, depuis que les petits garçons et les petites filles savent ce que mangea le prophète Ezéchiel à son déjeuner*, et qu'il ne serait pas honnête de nommer à diner; depuis qu'ils savent les aventures d'Oolla et d'Ooliba^, dont il est difficile de parler devant les dames; depuis qu'ils savent que le Dieu des Juifs ordonna au prophète Osée de prendre une catin ""y et de faire des fils de catin. Hélas ! trouverez-vous autre chose dans ces misérables que du galimatias et des obscénités?
* Ézéchiel, eh. it, ▼. xa. — ^ Ibid., ch. xxin, ▼. 4« — ^ Ofée, ch. i, t. « ; et ch. ni, ▼. I et a.