‹ Œuvres de VoltaireChapitre 119 sur 125 · SOYEZ SOUMISES A VOS MARIS · texte numérisé non relu

SOYEZ SOUMISES A VOS MARIS

L'abbé de Châteauaeuf me contait un jour que madame la maréchale de Grancey était fort impérieuse; elle avait d'ailleurs de très grandes qualités. Sa plus grande fierté consistait à se respectes soimême, à ne rien faire dont elle pût rougir en secret; elle ne s'abaissa jamais à dire un mensonge : elle aimait mieux avouer une vérité dangereuse que d'user d'une dissimulation utile; elle disait que la dissimulation marque toujours de la timidité. Mille actions généreuses signalèrent sa vie; mais quand on l'en louait, elle se croyait méprisée; elle disait: a Vous et pensez donc que ces actions m'ont coûté des efforts? » Ses amants l'adoraient, ses amis la chérissaient, et son mari la respectait.

Elle passa quarante années dans cette dissipation, et dans ce cercle d'amusements qui occupent sérieusement les femmes; n'ayant jamais rien lu que les lettres qu'on lui écrivait, n'ayant jamais mis dans sa tête que les nouvelles du jour , les ridicules de son

> Quoique eelte espèce de dialogue soit supposé entre Tabbé de Cbâteanneuf, nort en 1709, et la feniBe du premier maréchal de Granœj, «lorte dès 1694 , il n*en contient pas moins une évidente allusion i la manière dont, selon Voltaire, Catherine II gouTernait la Russie; et c'est celte allusion, qu'on ne peut contester, qui donne i cet opuscule une date très rapprochée de^i 768. Cl.

FEMMES, ETC. I767. 6l3

prochain , et les intérêts de son cœur. Enfin , quand elle se vit à cet âge oii Ton dit que les belles femmes qui ont de l'esprit passent d'un trône à l'autre , elle voulut lire. Elle commença par les tragédies de Racine, et fut étonnée de sentir en les lisant encore plus de plaisir qu'elle n'en avait éprouvé à la représentation : le bon goût qui se déployait en elle lui fesait discerner que cet homme ne disait jamais que des choses vraies et intéressantes , qu'elles étaient toutes â leur place} qu'il était simple et noble, sans déclamation, sans rien de forcé, sans courir après l'esprit; que ses intrigues, aiifsi que ses pensées, étaient toutes fondées sur la nature : elle retrouvait dans cette lecture l'histoire de ses sentiments, et le tableau de sa vie.

On lui fit lire Montaigne : elle fut charmée d'un homme qui fesait conversation avec elle, et qui doutait de tout. On lui donna ensuite les grands hommes de Plutarque: elle demanda pourquoi il n'avait pas écrit Thistoire des grandes femmes.

L'abbé de Châteauneuf la rencontra un jour toute rouge de colère. Qu'avez-vous donc, madame? lui ditil. J'ai ouvert par hasard, répondit-elle, un livre qui traînait dans mon cabinet; c'est, je crois, quelque recueil de lettres; j'y ai vu ces paroles'; Femmes^ sojrez soumises à vos maris : j'ai jeté le livre.

Comment, madame! savez- vous bien que ce sont les Epîtres de saint Paul?

Il ne m'importe de qui elles sont; l'auteur est très impoli. Jamais M. le maréchal ne m'a écrit dans ce

' Aux Éphés., T, 22 ; aux GoloMÎeiiê , m, iS. Cl.

6l4 FEMMES, SOYEZ SOUMJ8ES

Style; je suis persuadée que votre saint Paul était un homme très difficile a vivre : était-il marié?

Oui, madame.

Il fallait que sa femme fût une bien bonne créature : si j'avais été la femme d'un pareil homme, je lui aurais fait voir du pays. Soyez soumises à vos maris! Encore s'il s'était contenté de dire : Sojrez douces y complaisantes, attentives j économes ^ je dirais : Voila un homme qui sait vivre; et pourquoi soumises , s'il vous plaît ? Quand j'épousai M. de Grancey, nous nous promîmes d'être fidèles: je n'ai pas trop gardé ma parole, ni lui la sienne; mais ni lui ni moi ne promimes d'obéir. Sommes^nous donc des esclaves? N'esC^ce pas assez qu'un homme, après m'avoir épousée, ait le droit de me donner une maladie de neuf mois, qui quelquefois est moiiielle? N'est-ce pas assez que je mette au jour aveo de très grandes douleurs un enfant qui pourra me plaider quand il sera majeur? Ne sufBt-il pas que je sois su* jette tous les. mois à des incommodités très désagréables pour une femme de qualité, et que, pour comble, la suppression d'une de ces douze maladies par an soit capable de me donner la mort, sans qu'on vienne me dire encore : Obéissez ? '

Certainement la nature ne l'a pas dit ; elle nous a fait des organes différents de ceux des hommes; mais en nous rendant nécessaires les uns aux autres, elle n'a pas prétendu que l'union formât un esclavage. Je me souviens bien que Molière a dit M »

Du coté de la barbe est la toute-puissance. > Écoie des Femmes ^ acte lU, Bcèné a. h.

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