PRÉFACE
DE M. ABAUZIT'.
Un jeune homme plein de mérite et distingué par de très beaux ouvrages, est l'auteur de la pièce suivante. C'est une réponse à une de ces épîtres qu'on nomme Héroides, Un auteur s'était diverti à écrire une lettre eu vers au nom de l'abbé de Rancé , fondateur de la Trappe, homme autrefois voluptueux, mais alors se dévouant lui et ses moines à une horrible pénitence. Un moine devenu sage répond ici à l'abbé de Rancé.
Si jamais on a mis dans tout son jour le fanatisme orgueilleux des fondateurs d'ordre, et la malheureuse démence de ceux qui se sont faits leurs victimes, c'est assurément dans cette pièce. L'auteur nous a paru aussi religieux qu'ennemi de la superstition. II fait
< Barthe (N.-T.)i né à Marseille en 1 784 , mort en x 785, avait publié, en 1 766, une Lettre de Cahhè de Rancé à un ami. La Harpe (J.-F.), mort en xSo3 , fit paraître une Réponse d'un solitaire de la Trappe à la lettre de fabbéde Rancé. Voltaire parle de cette dernière pièce dans sa lettre au roi de Prusse, du 5 avril 1767. Ce fut la même année que Voltaire composa cette Préface^ sans doute pour une édition qu'il fit faire de la Réponse par La Harpe. Je n'ai pas TU cette édition de 1767, et je n'ose affirmer qu'elle existe ; mais Voltaire fit réimprimer la Réponse avec sa Préface, eu 1769, dans le tome II des Choses utiles et agréables, page x6i. C'est là que j'en ai pris le texte et l'intitulé. Ce n'était pas la première fois que Voltaire prenait le nom de Firmin Abauzit, né à Uzès eu X679, ^ori le ao mars .1767. Il IV vait fait auteur de l'article Afocaltpsb du Dictionnaire philosophique; voyci la lettre de Voltaire à Damilaville , du i aoctobre 1764. B.
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voir que, pour servir Dieu, il ne (aut pas s'ensevelir dans un cloître pour y être inutile à Dieu et aux hommes. Il écrit en adorateur de la Divinité et en zélateur de la patrie. £n effet, tant d'hommes, tant de filles que l'état perd tous les ans, sans que la religion y gagne, doivent révolter un esprit droit et &ire gémir un cœur sensible.
Cette épitre se borne à déplorer le malheur de ces insensés que la séduction enterre dans ces prisons réputées saintes, dans ces tombeaux de vivants, où la folie du moment auquel on a prononcé ses vœux est punie par des regrets qui empoisonnent la vie entière.
Que n'aurait pas dit l'auteur s'il avait voulu join* dre à la description des maux que se font ces ënergumènes, le tableau des maux qu'ils ont causés au monde? On prendrait , j'ose le dire, plusieurs d'entre eux pour des damnés qui se vengent sur le genre humain des tourments secrets qu'ils éprouvent. Il n'est presque aucune province de la chrétienté dans laquelle les moines n'aient contribué aux guerres civiles, ou ne les aient excitées ; il n'est point d'états où l'on n'ait vu couler le sang des magistrats ou des rois , tantôt par les mains mêmes de ces misérables, tantôt par celles qu'ils ont armées au nom de Dieu. On s'est vu plus d'une fois obligé de chasser quelques unes de ces hordes qui osent se dire sacrées. Trois royaumes' qui viennent de vomir les jésuites de leur sein, donnent un grand exemple au reste du monde; mais ces
' Le Portugal, en septembre 1759; U France, en 1764 (Toyez t. XXII, p. 36 f ) ; l^Espagne, le a avril 1 767. Les jésuites ne furent chassés de Naples qu*en novembre 1 768. B.
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royaumes eui-mêmes ont bien peu profité de Texempie qu'ils donuent. Ils chassent les jésuites qui au moins enseignaient gratis la jeunesse tant bien que mal ; et ils conservent un ramas d'Iiommes oisifs dont plusieurs sont connus par leur ignorance et leurs débauches; objets de l'indignation et du mépris, et qui, s'ils ne sont pas convaincus de toutes les infamies qu'on leur attribue , sont assez coupables envers le genre humain, puisqu'ils lui sont inutiles.
La moitié de l'Europe ' s'est délivrée de toute cette vermine , l'autre moilië s'en plaint et n'ose la secouer encore. On allègue pour justifier cette négligence qu'il y a des fakirs dans les Indes. C'est pour cela même que nous ne devrions point en avoir, puisque nous sommes plus éclairés aujourd'hui et mieux policés que les Indiens. Quoi ! nous faudra-t-il consacrer des (Mgnons et des chats, et adorer ce que nous mangeons, parceque des Égyptiens ont été assez maniaques pour en user ainsi ?
Quoi qu'il en soit, nous invitons le très petit nombre d'honnêtes gens qui ont du goût , à lire la réponse du moine à l'abbé de Rancé. Puissent de pareils écrits nous ox)nsoler quelquefois des vers insipides et barbares dont on farcit des journaux de toute espèce, et puisse le vulgaire même sentir le mérite et l'utilité de l'ouvrage que nous lui présentons !
' Les pays protestants. B.