‹ Œuvres de VoltaireChapitre 21 sur 125 · CHAP. X. DE LA PERSONNE · texte numérisé non relu

CHAP. X. DE LA PERSONNE

De la personne de Jésus.

Jésus n.iqiiit dans un temps où le faDatisme dominait encore, mais où il y avait un peu plus de décence. Le long commerce des Juifs avec les Grecs et les Romains avait donne aux principaux de la nation des mœurs un peu moins déraisonnables et moins grossières. Mais la populace, toujours incorrigible, conservait son esprit de démence. Quelques Juifs opprimés sous les rois de Syi'ie, et sous les Romains, avaient imaginé alors que leur Dieu leur enverrait quelque jour un libérateur, un messie. Cette attente devait natui-etlement être remplie par Hérode. H était leur roi, il était l'allié des Romains, il avait rebâti leur temple, dout l'architecture surpassait de beaucoup celle du temple de Salomou, puisqu'il avait comblé un précipice sur lequel cet édifice était établi. Le peuple ne gémissait plus sous une domination étrangère; il ne payait d'impôts qu'à son monarque; te culte juif ûorissait, les lois antiques étaient respectées; Jérusalem, il faut l'avouer, était au temps de sa plus grande splendeur.

L'oisiveté et la superstition firent naître plusieurs factions ou sociétés religieuses, saducéens, pharisiens, esséniens, judaïtes, thérapeutes, joannistes ou disciples de Jean; à peu près comme les papistes ont des molinistes, des jansénistes, des jacobins, et des cordeliers. Mais personne alors ne parlait de l'attente

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(lu messie. Ni Flavius Josèphe, ni Philon, qui sont entrés dans de si grands détails sur Thistoire juive, ne disent qu'on se flattait alors qu'il viendrait un christ, un oint, un libérateur , un rédempteur, dont ils avaient moins besoin que jamais ; et s'il y en avait un, c'était Hérode. En effet, il y eut un parti, une secte, qu'on appela les hérodiens, et qui reconnut Hérode pour l'envoyé de Dieu '.

De tout temps ce peuple avait donné le nom d'oint, de messie, de christ, à quiconque leur avait fait un peu de bien: tantôt à leurs pontifes, tantôt aux princes étrangers. Le Juif qui compila les rêveries d'Isaïe lui fait dire% par une lâche flatterie bien digne d'un Juif esclave : <c Ainsi a dit l'Eternel à «Cyrus, son oint, son messie, duquel j'ai pris la a main droite, afin que je terrasse les nations devant ff lui. » Le quatrième livre des Ilois^ appelle le scélérat Jehu oint, messie. Un prophète annonce à Hazaël ^, roi de Damas, qu'il est messie et oint du Très- Haut. Ézéchiel dit au roi de Tyr ^ : « Tu es un chéa rubin, un oint, un messie, le sceau de la ressem- « blance de Dieu. » Si ce roi de Tyr avait su qu'on

*■ Cette secte des hérodiens ne dura pas long-temps. Le titre d^envoyé de Dieu était un nom qu'ils donnaient indifféremment à quiconque leur avi^t lait du bien, soit à Hérode Tarabe, soit à Judas Machabée, soit aux rois persans, soit aux Babyloniens. Les Jui& de Rome célébrèrent la fête dHérode jusqu^au temps de l'empereur Néron. Perse le dit expressément (sat. ▼, V. i8o):

ff erodis Temnr* diet , mcUque fenettra Dîtporit* piaf a«iii Debolam vomaere looem»; Tnmet alba fidelia TÎno. i77>*

« Isaîe, XLT, I. B.— » C'est dans U. Paralip., xxn, 7. B.— ^ rv. Rois, ▼m, i3. B.—- 4xxTixi, la , 14, 16. B.

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lui donnait ces titres en Judée, il ne tenait qu'à lui de se faire une espèce de dieu; il y avait un droit assez apparent, supposé qu'Ezéchîel eût été inspiré. Tjes évang<^listes n'en ont pas tant dit de Jésus.

Quoi (|Li'il en soit, il est certain que nul Juif n'espérait, ne desirait, n'atinonrail un oint, un messie du temps d'Hérode-le-Giand, sous lequel on dit que naquit Jésus. Lorsqu'après ta mort d'Hérode-le-Grand la Judée fui gouvernée en province romaine, et qu'uu autre Hérade fut élabli par les Botnaius tétrarque du petit canton barbare de Galilée, plusieurs fanatiques s'ingérèrent de prêcher le bas peuple, surtout dans cette Galilée, où les Juifs élaienl plus grossiers qu'ailleurs. C'est ainsi que Fox', un miséiable paysan, établit de nos jours la secte des quakers parmi les paysans d'une de nos provinces. Le premier qui fonda en France une église calviniste fut un cardeur de laine, nommé Jean Leclerc. C'est ainsi que Muncer*, Jean de Leyde, el d'autres, fondèrent l'anabaptiume dans le bas peuple de quelques cantons d'Allemagne,

J'ai vu en France les convulstonnaîres instituer une petite secte parmi la canaille d'un faubourg de Paris. Tous les sectaires commencent ainsi dans toute la terre. Ce sont pour la plupart des gueux qui crient contre le gouvernement, el qui finissent ou par être chefs de parti , ou par être pendus. Jésus fut pendu à Jérusalem sans avoir été oint. Jean le bapliseur y avait déjà été loiidamné au supplice. Tous deux lais-

■ To^<otneXXX.VII,pige 117. R.

' Vojei Inme SVri , page afi7. B.

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sèreDt quelques disciples dans la lie du peuple. Ceux de Jean s établirent vers TArabie, où ils sont encore '• Ceux de Jésus furent d'abord très obscurs; mais quand ils se furent associes à quelques Grecs, ils commencèrent àvêtre connus.

Les Juifs ayant, sous Tibère, poussé plus loin que jamais leurs friponneries ordinaires, ayant surtout séduit et volé Fulvia, femme de Saturninus, furent chassés de Rome, et ils n'y furent rétablis qu'en donnant beaucoup d'argent. On les punit encore sévè** rement sous Caligula et sous Claude.

Leurs désastres enhardirent le peu de Galiléens qui composaient la secte nouvelle à se séparer de la communion juive. Us trouvèrent enfin quelques gens un peu lettrés qui se mirent à leur tête, et qui écrivirent en leur faveur contre les Juifs. Ce fut ce qui produisit cette énorme quantité d^Éi^angUes, mot grec qui signifie bonne noiwelle. Chacun donnait une f^ie de Jésus; aucunes n'étaient d*accord, mais toutes se ressemblaient par la quantité de prodiges incroyables qu'ils attribuaient à l'envi à leur fonda-* teur.

La synagogue, de son côté, voyant qu'une secte nouvelle, née dans son sein, débitait une Fie de 7^sus très injurieuse au sanhédrin et à la nation , rechercha quel était cet homme auquel elle n'avait point fait d'attention jusqu'alors. Il nous reste encore un mauvais ouvrage de ce temps-là, intitulé, Sepher

* Ces chrétiens de saint Jean sont principalement établis k Mosul et vers Basson. 1771. "*

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Tuldos Jesckut'. Il paraît qu'il est fait plusieurs années après le supplice de Jésus, dans le temps que l'on compilait les Évangiles. Ce petit livre est l'empli de prodiges, comme tous les livres juifs et chrétiens; mais, tout extravagant qu'il est, on est forcé de convenir qu'il y a des choses beaucoup plus vraisemblables que dans nos Évangiles.

Il est dit , dans le Toldos Jeschuty que Jésus était fils d'une nommée Mirja, mariée dans Eelhléem à un pauvre homme nommé Jocanum. Il y avait dans le voisinage un soldat dont le nom était Joseph Pautiicr, homme d'une riche taille, et d'une assez grande beauté; il devient amoureux de Mirja ou Maria (car les Hébreux n'exprimant point les voyelles, prenaient souvent un A pour un I).

Mirja devint grosse de la façon de Fanlher; Jocanam , confus et désespéré, quitta Bethléem, et alla se racher dans la Babylonie, oîi il y avait encore beau> coup de Juifs. La conduite de Mirja la déshonora; son fils Jésu ou Jeschut fut déclaié bâtard par les juges de la ville. Quand il fut parvenu à l'âge d'aller à l'école publique, il se plaça parmi les enfants légitimes; on le fit sortir de ce rang; de là son aiiimosité contre les prêtres, qu'il manifesta quand il eut atteint l'âge mûr; il leur prodigua les injures les plus atroces, les appelant races de vipères', sépulcres blanvhis^. Enfin, ayant pris querelle avec le Juif Judas, sur quelque matière d'iutérêt, des points de religiou, Judas le dénonça i

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drin ' ; il fut arrêté, se mit à pleurer, demanda pardon, mais en vain; on le fouetta, on le lapida, et ensuite on le pendit.

Telle est la substance de cette histoire. On y ajouta depuis des fables insipides, des miracles impertinents, qui firent grand tort au fond; mais le livre était connu dans le second siècle; Celse le cita, Origène le réfuta ; il nous est parvenu fort défiguré.

Ce fond que je viens de citer est certainement plus croyable, plus naturel, plus conforme à ce qui se passe tous les jours dans le monde, qu'aucun des cinquante Évangiles des christicoles. Il est plus vraisemblable que Joseph Panther avait fait un enfant à Mirja, qu'il ne l'est qu'un ange soit venu par les airs (aire un compliment de la part de Dieu à la femme d'un charpentier, comme Jupiter envoya Mercui*e auprès d'Alcmène^.

Tout ce qu'on nous conte de ce Jésus est digne de \ Ancien Testament ^X. de Bediam. On fait venir je ne sais quel agion pneuma, un saint souffle, un Saint- Esprit dont on n'avait jamais entendu narler, et dont on a fait depuis la tierce partie de Dieu , Dieu luimême, Dieu le créateur du monde; il engrosse Ma-

I Matth., xxni. B.

* Oo trouve d'autres particularités dans Suidas , au mot Jésus. L'article est curieux , et, de plus, est nu exemple siogulier de ces fraudes pieuses si multipliées dans les siècles d'ignorance. Cela parait avoir été écrit un peu après le règne de Juslinieu 1*% mort en 565, et Ton connaîtrait vers quel temps vivait Suidas, s'il était le véritable auteur de cet article; mais on en trouve dans son Lexique beaucoup d'autres qui semblent être de di£RÉTentes mains, et plusieurs qui ne peuvent y avoir été ajoutés avant la fin du onzième siède. Cest ce qui a donné lieu aux diverses conjectures des critiques sur cet ouvrage et sur son auteur. {Note de feu Décrois,)

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