D'UNE LETTRE DE MILORD BOUNGBROKE
A MILORD œRNSBURTx.
Ne soyez point étonné, milord, que Grotius et Pascal aient eu les travers que nous leur reprochons. La vanité, la passion de se distinguer, et surtout celle de dominer sur l'esprit des autres, ont corrompu bien des génies, et obscurci bien des lumières.
Vous avez vu chez nous d'excellents conseillers de loi soutenir les causes les plus mauvaises. Notr^ Whiston, bon géomètre et très savant homme, s'est rendu très ridicule par ses systèmes. Descartes était certainement un excellent géomètre pour son temps; cependant quelles sottises énormes n'a-t-il pas dites en physique et en métaphysique? A-t-on jamais vu un roman plus extravagant que celui de son Monde?
Le docteur Clarke passera toujours pour un métaphysicien très profond ; mais cela n'empêche pas que la partie de son livre qui regarde la religion ne soit si£Elée de tous les penseurs.
J'ai lu, il y a quelques mois, le manuscrit du Cornmentaire de V Apocalypse de Newton , que m'a prêté son neveu Conduit. Je vous avoue que sur ce livre je le ferais mettre à Bedlam, si je ne savais d'ailleurs qu'il est, dans les choses de sa compétence, le plus
> CeUe tÊtlrt de milord BoUnghroke, et celle de milord Cornsbury qui la soit , sont dans les éditions de 1 767 de VRxam$n a^fwUML fi.
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grand homme qu'on ait jamais eu. J'en dirais bien autant d'Augustin, évêque d'Hippone, c'est-à-dire que je le jugerais digne de Bedlam sur quelques unes de ses contradictions et de ses allégories; mais je ne prétends pas dire que je le regarderais comme un grand homme.
On est tout étonné de lire dans son sermon sur. le septième psaume ces belles paroles : « Il est clair que « le nombre de quatre a rapport au corps humain, à « cause des quatre éléments; des quatre qualités dont a il est composé, le froid, le chaud, le sec, et l'hu- « mide. Le nombre de quatre a rapport au vieil boma me et au vieux Testament, et celui de trois a rapport « au nouvel homme et au nouveau Testament. Tout «se &it donc par quatre et par trois qui font sept; «et quand le nombre de sept jours sera passé, le a huitième sera le jour du jugement. »
Les raisons que donne Augustin pourquoi Dieu dit à l'homme, aux poissons, et aux oiseaux : Croissez et multipliez , et ne lé dit point aux autres animaux , sont encore excellentes. Cela se trouve à la fin des Confessions d'Augustin, et je vous exhorte à les lire.
Pascal était assez éloquent, et était surtout un bon plaisant. Il est à croire qu'il serait devenu même un profond géomètre; ce qui ne s'accorde guère avec la raillerie et le comique qui régnent dans ses Lettres provinciales; mais sa mauvaise santé le rendit bientôt incapable de faire des études suivies. Il était extrêmement ignorant sur l'histoire des premiers siècles de l'Église, ainsi que sur presque toute autre histoire. Quelques jansénistes même m'avouèrent, lors>-
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que j'étais à Paris, qu'il n'avait jamais lu X Ancien Testament tout entier; ^ je crois qu'en effet peu d'hommes ont fait cette lecture, excepté ceux qui ont eu la manie de le cqmmenter.
Pascal n'avait lu aucun des livres des jésuites dont il se moque dans ses lettres. C'étaient des manœuvres littéraires de Port-Royal qui lui fournissaient les passages qu'il tournait si bien en ridicule.
Ses Pensées^ sont d'un enthousiaste, et non d'un philosophe. Si le livre qu'il méditait eût été composé avec de pareils matériaux, il n'eût été qu'un édifice monstrueux bâti sur du sable mouvant. Mais il était lui-même incapable d'élever ce bâtiment , non seulement à cause de son peu de science , mais parceque son cerveau se dérangea sur les dernières années de sa vie, qui fut courte. C'est une chose bien singulière, que Pascal et Abbadie , les deux défenseurs de la religion chrétienne, que l'on cite le plus, soient tous deux morts fous. Pascal, comme vous savez , croyait toujours voir un précipice à côté de sa chaise; et Abbadie courait les rues de Dublin avec tous les petits gueux de son quartier. C'est une des raisons qui ont engagé notre pauvre doyen Swift à faire une fondation pour les fous.
A l'égard de Grotius , il s'en faut beaucoup qu'il eût le génie de Pascal, mais il était savant; j'entends savant de cette pédanterie qui entasse beaucoup de faits, et qui possède quelques langues étrangères. Son Traité de la vérité de la religion chrétienne est super^ ficiel, sec, aride, et aussi pauvre en raisonnement
* Voyez tome XXXVH , ptge 36. B.
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qu'en éloquence, supposant toujours ce qui est en question, et ne le prouvant jamais. Il pousse même quelquefois la faiblesse du raisonnement jusqu'au plus grand ridicule.
Connaissez-vous, milord, rien de plus impertinent que 1^ preuves qu'il donne du jugement dernier au chapitre XXII de son premier Livre? Il prétend que l'embrasement de l'univers est annoncé dans Hjstaspe et dans les Sibylles. Il fortifie ce beau témoignage des noms de deux grands philosophes, Ovide et Lucain. Enfin il pousse l'extravagance jusqu'à citer des astronomes, qu'il appelle astrologues, lesquels, dit-il, ont remarqué que le soleil s'approche insensiblement de la terre, oe qui est un acheminement à la destruction universelle '. Certainement ces astrologues avaient très mal remarqué; et Grotius les citait bien mal à propos.
Il s'avise de dire, au chapitre xiv du premier Livre, (|u'une des grandes preuves de la vérité et de l'antiquité de la religion des Juifs était la circoncision. C'est une opération, dit-il, si douloureuse, et qui les rendait si ridicules aux yeux des étrangers, qu'ils n'en auraient pas fait le symbole de leur religion , s'ils n'avaient pas su que Dieu l'avait expressément ordonnée.
Il est pourtant vrai que les Ismaélites et les autres Arabes, les Égyptiens, les Éthiopiens, avaient prati*
* Il D'est pas impossible qu*en Tertii des perturbatious que les planètes causent dans Torbite de la terre , elle ne se rapproche continuellement du soleil, qu*ii n'e&ùA pour la terre une équation séculaire. Cette question ne peut être encore décidée , et il s*en fallait beaucoup qu*on pût eu savoir quelque chose du temps de Grotius. K.
2IO TRADUCTION d'uNE LKITRE
que la circoncision long -temps avant les Juifs, et qu'ils ne pouvaient se moquer d'une coutume que ces Juifs avaient prise d'eux.
Il s'imagine démontrer la vérité de la secte juive en fesant une longue énumération des peuples qui croyaient l'existence des âmes et leur immortalité. Il ne voit pas que c'est cela même qui démontre invinciblement la grossièreté stupide des Jui6, puisque, dans leur Pentateuque^ non seulement Fimmortalité de l'ame est inconnue, mais le mot hébreu qui peut répondre au mot ame ne signifie jamais que la vie animale.
C'est avec le même discernement que Gratins, au chap. XVI, livre premier, pour rendre l'histoire de Jonas vraisemblable, cite un mauvais poète grec, Ly* cophron, selon lequel Hercule demeura trois jours dans le ventre d'une baleine. Mais Hercule fut bien plus habile que Jonas; car il trouva le secret de griller le foie du poisson , et de faire bonne chère dans sa prison. On ne nous dit pas où il trouva un gril et des charbons; mais c'est en cela que consiste le prodige; et il faut avouer que rien n'est plus divin que ces deux aventures du prophète Jonas et du prophète Hercule.
Je m'étonne que ce savant Batave ne se soit pas servi de l'exemple de ce même Hercule qui passa le détroit de Calpé et d'Abyla dans sa tasse, pour nous prouver le passage de la mer Rouge à pied sec ; car assurément il est aussi beau de naviguer dans un gobelet ' que de passer la mer sans vaisseau.
' Voyei ma noie, tome XXX rv, pige 35o. B.
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En un mot, je ne connais guère de livre plus méprisable que ce Traité de la religion chrétienne de Grotius. Il me paraît de la force de ses harangues au roi Louis XIII et à la reine Anne sa femme. Il dit à cette reine, lorsqu'elle fut grosse, qu'elle ressemblait à la Juive Anne qui eut des enfants dans sa vieillesse : que les dauphins, en fesant des gambades sur l'eau, annonçaient la Bn des tempêtes; et que le petit Dauphin dont elle était grosse, en remuant dans son ventre, annonçait la fin des troubles du royaume.
A la naissance du Dauphin, il dit à Louis XIII: fc La constellation du Dauphin est du présage le plus a heureux chez les astrologues. Il a autour de lui «l'Aigle, Pégase, la Flèche, le Verseur d'eau, et le « Cygne. L'Aigle désigne clairement que le Dauphin (c sera un aigle en affaires; Pégase montre qu'il aura (c une belle cavalerie; la Flèche signifie son infantece rie: on voit par le Cygne qu'il sera célébré par les «poètes, les historiens, et les orateurs; et les neuf m étoiles qui composent le signe du Dauphin mar- <c quent évidemment les neuf Muses qu'il cultivera. »
Ce Grotius fit une tragédie de Joseph qui est tout entière dans ce grand goût, et une autre tragédie de Sophompanée ^ dont le style est digne du sujet. Voilà quel était cet apôtre de la religion chrétienne; voilà les hommes qu'on nous donne pour des oracles.
Je crois d'ailleurs l'auteur aussi mauvais politique que mauvais raisonneur. Vous savez qu'il avait la chimère de vouloir réunir toutes les secten des chrétiens. Il m'importe fort peu que dans le fond il ait été
^ï^ TRADUCTIOir d'uiTE LETTRE.
socînîen, comme tant de gens le lui ont reproché; je ne me soucie point de savoir s'il a cru Jésus éternellement engendré, ou éternellement fait, ou fait dans le temps, ou engendré dans le temps, ou consubstantiel, ou non consubstantiel ; ce sont des choses qu'il faut renvoyer avec milord Pierre à l'auteur du conte du Tonneau, et qu'un esprit de votre trempe n'examinera jamais sérieusement. Vous êtes né, milord, pour des choses plus utiles, pour servir votre patrie, et pour mépriser ces rêveries scolastiques, etc.
LETTRE DE MILORD CORNSflURY