SUR LES PAN^TRIQUES. I
Louis XIV n'était que la fille d'uu roi puissant, et la femme d'un grand homme. Sou oraison funèbre est l'une des plus médiocres que Bossuet ait composées. Celles de Condé < et deTurenne ^ ont immortalisé leurs auteurs. Mais qu'avait fait Anne de Gonzague , comtesse palatine du Rhin , que Bossuet voulut aussi rendre immortelle^. Retirée dans Paris, elle eut des amants et des amis. Femme d'esprit, elle étala des sentiments hardis tant qu'elle jouit de la santé et de la beauté; vieille et infirme, elle fut dévote. Il importe peutêtre assez peu aux nations qu'Anne de Gonzague se soit convertie pour avoir vu un aveugle, une poule, et un chien, en songe % et qu'elle soit morte entre les mains d'un directeur.
Louis XIV, long-temps vainqueur et pacificateur, plus gfand dans les revers que modeste dans la pro-
• Par BoMoet B. — * Par Flécbier. B.
3 Voyez tome X X. YI , page 5 1 1. B.
^ IV. B, « Ce fut par cette visioQ qu'elle comprit, dit Bossuet, qu*il man- « que un sens aui incréduies. Trois mois entiers furent employés à repasser « avec larmes ses ans écoulés dans les illusions, et à préparer sa confession.
• Dans l'approche du jour désiré, où elle espérait de la faire, elle tomba « daus une syncope qui ne lui laissait ni couleur, ni pouls, ni respiration. « Revenue d'une si étrange défaillance, die se vit replongée dans un plus •* grand mal ; et, après les approches de la mort, elle ressentit toutes les
• horreurs de l'enfer. Digne effet des sacrements de l'Église ! etc. » Édit. de 1749* p. 3i5 et 3 16.
« Elle vit aussi une poule qui arrachait un de ses poussins de la gueule « d'un chien , et elle entendit cette poule qui disait : Non , je ne le rendrai «jamais. » Voyez page 319 de la même édition.
C'est donc lA ce que rapporte cet illustre Bossuet, qui s'élevait, dans le même tcapa* avec un acharnement si impitoyable contre les visions de l'élégant et sensible archevêque de Cambrai. O Démosthènc et Sophocle I 6 Cioéron et Virgile! qu'eussiez-vous dit si , dans votre temps, des hommes, d'ailleurs éloquents, avaient débité sérieusement de pareilles pauvretés?
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spérité, protecteur des rois malbeureuK, bienfaiteur des arts, législateur, méritait sans doute, malgré ses grandes fautes, que s? mémoire fût consacrée; mais il ne fut pas si heureusement loué après sa mort que de son vivant^ soit que les malheurs de la 6n de son règne eussent glacé les orateurs et indispose le public, soit que son Panégyrique y prononcé en 1 67 1 publiquement par Pellisson à Tacadémie, fUt en effet plus éloquent que toutes les oraisons composées après sa mort; soit plutôt que les beaux jours de sou règne, l'éclat de sa gloire, se répandit sur Touvrage de Pellîsson môme. Mais ce qui fut honorable à Louis XIV, c'est que, de son vivant, on prononça douze éloges de ce monarque dans douze villes d'Italie'. Ils lui furent envoyés par le marquis Zampieri, dans une reliure d'or. Cet hommage singulier et unanime rendu par des étrangers, sans craûnte et sans espérance, était le prix de l'encouragement que Louis XIV avait donné dans l'Europe aux beaux-arts, dont il était alors l'unique protecteur.
Un académicien français' fit, en 1748, le panégyrique de Louis XV, Cette pièce a cela de singulier que l'on n'y voit aucune adulation, pas une seule phrase qui sente le déclamateur ou le feseur de dédicace. L'auteur ne loue que par les faits. Le roi de France venait de finir une guerre dans laquelle il avait gagné deux batailles en personne, et de conclure une paix dans laquelle il ne voulut jamais stipuler pour lui le moindre avantage. Cette conduite,
* Voyei tome XX, page i56. B.
* Voltaire lui-même : voyez tome XXXIX , page 49- B. '
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supérieure à la politique ordinaire , n'eût pas été célébrée par Machiavel ; mais elle le fut par un citoyen philosophe. Ce citoyen étant sujet du monarque auquel il rendait justice, craignit que sa qualité de sujet ne le fit passer pour flatteur; il ne se nomma pas: l'ouvrage fut traduit en latin , en espagnol, en italien, en anglais'. On ignora long-temps en quelle langue il avait d'abord été écrit; l'auteur fut inconnu, et probablement le prince ignore encore quel fut l'homme obscur qui fit cet éloge désintéressé.
Vous voulez, monsieur, prononcer dans votre académie le panégyrique de l'impératrice de Russie; vous le pouvez avec d'autant plus de bienséance et de dignité que, n'étant point son sujet, vous lui rendrez librement les mêmes honneurs que le marquis Zampieri rendit à Louis XIV.
Elle se signale précisément comme ce monarque, par la protection qu'elle donne aux arts, par les bienfaits qu'elle a répandus hors de son empire, et surtout par les nobles secours dont elle a honoré l'innocence des Calas et des Sirven , dans des pays qui n'étaient pas connus de ses anciens prédécesseurs.
Je remplis mon devoir, monsieur, en vous fournissant quelques couleurs que vos pinceaux mettront en œuvre; et si c'est une indiscrétion, je commets une faute dont l'impératrice seule pourra me savoir mauvais gré , et dont l'Europe m'applaudira. Vous verrez que si Pierre-le-Grand fut le vrai fondateur de son empire, s'il fit des soldats et des matelots, si l'on peut
• Toyez ma note , tome XXXTX , page 5t. B.
dire qu'il créa des hommes^ on pourra dire que Catherioe II a formé leurs âmes.
Eltea introduitdanssa cour les beaux-arts et le goût, ces marques certaines de la splendeur d'un empire; elle en assure la durée sur le fondement des lois. Elle est la seule de tous les monarques du monde qui ait rassemblé des députés de toutes les villes d'Europe et d'Asie pour former avec elle un corps de jurisprudence universelle et uniforme. Justinien ne confia qu'à quelques jurisconsultes le soin de rédiger un code; elle confie ce grand intérêt de la nation à la nation même, jugeant avec autant d'équité que de grandeur qu'on ne doit donner aux hommes que les lois qu'ils approuvent, et prévoyant qu'ils chériront à jamais un établissement qui sera leur ouvrage.
C'est dans ce code qu'elle rappelle les hommes à la compassion , à l'humanité que la nature inspire et que la tyrannie étouffe; c'est là qu'elle abolit ces supplices si cruels , si recherchés , si disproportionnés aux délits ; c'est là qu'elle rend les peines des coupables utiles à la société; c'est là qu'elle interdit l'affreux usage de la question, invention odieuse à toutes les âmes honnêtes, contraire à la raison humaine et à la miséricorde recommandée par Dieu même; barbarie inconnue aux Grecs , exercée par les Romains contre les seuls esclaves, en horreur aux braves Anglais, proscrite dans d'autres états, mitigée enfin quelquefois chez ces nations qui sont esclaves de leurs anciens préjugés, et qui reviennent toujours les dernières à la nature et à la vérité en tout genre.
Souveraine absolue, elle gémit sur l'esclavage, et
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elle l'abhorre. Ses lumières lui font aisément discerner combien ces lois de servitude^ apportées autrefois du nord dans une si grande partie de la terre,avilissent la nature humaine; dans quelle misère une nation croupit quand Tagriculture n'est que le partage des esclaves; à quel point les hommes ont été barbares, quand le gouvernement des Huns, des Goths, des Vandales, des Francs, des Bourguignons, a dégradé le gbnre humain.
Elle a senti que le grand nombre, qui ne travaille jamais pour lui-même, et qui se croit né pour servir le plus petit nombre, ne peut se tirer de cet abîme si on ne lui tend une main favorable. Mille talents périssent étouffés, nul art ne peut être exercé; une immense multitude est inutile à elle-même et à ses maîtres. Les premiers de l'état, mal servis par des esclaves ineptes, sont eux-mêmes les esclaves de l'ignorance commune. Us ne jouissent d'aucune consolation de la vie, ils sont sans secours au milieu de Topulence. Tels étaient autrefois les rois francs et tous ces vassaux grossiers de leur couronne, lorsqu'ils étaient obligés de faire venir un médecin, un astronome arabe, un musicien d'Italie, une horloge de Perse, et que les courtiers juifs fournissaient la grossière magnificence de leurs cours plénières.
L'ame de Catherine a conçu lé dessein d'être la libératrice du genre humain dans l'espace de plus de onze cent mille de nos grandes lieues carrées. Elle n'entreprend point tout ce grand ouvrage par la force, mais par la seule raison ; elle invite les grands seigneurs de son empire à devenir plus grands en commandant à
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des hommes libres; elle ea doane l'exemple, elle affranchît des serfs de ses domaines; elle arrache plus de cinq cent mille esclaves à TEglise sans la faire murmurer et en la dédommageant; elle la rend respectable en la sauvant du reproche que la terre entière lui fesait d'asservir les hommes qu'elle devait instruire et soulager.
«Les sujets de l'Eglise, dit-elle dans une de ses « lettres ', souffrant des vexations souvent tyranni<)ues ce auxquelles les fréquents changements des maîtres « contribuaient beaucoup, se révoltèrent vers la fin du (c règne de l'impératrice Elisabeth , et ils étaient à mon <c avènement plus de cent mille en armes. C'est ce qui « fit qu'en 1762 j'exécutai le projet de changer entiè- (c rement l'administration des biens du clergé, et de a fixer ses revenus. Arsène, évêque de Rostou , s'y opc< posa, poussé par quelques-uns de ses confrères, qui « ne trouvèrent pas à propos de se nommer. Il envoya « deux mémoires où il voulait établir le principe ab- (c surde des deux, puissances. Il avait déjà fait cette «tentative du temps de l'impératrice Elisabeth; on a s'était contenté de lui imposer silence : mais son ina solence et sa folie redoublant, il fut jugé par le méa tropolitain de Novogorod et par le synode entier, a condamné comme fanatique, coupable d'une entrece prise contraire à la foi orthodoxe autant qu'au pou- « voir souverain , déchu de sa dignité et de la prêtrise , « et livré au bras séculier. Je lui fis grâce , et je me
< Du i(-u2 auguste 1765. Voltaire reproduisit presque toute la fiu de cette pièce dans ses Questiotu sur F Encyclopédie , au mot Pdissahcb: voyez tome XXXII , page 35. B.