‹ Œuvres de VoltaireChapitre 59 sur 125 · I>E L ANCIEN TESTAMENT · texte numérisé non relu

I>E L ANCIEN TESTAMENT

comme un emblème historique et physique. €'est la méthode qu'ont employée saint Clément, le grand Origène, le respectable saint Augustin , et tant d'autres Pères. Selon eux, le morceau de drap rouge que la prostituée Rahab pend à sa fenêtre est le sang de Jésus-Christ. Moïse étendant les bras, annonce le signe de la croix. Juda liant son ânon à la vigne, figure l'entrée de Jésus-Christ dans Jérusalem. Saint Augustin compare l'arche de Noë à Jésus. Saint Ambroise, dans sou livre septième de Arca^ dit que la petite porte de dégagement, pratiquée dans l'arche, signifie l'ouverture par laquelle l'homme jette la partie grossière des aliments. Quand même toutes ces explications seraient vraies, quel fruit en pourrionsnous retirer? les hommes en seront-ils plus justes, quand ils sauront ce que signifie la petite porte de l'arche? Cette méthode d'expliquer l'Écriture sainte n'est qu'une subtilité de l'esprit, et elle peut nuire à la simplicité du cœur.

Écartons tous les sujets de dispute qui divisent les nations, et pénétrons- nous des sentiments qui les réunissent. I^a soumission à Dieu , la résignation , la justice, la bonté, la compassion, la tolérance, voilà les grands principes. Puissent tous les théologiens de la terre vivre ensemble comme les commerçants, qui, sans examiner dans quel pays ils sont né.s, dans quelles pratiques ils ont été nourris, suivent entre eux les règles inviolables de l'équité, de la fidélité, de la confiance réciproque! ils sont par ces principes les liens de toutes les nations; mais ceux qui ne connaissent que leurs opinions, et qui condamnent toutes

tl8o HOMÉLIE SUR l'jNTBRPR^ATION

les autres; ceux qui croient que la lumière ne hiit que pour eux, et que les autres hommes marchent dans les ténèbres; ceux qui se feraient un scrupule (le communiquer avec les religions étrangères, ceuxlà ne méritent-ils pas le titre d'ennemis du genre humain ' ?

Je ne dissimulerai point que les plus savants hommes assurent que le Pentateuque n'est point de Moïse. Nevrton, le grand Newton, qui seul a découvert le premier principe de la nature, qui seul a connu la lumière, cet étonnant génie, qui avait tant approfondi l'Histoire ancienne ^, attribue le Pentateuque à Samuel. D'autres savants respectables croient qu'il fut fait du temps d'Osias par le scribe Saphan; d'autres enfin prétendent qu'Esdras en fut l'auteur, au retour de la captivité. Tous s'accordent avec quelques Juifs modernes à ne point croire que cet ouvrage soit de Moise. Cette grande objection n'est pas si terrible qu'elle le paraît. Nous révérons certainement le Decalogue^ par quelque main qu'il ait été écrit. Nous sommes en dispute sur la date de plusieurs lois que les uns attribuent à Edouard III, les autres à Edouard II; mais nous n'en adoptons pas moins ces lois, parceque nous les trouvons justes et utiles. Si même, dans le préambule, il y a des faits qu'on ré-

I Dans l*édition originale on lisait ces mots qui terminaient ostte homélie : «« Je fininùs tous mes discours par vous faire souvenir que tous les hommes « sont frères. »

Le texte actuel est de 1768; voyez ma note, page aSg. B.

s iéO Chronologie des anciens royaumes^ etc., par Nevi^n, a été traduite eu frauçais par Granet, 1728, in-4^ B.

DE L'AlfClfJf TESTAMENT. s8l

voque en doute, si nos compatriotes rejettent ces faits, ils ne rejettent point la loi qui subsiste.

Distinguons toujours l'histoire du dogme, et le dogme de la morale^ de cette morale éternelle que tous les législateurs ont enseignée, et que tous les peuples ont reçue.

O morale sainte! ô mon Dieu qui en êtes le créateur! je ne vous enfermerai point dans les limites d'uue province ; vous régnez sur tous les êtres pensants et sensibles. Vous êtes le Dieu de Jacob ; mais vous êtes le Dieu de l'univers.

Je ne puis finir ce discours, mes chers frères, sans vous parler des prophètes. C'est un des grands objets sur lesquels nos ennemis pensent nous accabler : ils disent que, dans l'antiquité, tout peuple avait ses prophètes, ses devins^ ses voyants; mais si les Égyptiens^ par exemple, avaient anciennement de faux prophètes f s'ensuit-il que les Juifs ne pussent en avoir de véritables? On prétend qu'ils n'avaient aucune mission, aucun grade, aucune autorisation lé-^ gale: cela est vrai; mais ne pouvaient-ils' pas être autorisés par Dieu même? Ils s'ànathématisaient les uns les autres; ils se traitaient i*éciproquement de fourbes et d'insensés; et le prophète Sédékia^ ose même donner un soufflet au prophète Michée en présence du roi Josaphat : nous n'en disconvenons pas. Les ParaUpomknes rapportent ce fait; mais un ministère est-il moins saint quand les ministres le

* L'édition de 176S porte ipoarrmknt. B.

* m.. Rois, xMi, 34. B.

28a HOMÉLIE SUR l'iNTERPRÉTATION

déshonorent ? Et nos prêtres n'ont-ils pas fait cent fois pis que de donner des soufflets?

Dieu ordonne à Ézéchiel ' de manger un livre de parchemin; de mettre des excréments humains sur son pain; de partager ensuite ses cheveux en trois parties, et d'en jeter une dans le feu ; de se faire lier; de coucher trois cent quatre-vingt-dix jours sur le côté gauche, et quarante sur le côté droit. Dieu commande expressément au prophète Osée* de prendre une fille de fornication , et d'en avoir des enfants de fornication. Dieu veut ensuite qu'Osée couche avec une femme adultère, pour quinze drachmes et un boisseau et demi d'orge. Tous ces commandements de Dieu scandalisent les esprits qui se disent sages; mais ne seront-ils pas plus sages, s'ils voient que ce sont des allégories , des types , des paraboles , conformes aux mœurs des Israélites ; qu'il ne faut ni de* mander compte à un peuple de ses usages, ni demander compte à Dieu des ordres qu'il a donnés en conséquence de ces usages reçus?

Dieu n'a pu ordonner sans doute à un prophète d'être débauché et adultère; mais il a voulu faire connaître qu il réprouvait les crimes et les adultères de son peuple chéri. Si nous ne lisions pas la BAle dans cet esprit, hélas! nous serions révoltés et indignés à chaque page.

Édifions-nous de ce qui fait le scandale des autres; tirons une nourriture salutaire de ce qui leur sert de poison. Quand le sens propre et littéral d'un passage paraît conforme à notre raison, tenons-nous-en à ce

' Ghap. lu-vi. B. — * Ghap. i et xxi. B.

DB l'ancien testament. ^83

sen^Daturel. Quand il parait contraire à la vérité, aux bonues mœurs, cherchons un sens caché dans lequel la vérité et les bonnes mœurs se concilient avec la sainte Écriture. C'est ainsi qu'en ont usé tous les Pères de l'Église; c'est ainsi qiie nous agissons tous les jours dans le commerce de la vie ; nous interprétons toujours favorablement les discours de nos amis et de nos partisans; traiterons-nous avec plus de dureté les sainte livres des Juifs, qui sont l'objet de notre foi? Enfin, lisons les livres juifs pour être chrétiens; et s'ils ne nous rendent pas plus savants, qu'ils servent au moins à nous rendre meilleurs.

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