EXORDE
Un des premiers devoirs est d'aider son père , et le second est d'aider son oncle. Je suis neveu de feu M. Tabbé Bazing, à qui un éditeur ignorant a oté impitoyablement un g", qui le distinguait des Bazin de Thuringe, à qui Childéric enleva la reine Bazine*. Mon oncle était un profond théologien , qui fut aumônier de l'ambassade que l'empereur Charles VI envoya à Constantinople après la paix de Belgrade. Mon oncle savait parfaitement le grec, l'arabe, et le cophte. Il voyagea en Egypte, et d«ans tout l'Orient, et enfin s'établit à Pétersbourg en qualité d'interprète chinois. Mon grand amour pour la vérité ne me permet pas de dissimuler que, malgré sa piété, il était quelquefois un peu railleur. Quand M. de Guignes fit descendre les Chinois des Égyptiens ; quand il prétendit que l'empereur de la Chine Yu était visiblement le roi d'Egypte Menés , en changeant nés en i^, et me
* Vous sentei bien , mon cher lecteur, que Bazin est un nom celtique , et que la femme de Bazin ne pouvait s'appeler que Bazine; c^est ainsi qu'où a écrit Thistoire.
3l4 EXORDR.
en y (quoique Menés ne soit pas un nom égyptien , mais grec), mon oncle alors se permit une petite raillerie innocente', laquelle d'ailleurs ne devait point affaiblir l'esprit de charité entre deux interprètes chinois. Car, au fond, mon oncle estimait fort M. de Guignes.
L'abbé Bazin aimaft passionnément la vérité et son prochain. Il avait écrit la Philosopide de VHistoire dans un de ses voyages en Orient; son grand but était de juger par le sens commun de toutes les fables de l'antiquité, fables pour la plupart contradictoires. Tout ce qui n'est pas dans la nature lui paraissait absurde, excepté ce qui concerne la foi. Il respectait saint Matthieu autant qu'il se moquait de Ctésias, et quelquefois dHérodote; de plus, très respectueux pour les dames, ami de la bienséance, et zélé pour les lois. Tel était M. l'abbé Ambroise Bazing, nommé, par l'erreur des typographes, Bazin.
De la Providence.
Un cruel vient de troubler sa cendre par un pré* tendu Supplément a la Philosophie de l'Histoire. Il a intitulé ainsi sa scandaleuse satire , croyant que ce titre seul de Supplément aux Idées de mon Oncle lui attirerait des lecteurs. Mais, dès la page 33 de
> Dans sa Préface historique et eriti^ue de ÏHiitoire de Rm$tm {yojm tome XXV, pages 7-8). B.
CHAP. I. DK LA PROVIDENCE. 3j5
sa préface, on découvre ses intentions perverses. Il accuse le pieux abbé Bazin d'avoir dit que la Pro* vidence envoie la famine et la peste sur la terre '. Quoi ! mécréant, tu oses le nier! Et de qui donc viennent les fléaux qui nous éprouvent, et les châtiments qui nous punissent ? Dis-moi qui est le maître de la vie et de la mort ? dis«-moi donc qui donna le choix à David ^ de la peste , de la guerre , ou de la famine ? Dieu ne fit*il pas périr soixante et dix mille Juifs en un quart d'heure, et ne mit-il pas ce frein à la fausse politique du fils de Jessé,qui prétendait connaître à fond la population de son pays ? Ne punit-il pas d'une mort subite cinquante mille soixante et dix Bethsa* mites ^ qui avaient osé regarder l'arche ? La révolte de Coréy Dathan, et Âbiron, ne coûta-t'-elle pas la vie à quatorze mille sept cents Israélites ^, sans compter deux cent cinquante engloutis dans la terre avec leurs chefs? L'ange exterminateur ne descendit -il pas à la voix de l'Éternel, armé du glaive de la mort» tantôt pour frapper les premiers^nés de toute l'Egypte y tantôt pour exterminer l'armée de Sennacbérib ?
Quedis-je? il ne tombe pas un cheveu de nos têtes sans l'ordre du maître des choses et des temps. La Providence fait tout; Providence tantôt terrible, et tantôt favorable, devant laquelle il faut également se prosterner dans la gloire ou dans l'opprobre, dans la jouissance déhcieuse de la vie, et sur le bord du tombeau. Ainsi pensait mon oncle, ainsi pensent tous les
* Voyei toiie XXX , page i47i la note a. B.
> 111. Ruu, xixiv, i3, i5. B.-*^l. Mois, vi, 19. B. ^ 4 Monimi , xvi, 49. B-
3l6 GHAP. I. DE LA PROVIDENCE:
sages. Malheur au mécréant qui contredit ces grandes vérités dans sa fatale préface!
L'apologfe des dames de Babylone.
L'ennemi de mon oncle commence son étrange livre par dire : « Voilà les raisons qui m'ont fait mettre <c la plume à la main '. »
Mettre la plume à la main! mon ami, quelle expression ! Mon oncle y qui avait presque oublié sa langue dans ses longs voyages , parlait mieux français que toi.
Je te laisse déraisonner et dire des injures à propos de Khamosy et de Ninive, et d'Assur. Trompe -toi tant que tu voudras sur la distance de Ninive à Babylone; cela ne fait rien aux dames , pour qui mon oncle avait un si profond respect , et que tu outrages si barbarement.
Tu veux absolument que, du temps d'Hérodote, toutes les dames de la ville immense de Babylone vinssent religieusement se prostituer dans le temple au premier venu , et même pour de l'argent. Et tu le crois , parcequ'Hérodote l'a dit !
Oh ! que mon oncle était éloigné d'imputer aux
I La preinière édition du Supplément à la Philosophie de l'Histoire commenoe ainsi: «Tai exposé , dans ma Préface, les raisons qui m*ont fait « mettre la plume à la main. » Larcher changea ce début dans sa seconde édition. B.
APOLOGIE DES DAMES DE BABTLONE. Siy
dames une telle infamie! Vraiment il ferait beau voir nos princesses, nos duchesses, madame la chance- Hère, madame la première présidente, et toutes les dames de Paris , donner dans l'église Notre-Dame leurs faveurs pour un écu au premier batelier, au premier fiacre, qui se sentirait du goût pour cette auguste cérémonie!
Je sais que les mœurs asiatiques diffèrent des nôtres , et je le sais mieux que toi, puisque j'ai accompagné mon oncle en Asie : mais la différence en ce point est que les Orientaux ont toujours été plus sévères que nous. Les femmes, en Orient, ont toujours été renfermées , ou du moins elles ne sont jamais sorties de la maison qu'avec un voile. Plus les passions sont vives dans ces climats, plus on a gêné les femmes. C'est pour les garder qu'on a imaginé les eunuques. La jalousie inventa l'art de mutiler les hommes, pour s'assurer de la fidélité des femmes et de l'innocence des filles. Les eunuques étaient déjà très communs dans le temps où les Juifs étaient en république. On voit que Samuel % voulant conserver son autorité et détourner les Juifs de prendre un roi, leur dit que ce roi aura des eunuques à son service.
Peut-on croire que dans Babylone, dans la ville la mieux policée de l'Orient , des hommes si jaloux de l*eurs femmes les aient envoyées toutes se prostituer ^ dans un temple aux plus vils étrangers ? que tous les époux et tous les pères aient étouffé ainsi l'honneur
> L Rois, Tni, i5. B. — > Voyex tome XXVII, page a45. B.
3l8 CUAP. II* APOLOGIE
et la jalousie? que toutes les femmes et toutes les filles aient foulé aux pieds la pudeur si naturelle à leur sete? Le feseur de contes, Hérodote, a pu amuser les Grecs de cette extravagance; mais nul homme sensé n'a dû le croire.
Le détracteur de mon oncle et du beau sexe veut que la chose soit vraie; et sa grande raison, c'est que quelquefois les Gaulois ou Welches ont immolé des hommes (et probablement des captifs) à leur vilain dieu Tentâtes. Mais de ce que des barbares ont fait des sacrifices de sang humain; de ce que les Juifs immolèrent au Seigneur trente -deux pucelles ', des trente-deux mille pucelles trouvées dans le camp des Madianites avec soixante et un mille ânes; et de ce qu'enfin , dans nos derniers temps , nous avons im* mole tant de Juifs dans nos auto-da-fé, ou plutôt dans nos autos-de-fé , à Lisbonne^ à Goa, à Madrid; s'ensuit' il que toutes les belles Babyloniennes couchassent avec des palefreniers étrangers dans la cathédrale de Babylone ? La religion de Zoroastre ne permettait pas aux femmes de manger avec des étrangers; leur aurait-elle permis de coucher avec eux?
L'ennemi de mon oncle, qui me parait avoir ses raisons pour que cette belle coutume s'établisse dans les grandes villes, appelle le prophète Baruch au secours d'Hérodote; et il cite le sixième chapitre de la prophétie de ce sublime Baruch; mais il ne sait peut-être pas que ce sixième chapiti^ est précisément celui de tout le livre qui est le plus évidemment supposé. C'est une lettre prétendue de Jérémie aux
I Nombres^ %xtf |o« B.
DES DAMBS DK BABTLONE. ilfj
pauvres Juifs qu'on menait enchaînés à Babyione; saint Jérôme en parle avec le dernier mépris. Pour moi, je ne méprise rien de ce qui est inséré dans les livres juifs. Je sais tout le respect qu'on doit à cet admirable peuple, qui se convertira un jour, et qui sera le maître de toute la terre.
Voici ce qui est dit dans cette lettre supposée : «On « voit dans Babyione des femmes qui ont des cein* «tures de cordelettes (ou de rubans) assises dans les (c rues , et brûlant des noyaux d'olives. Les passants « les choisissent ; et celle qui a eu la préférence se « moque de sa compagne qui a été négligée , et dont a on n'a pas délié la ceinture.»
Je veux bien avouer qu'une mode à peu près semblable s'est établie à Madrid et dans le quartier du PQJai»>Royal à Paris. Elle est fort en vogue dans les rués de Londres; et les musicos d'Amsterdam ont eu une grande réputation.
L'histoire générale des b peut être fort curieuse.
Les savants n'ont encore traité ce grand sujet que
par parties détachées. Les b de Venise et de Rome
commencent un peu à dégénérer, parceque tous les beaux arts tombent en décadence. C'était sans doute la plus belle institution de l'esprit humain avant le voyage de Christophoro Colombo aux îles Antilles. La vérole, que la Providence avait reléguée dans ces îles, a inondé depuis toute la chrétienté; et ces beaux
b consacrés à la déesse Astarté, ou Dercéto, ou
Milita, ou Apbrodise, ou Vénus, ont perdu anjourd'hui toute leur splendeur. Je crois bien que l'ennemi de mon onck les fréquente encore comme des restes
3'lO CHAP. II. APOLOGIE
des mœurs antiques; mais enfin ce n'est pas une raison pour qu il affirme que la superbe Babylone n'était qu'un vaste b , et que la loi du pays ordonnait aux femmes et aux filles des satrapes, voire même aux filles du roi , d'attendre les passants dans les rues. C'est bien pis que si on disait que les femmes et les filles des bourgmestres d'Amsterdam sont obligées, parla religion calviniste, de se donner, dans les musicos, aux matelots hollandais qui reviennent des Grandes-Indes.
Voilà comme les voyageurs prennent probablement tous les jours un abus de la loi pour la loi même, une grossière coutume du bas peuple pour un usage de la cour. J'ai entendu souvent mon oncle parler sur ce grand sujet avec une extrême édification. II disait que, sur mille quintaux pesant de relation%et d'anciennes histoires, on ne trierait pas dix onces' de vérités.
Remarquez, s'il vous plaît, mon cher lecteur, la malice du paillard qui outrage si clandestinement la mémoire de mon oncle; il ajoute au texte sacré de
Baruch; il le falsifie pour établir son b dans la
cathédrale de Babylone même. Le texte sacré de l'apocryphe Baruch ' porte , dans la f^ulgate : Mulieres autem circumdatœ funibus in viis sedent. Notre ennemi sacrilège traduit, «Des femmes environnées de « cordes sont assises dans les allées du temple. ^ Le mot temple n'est nulle part dans le texte.
Peut-on pousser la débauche au point de vouloir qu'on paillarde ainsi dans les églises ? Il faut que l'ennemi de mon oncle soit un bien vilain homme.
DES DAMES DE BABTLONE. ja I
S'il avait voulu justifier la paillardise par de grands exemples, il aurait pu choisir ce fameux droit de prélibation , de marquette , de jambage , de cuissage, que quelques seigneurs de châteaux s'étaient arroge dans la chrétienté , dans le commencement du beau gouvernement féodal. Des barons, des évéques, des abbés, devinrent législateurs, et ordonnèrent que, dans tous les mariages autour de leurs châteaux, la première nuit des noces serait pour eux. Il est bien difficile de savoir jusqu'où ils poussaient leur législation; s'ils se contentaient de mettre une cuisse dans le lit de la mariée, comme quand on épousait une princesse par procureur ; ou s'ils y mettaient les deux cuisses. Mais , ce qui est avéré, c'est que ce droit de cuissage, qui était d'abord un droit de guerre, a été vendu enfin aux vassaux par les seigneurs, soit séculiers, soit réguliers, qui ont sagement compris qu'ils pourraient, avec l'argent de ce rachat, avoir des filles plus jolies.
Mais surtout remarquez, mon cher lecteur, que ces coutumes bizarres, établies sur une frontière par quelques brigands, n'ont rien de commun avec les lois des grandes nations; que jamais le droit de cuissage n'a été approuvé par nos tribunaux; et jamais les ennemis de mon oncle, tout acharnés qu'ils sont, ne trouveront une loi babylonienne qui ait ordonné à toutes les dames de la cour de coucher avec les passants.
MiLABOBt. Vn. ai
3'^ a GHA.PITRE III.
De TAIcorao.
Notre infâme débauché cherche un subterfuge chez les Turcs pour justifier les dames de Babylone. Il prend la comédie S Arlequin Ulla ' pour une loi des Turcs, (c Dans l'Orient, dit-il, si un mari répudie sa ((femme, il ne peut la reprendre que lorsqu'elle a ((épousé un autre homme qui passe la nuit avec «elle, etc. ^» Mon paillard ne sait pas plus son jilr coran que son Baruch. Qu'il lise le chapitre ii du grand livre arabe donné par l'ange Gabriel ^ et le quarante-cinquième paragraphe de la Sonna; c'est dans ce chapitre ii, intitulé laVache^ que le prophète, qui a toujours grand soin des dames, donne des lois sûr leur mariage et sur leur douaire: ((Ce
s V/trlequin UUa, opéra coniî(iiie de Le Sage et d'OmeTal, fut joué, pour la première fois, eu 1716. La comédie de Dominique et Romagoési, qui porte le même titre , est de 1738. B.
> Eu supposant que la loi existe, etle prescrit seulement qu'un homme ne peut reprendre une femme avec laquelle il a fait divorce , que lorsqu'elle est veuve d'un autre homme, ou qu'elle a été répudiée par lui. Cette loi aurait pour but d'empêcher les époux de se séparer pour des causes très légères. Un homme riche a pu quelquefois, pour éluder la loi, faire jouer celte comédie.
(lest ainsi qu'en Angleterre uu homme qui veut se séparer de sa femme avec son cousentement se fait surprendre avec une fille. Dirait-on que, par la loi d'Angleterre , un homme ne peut se séparer de sa femme qu'après avoir couché avec une autre devant témoins? Ce serait imiter M. Larcher, et prendre l'abus ridicule d'une mauvaise loi pour la loi même. Mais cette loi, quoique mauvaise, ne prescrit, ni dans l'Orient» ni dans l'Angleterre , une action contraire aux mœurs. K.
DE LALGORAN. 3^3
«ne sera pas un crime, dit-il, de faire divorce avec a VOS femmes, pourvu que vous ne les ayez pas en- <x core touchées, et que vous n'ayez pas assigné leur a douaire:... et si vous vous séparez d'elles avant de ce les avoir touchées, et après avoir établi leur douaire, « vous serez obligé de leur payer la moitié de leur «c douaire, etc., à moins que le nouveau mari ne «c veuille pas le recevoir. »
KISRON HECBALAT DOROMFET ERNAM RABOLA ISRON TAMON ERG BEMIN OULDRG EBORI CARAMOUFEN, stC
Il n'y a peut-être point de loi plus sage : on en abuse quelquefois chez les Turcs, comme on abuse de tout. Mais, en général, on peut dire que les lois des Arabes, adoptées par les Turcs, leurs vainqueurs, sont bien aussi sensées, pour le moins, que les coutumes de nos provinces , qui sont toujours en opposition les unes avec les autres.
Mon oncle fesait grand cas de la jurisprudence turque. Je m'aperçus bien, dans mon voyage à Con-
■ liCS passages du Coran , cités par Voltaire , sont la traduction fidèle de la partie des versets 387 et a38 du chapitre second intitulé ia VacUe. Mats il plaisante quand il donne comme représentant le texte des mots qui n*ont aucun rapport avec le passage dont il s'agit. On en jugera par la citation suivante où Ton a figuré, autant que possible, la prononciation arabe:
Verset aS?. « La Djunahé aldi Koum in taUaktoumoun ennicaè : malam « temessouhounnè av tefridou lehounnè... »
Verset a38.« Otia in tallaktoumouhounnè min cabli an temessouhounnè • oua cad iaradtoum lehounnè, feridatan sèuisfit ma Ciradtoum. *»
Traduction latine de Marraci : « Non erit piaculum super vos si repudietis « uxores quandiù non tetigeristis eas per ooojugium..... Quod si repudietis <« eas antequam tangatis eas : et jam sanxeritis eis sanctionem, etc. »
Tous les éléments de cette note m*ont été fournis par M. Bianchi, interprète du roi pour les langues orientales. R.
32ft4 GHAP. III. DE L'ALGORilBr.
stantinople, que nous conaaissons très peu ce peuple, dont nous sommes si voisins. Nos moines ignorants n'ont cessé de le calomnier. Ils appellent toujours sa religion sensuelle; il n'y en a point qui mortifie plus les sens. Une religion qui ordonne cinq prières par jour, Tabstinence du vin, le jeûne le plus rigoureux; qui défend tous les jeux de hasard ; qui ordonne , sous peine de damnation', de donner deux et demi pour cent de son revenu aux pauvres, n'est certainement pas une religion voluptueuse, et ne flatte pas, comme on l'a tant dit, la cupidité et la mollesse'. On s'imagine, chez nous, que chaque hacha a un sérail de sept cents femmes, de trois cents concubines, d'une centaine de jolis pages, et d'autant d'eunuques noirs. Ce sont des fables dignes de nous. Il faut jeter au feu tout ce qu'on a dit jusqu'ici sur les musulmans. Nous prétendons qu'ils sont autant de Sardanapales, parcequ'ils ne croient qu'un seul dieu. Un savant Turc de mes amis, nommé ' Notmig, travaille à présent à l'histoire de son pays; on la traduit à mesure: le public sera bientôt détrompé de toutes les erreurs débitées jusqu'à présent sur les fidèles croyants.
Des Romains.
Que M. Tahbé Bazin était chaste ! qu'il avait la pu-
1 Voyez loroe XV, page 335; XXXI, 1 18: XXXIl, 38i. B.
«M. l'abbé Mignot, cooseiller au grand conseil, neveu de M. de Voltaire. K. — V Histoire de Cempure ottoman , par Cabbé Mignot, a paru en 1 771, quatre volumes in-ia; 1788, quatre volumes in-S*. B.
CHAP. IV. DES ROMAlirS. , 3a5
deur en recommandation! Il dit, dans un endroit de son savant livre , page 54 ( vol. XV): u J'aimerais au- « tant croire Dion Cassius, qui assure que les graves «sénateurs de Rome proposèrent un décret par le- « quel César, âgé de cinquante-sept ans, aurait le droit « de jouir de toutes les femmes qu'il voudrait. »
« Qu'y a-t-il donc de si extraordinaire dans un tel «décret?» s'écrie notre effronté censeur: il trouve cela tout simple; il présentera bientôt une pareille requête au parlement : je voudrais bien savoir quel âge il a. Tudieu! quel homme! Ce Salomon, possesseur de sept cents femmes et trois cents concubines, n'approchait pas de lui.
De la sodomie.
Mon oncle, toujours discret, toujours sage, toujours persuadé que jamais les lois n'ont pu violer les mœurs , s'exprime ainsi dans la Philosophie de FHistaire, page 55 (vol. XV): «Je ne croirai pas davan- « tage Sextus Empiricus , qui prétend que, chez les «Perses, la pédérastie était ordonnée. Quelle pitié! « Comment imaginer que les hommes eussent fait « une loi qui, si elle avait été exécutée , aurait détruit « la race des hommes? La pédérastie, au contraire, « était expressément défendue dans le livre du Zend; « et c'est ce qu'on voit dans l'abrégé du Zend, le « Sadder, où il est dit (porte 9) qu*il n'y a point de ^plus grand pèche. »
3l6 CHAPITRE V.
Qui croirait, mon cher lecteur, que l'ennemi de ma famille ne se contente pas de vouloir que toutes les femmes couchent avec le premier venu, mais qu'il veuille encore insinuer adroitement Tamour des garçons? « Les jésuites, dit-il, n'ont rien à démêler ici. » Hé! mon cher enfant, mon oncle n'a point parlé des jésuites. Je sais bien qu'il était à Paris lorsque le R. P. Marsy', et le R. P. Fréron, furent chassés du collège de Louis-le-Grand pour leurs fredaines; mais cela n'a rien de commun avec Sextus Empiricus; cet écrivain doutait de tout; mais personne ne doute de l'aventure de ces deux révérends pères.
a Pourquoi troubler mal à propos leurs mânes? y dis-tu dans l'apologie que tu fais du péché de Sodome. Il est vrai que frère Marsy est mort, mais frère Fréron vit encore. Il n'y a que ses ouvrages qui soient morts; et quand on dit de lui qu'il est ivre-mort presque tous les jours, c'est par catachrèse , ou, si l'on veut, par une espèce de métonymie.
Tu te complais à citer la dissertation de feu M. Jean- Matthieu Gessner, qui a pour titre : Socrates scuictus
pœderastay Socrate le saint b '. En vérité cela est
intolérable; il pourra bien t'arriver pareille aventure qu'à feu M. Deschaufour; l'abbé Uesfontaines l'esquiva.
C'est une chose bien remarquable dans l'histoire de l'esprit humain, que tant d écrivains folliculaires soient sujets à caution. J'en ai cherché souvent la
* Voyez tome XXX , page 429. B.
* Qui le croirait, mon cher lecteur? cela est imprimé & la page 209 du livre de M. Toxotès, intitulé Supplément à la Plùlosophie de F Histoire.
DE LA SODOMIE. 'i^^
raison ; il m'a paru que les folliculaires sont pour la plupart des crasseux chassés des collèges, qui n'ont jamais pu parvenir à être reçus dans la compagnie des dames : ces pauvres gens, pressés de leurs vilains besoins, se satisfont avec les petits garçons qui leur appoi*tent de l'imprimerie la feuille à corriger, ou avec les petits décrotteurs du quartier; c'est ce qui était arrivé à l'ex-jésuite Desfontaines, prédécesseur de l'exjésuite Fréron '.
N'es-tu pas honteux , noti*e ami , de rappeler toutes ces ordures dans un Supplément à la Philosophie de V Histoire? Quoi! tu veux faire l'histoire de la so* domie? «Il aura, dit-il, occasion encore d'en parler a dans un autre ouvrage. » Il va chercher jusqu'à un Syrien, nommé Bardezane, qui a dit que chez les Welches tous les petits garçons fesaient cette infamie. Para de Gallois oi neoi gamountai: irapa i^ ra>Xoiç ol v^oi Y^ovvTtt^ I^îf vilain! oses-tu bien mêler ces turpitudes à la sage bienséance dont mon oncle s'est tant piqué? oses-tu outrager amsi les dames, et manquer de respect à ce point à l'auguste impératrice de Russie, à qui j'ai dédié le livre instructif et sage de feu M. l'abbé Bazin?
" Un nmoneur & face baMoée «
Lt fisr «n main , Icf jaoz etinU d'an bandrau . S'allait ifliafant dans «ne chaminca, Qoand da Sodoma an antiqua badaan Vint endosaar sa fifvra incUaéa, etc.
— Voyez, tome XIV, dans les Poésies mêlées , la suite de ces vers. Voltaire, dans une note du chapitre xvi, ci-après, pa^e 36a, donne Texplication du mot Tasotès, B.
3'i8 CHAPITRE Vf.
De rinceste.
Il ne suffit pas au cruel ennemi de mon oncle d'avoir nié la Providence, d'avoir pris le parti des ridicules fables d'Hérodote contre la droite raison, d'avoir falsifié Barucli elY^ikorariy d'avoir fait l'apologie
des b et de la sodomie; il veut encore canoniser
l'inceste. M. l'abbé Bazin a toujours été convaincu que l'inceste au premier degré, c'est-à-dire, entre le père et la fille, entre la mère et le fils, n'a jamais été permis chez les ftations policées. L'autorité paternelle, le respect filial, en souffriraient trop. Ija nature, fortifiée par une éducation honnête, se révolterait avec horreur.
On pouvait épouser sa sœur chez les Juifs, j'en conviens. Lorsque Ammon , fils de David , viola sa sœur Thamar, fille de Davia , Thamar lui dit ^ en propres mots: a Ne me faites pas de sottises, car je ne a pourrais supporter cet opprobre , et vous passerez « pour un fou ; mais demandez-moi au roi mon père en f< mariage, et il ne vous refusera pas. »
Cette coutume est un peu contradictoire avec le Lér vitique : mais les contradictoires se concilient souvent. Les Athéniens épousaient leurs sœurs de père; les Lacédémoniens leurs sœurs utérines; les Égyptiens leurs sœurs de père et de mère. Cela n'était pas permis aux Romains; ils ne pouvaient même se marier avec
> II. Rois, xiitf la, i3. B.
DE l'iUCESTE. 329
leurs nièces. L'empereur Claude fut 1^ seul qui obtint cette grâce du sénat. Chez nous autres remués de barbares, on peut épouser sa nièce av«c la permission du pape, moyennant la taxé ordinaire, qui va, je crois, à quarante mille petits écus, en comptant les menus frais. J'ai toujours entendu dire qu'il n'en avait coûté que quatre^vingt mille francs à M. de Montmartel. J'en connais qui ont couché avec leurs nièces à bien meilleur marché'. Enfin, il est incontestable que le pape a, de droit divin, la puissance de disr penser de toutes les lois. Mon oncle croyait même que, dans un cas pressant, sa sainteté pouvait permettre à un frère d'épouser sa sœur, surtout s'il s'agissait évidemment de l'avantage de l'Église; car mon oncle était très grand serviteur du pape.
A l'égard de la dispense pour épouser son père ou sa mère, il croyait le cas très embarrassant; et il doutait, si j'ose le dire, que le droit divin du saint père pût s'étendre jusque-là. Nous n'en avons , ce me semble, aucun exemple dans l'histoire moderne.
Ovide, à la vérité, dit dans ses belles Métamorphoses y lib. X, 33 1 :
Gentes tamen esse feruntur
In quibus et nato geiiiu*iz et nata parenti Jungitur; et pietas geminato crescit amore.
Ovide avait sans doute en vue les Persans babyloniens, que les Romains, leurs ennemis, accusaient de cette infamie.
> On a lait Tapplicatloo de cette phnae i Voltaire et i madaïae Denis ; je oe sais sur quel motif. B.
33o GHAP. VI. DE l'inceste.
Le partisan des péchés de la chair, qui a écrit contre mon oncle, le dé6e de trouver un autre passage que celui de Catulle. Hé bien ! qu'en résulterait-il ? qu'on n'aurait trouvé qu'un accusateur contre les Perses, et que par conséquent on ne doit point les juger coupables. Mais c'est assez qu'un auteur ait donné crédit à une fausse rumeur, pour que vingt auteurs en soient les échos. Les Hongrois aujourd'hui font aux Turcs mille reproches qui ne sont pas mieux fondés.
Grotius lui-même, dans son assez mauvais livre sur la religion chrétienne % va jusqu'à citer la fable du pigeon de Mahomet. On tâche toujours de rendre ses ennemis odieux et ridicules.
Notre ennemi n'a pas lu sans doute un extrait du Zend-Ai^esia^ de Zoroastre, communiqué dans Surate à Lordius, par un de ces mages qui subsistent encore. Les ignicoles ont toujours eu la permission d'avoir cinq femmes : mais il est dit expressément qu'il leur a toujours été défendu d'épouser leurs cousines. Voilà qui est positif. Tavernier, dans son livre IV, avoue que cette vérité lui a été confirmée par un autre mage.
Pourquoi donc notre incestueux adversaire trouvet-il mauvais que M. Tabbé Bazin ait défendu les anciens Perses? Pourquoi dit-il qu'il était d'usage de coucher avec sa mère? Que gagne-t-il à cela? Veut-il introduire cet usage dans nos familles? Ah! qu'il se contente des bonnes fortunes de Babylone.
I II existe cinq tradiictioDS françaises du Truite de la vérité dt la religion chrétienne, par H. Grotius. B.