LORD HOME
« Dieu protège le droit! »
Alors , ô Téviot ! comme l'écho de tes rives retentit lorsque le son du cor et de la trompette donnèrent le signal du départ aux deux guerriers ennemis , et qu'au milieu de la lice, élevant leur bouclier d'un pas mesuré et l'œil attentif, les combattants se joignirent!
Il conviendrait mal de peindre aux oreilles sensibles de mon aimable auditoire les casques retentissants sous les coups de la hache , et le sang coulant de plus d'une blessure ; car le combat fut long et acharne, et les deux champions hardis et vigoureux. Mais si chaque dame qui m'écoute était un chevalier, il me serait facile de dépeindre une lutte de guerriers ; car j'ai vu l'éclair des combats sillonner les airs, le froissement de la claymore et de la baïonnette , le cheval de bataille galopant dans le sang , et affrontant la mort au miheu des chances incertaines du combat : j'ai dédaigné de reculer d'un pas.
C'en est fait I c'en est faiti ce coup fatal l'a étendu sur l'arène ensanglantée; il s'efforce de se relever... Brave 3Iusgrave I non, jamais tu ne te relèveras ! le sang t'étouffe... Qu'une main bienfaisante détache la visière de son casque, défasse l'agrafe de son hausse-col, et lui donne le moyen de respirer... ô secours inutile I... Hàtez-vous, saint rehgieux, hàtez-vous avant que le pécheur expire I écoutez la confession de toutes ses fautes , et frayez-lui le passage de la terre au ciel !
Le vénérable frère s'empressa d'accourir. En traversant la lice ses pieds nus se teignirent de sang. Sans faire attention aux cris qui célébraient le triomphe du vainqueur, il souleva le mourant.
Sa barbe et ses cheveux argentés flottaient en longues boucles, tandis qu'il priait à genoux. Il tient le crucifix élevé devant ses yeux qui s'éteignent, et prête une oreille attentive pour entendre sa confession prononcée d'une voix mourante. Il le soutient dans ses bras, et au même moment où l'àme se sépare du corps il lui prodigue des consolations spirituelles et lui recommande d'avoir confiance en Dieu ! Il prie sans être entendu... Les angoisses de la mort ont cessé l... Richard de Musgrave ne respire plus.
Comme s'il eût été épuisé par le combat, ou qu'il eût réfléchi sur ce triste spectacle , le vainqueur reste debout en silence. Il ne relève point la visière de son casque^ est sourd aux acclamations, insensible aux serrements de main qui le félicitent, quand tout à coup des cris étrangers de surprise et d'effroi s'élèvent du milieu des rangs des Écossais 5 et, tous saisis d'une terreur panique, s'empressent d'ouvrir leurs rangs pressés à un homme à demi-vêtu, et semblable à un spectre qui accourait du château. Il franchit la barrière d'un saut, et regarde autour de lui d'un air effaré et hagard, comme s'il eût été en délire et souffrant; et tous reconnurent en lui William de Deloraine! Les dames quittèrent en hâte leur siège, les maréchaux sautèrent en bas de leurs coursiers : « Qui es-tu donc, s'écrièrent-ils^ toi qui as combattu et vaincu? » Son casque au brillant panache fut bientôt détaché... <• Cranstoun des bords du Téviot I j'ai combattu et vaincu pour ce noble prix. » Il dit, et conduit l'enfant à sa mère.
Elle couvrit de baisers l'enfant qui lui était rendu, et le pressa un millier de fois sur son sein ; car^ sous l'air d'impassibilité dont s'entourait son esprit inflexible, son cœur avait frémi à chaque coup. Néanmoins elle ne daigna point remercier lord Cranstoun,
quoiqu'il eût respectueusement mis un genou à terre devant elle. Je ne vous rapporterai point les pourparlers qui eurent lieu^ ni ce que dirent Douglas, Home et Howard... car Howard était un ennemi généreux... ni comment le clan réuni pria la châtelaine d'oublier les dissensions, et de daigner bénir l'heure nuptiale du lord Cranstoun, et de la fleur du Téviot.
XXYI.
Elle regarda la rivière, regarda la montagne, songea à la prophétie des esprits élémentaires, et alors rompit un silence jusque là sombre et obstiné... « Le destin, et non pas vous, m'a vaincue; les étoiles peuvent verser leur bienveillante influence sur les bords du Téviot et la tour de Branksome, car l'orgueil est dompté et l'amour libre. «Elle prit la main de la belle 3Iarguerite qui, tremblante et respirant à peine, se soutenait difficilement ; et la mettant dans celle de lord Cranstoun : « Comme je suis fidèle à toi et aux tiens, sois fidèle à moi et aux miens ! Ce lien d'amour sera le nœud qui nous unira, car ce jour est celui de vos noces, et tous ces nobles lords resteront pour l'embellir de leur présence...»
En quittant la lice, elle tira bon nombre d'éclaircissements de Cranstoun sur son combat avec Deloraine, sur son page, et sur le livre qu'il avait enlevé au chevalier blessé ; et comment il s'était rendu dans son château ce matin même à l'aide d'un charme; comment, revêtant l'armure de sir William que le page avait enlevée au chevalier pendant son sommeil, il s'était chargé du combat singulier. Mais il dissimula la moitié de l'histoire , et traîna en longueur jusqu'à ce qu'il eût rejoint la dame de ses pensées... La châtelaine ne voulut point dévoiler au grand jour le pouvoir de sa science magique; mais elle comptait bien, avant que minuit eût sonné, rabaisser l'orgueil de ce page étrange, re-
tirer e livre de ses perfides mains, et le renvoyer au tombeau de Michel... Il est inutile de rappeler les tendres discours qu'échangèrent Marguerite et Cranstoun, ni comment elle parla de ses anciens chagrins, et raconta comment son cœur se livrait à la crainte ou à l'espérance durant son combat avec Musgrave. Il n'est pas besoin de redire la joie de ces deux amants : un jour, nobles damoiselles, vous la connaîtrez parfaitement.
Un hasard avait retiré William de Deloraine de sa léthargie, et lui avait appris que, dans la lice, un autre, couvert de ses armes et de son bouclier, brandissait la hache contre le fier Musgrave sous le nom de Deloraine. De là son empressement à courir sans armes au lieu du combat, de là l'effroi qu'avait causé sa présence dans tout le clan, qui l'avait pris pour un uraith éphémère^ et non pour un homme véritable et vivant. La vue de ce nouvel allié lui plut peu : néanmoins lorqu'il vit le résultat du combat, il l'aborda cordialement. Il ne voulut point réveiller une vieille querelle, car il était exempt de rancune, quoique brusque et avare de démonstrations de politesse. Dans ses expéditions sur le pays ennemi, il répandait rarement du sang, excepté lorsqu'il avait en tête des hommes armés, ou, comme il était juste, dans des cas d'inimitié mortelle. Il ne gardait jamais rancune d'un coup bravement porté en combat loyal par un noble adversaire : et c'est ce dont il fut facile de s'apercevoir dans cette circonstance, lorsqu'il porta ses regards sur le corps de Musgrave ; la douleur, quoique à moitié déguisée sous un air rébarbatif, obscurcit son front rembruni, et, penchant tristement la tôte, il fit ainsi l'épitaphe de son ennemi :
> Apparition du spectre d'une personne vivante, a. m.
" Maintenant, Richard Musgrave, tu gis étendu sans vie ! Certes, tu étais mon ennemi mortel ; car, si j'ai tué le frère qui t'était cher, ta main m'a ravi le fils de ma sœur -, et lorsque je restai trois longs mois dans les sombres cachots du château de Naworth, jusqu'à ce que j'eusse payé une rançon de mille marcs, Musgrave, c'est toi qui me rendis ce mauvais service. Et s'il nous était permis de nous mesurer, et que tu fusses en vie comme moi, nul mortel n'aurait le pouvoir de nous séparer avant que l'un de nous ou tous les deux rendissent le dernier souffle j et pourtant que Dieu donne le repos à ton âme ! car je sens bien que jamais je ne trouverai un plus noble ennemi. Dans tous les comtés du Nord dont la devise est bride , éperon et lance <, tu l'emportais sur tous pour suivre le butin. C'était plaisir, lorsque nous regardions en arrière, de te voir pour-chasser ton ennemi, animer le limier terrible sur sa trace, et sonner la charge avec ton cor (8} : je donnerais les terres de Deloraine pour que le redoutable Musgrave pût revivre... »
Il continua ainsi d'exhaler ses regrets jusqu'à ce que la troupe de lord Dacre reprît le chemin de Cumberland. Ils relevèrent le corps du brave Musgrave et le placèrent sur son bouclier ensanglanté : se succédant par quatre, ils portèrent ce noble fardeau sur des lances placées horizontalement. En avant du cortège, la musique funèbre des ménestrels était par intervalles apportée sur l'aile des vents ; derrière, quatre prêtres en étoles noires chantaient un requiem pour l'âme du guerrier; autour s'avançait lentement la cavalerie ; lespiqueurs marchaient laissant traîner à terre
1 Ces comlés portaient dans leurs armes un filet de cheval, un éperon et une lance.
le fer de leur lance, et ils portèrent ainsi le brave chevalier à travers le Liddesdale jusqu'au bord du Leven, et de là dans la nef élevée de Holm Coltrame, où ils le déposèrent dans le tombeau de son père . t
Les accents inspirés de la lyre, quoique les chants du ménestrel aient cessé, prolongent les sons imitatifs de la procession funèbre. Elle se rapproche ou s'éloigne : tantôt le bruit de sa marche frappe l'oreille, tantôt il se perd dans le lointain ; un moment on croit l'entendre gravir le flanc de quelque montagne, et l'instant d'après les sons se meurent au fond d'une vallée profonde; la musique funèbre des ménestrels, les chants sinistres du requiem frappent alternativement la brise ; enfin, lorsque la tombe se referme sur le guerrier, des masses de voix ébranlent en chœur les voûtes du saint lieu. Après un instant de silence on lui demanda pourquoi lui, qui maniait si harmonieusement la harpe, se fatiguait ainsi à errer mal récompensé sur une terre pauvre et ingrate, tandis que l'Angleterre plus généreuse récompenserait mieux son talent.
Le vieux ménestrel, quoique sa harpe, le seul ami qui lui restât, lui fût chère, la voyait avec peine placée si haut au dessus de ses chants improvisés ; encore moins voyait-il avec plaisir des paroles de mépris déprécier la terre qui lui était si douce : aussi la voix du barde était-elle fière et élevée lorsqu'il reprit ainsi le sujet de ses vers.
Respire-t-il un homme assez dépourvu d'âme pour qu'il ne se soit jamais dit à lui-même : Yoici la terre qui m'appartient , celle qui m'a vu naître I dont le cœur ne se soit pas épanoui d'une noble joie en tournant ses pas vers sa patrie , après avoir erré sur une plage étrangère ? S'il existe un tel être , observez-le bien. Ce n'est pas pour lai que résonne la ravissante harmonie des ménestrels. Quand même ses titres seraient imposants, son nom glorieux , sa fortune aussi vaste que ses désirs peuvent s'étendre ; malgré ces titres, toute cette puissance , tout ce vain amas d'or , le misérable , concentré en lui-môme , vivant, perdra tout droit aux éloges de la renommée, et , mourant doublement , rentrera dans l'obscure poussière d'où il est sorti sans qu'aucune larme , aucun honneur , aucun éloge l'accompagne dans la tombe.
0 Calédonie , terre sombre et sauvage , mère nourricière des enfants de la poésie I pays de noires bruyères et de bois touffus , pays de montagnes et de lacs , terre de mes pères ! quelle main mortelle pourrait dénouer le lien filial qui m'attache à ton sol rude et hérissé ? Maintenant encore , lorsque , l'œil fixé sur chaque paysage que connut ma jeunesse, je songe à ce qui est et à ce qui fut autrefois, il me semble que, de tous ceux qui me furent ravis , tes bois et tes ruisseaux soient les seuls amis qui me restent ; et mon cœur les en chérit davantage même dans l'excès de mes maux. Ohî que j'erre encore sur les rives de l'Yarrow,
quoique personne n'y guide mes pas affaiblis par l'âge 5 que je respire la brise dans les jachères d'Ettrick , quoique son souffle glace mes joues flétries ; que je puisse encore reposer ma tête près de la pierre du Téviot , quoique , seul et oublié , le barde pût y rendre le dernier soupir !
Les apprêts de la fête appellent les ménestrels au château de Branksome : ils n'étaient pas méprisés comme moi. Par bandes recrutées du voisinage et des points éloignés on voit arriver ces joyeux prêtres de l'allégresse et de la guerre , prêts à jouer leur rôle dans les fêtes et dans les combats -, ils prenaient part au banquet et à la bataille. Peu d'instants auparavant , ils faisaient entendre des accents de mort à l'avant-garde de leurs clans belliqueux , et maintenant la grille de fer de la herse s'élève pour livrer passage à ces gais convives. Les sons de leurs cornemuses, les accords de leurs harpes, leurs danses, les plaisirs bruyants de la table, et leurs chants ébranlent et font retentir les lourdes tourelles.
Je n'entreprendrai point de vous dépeindre la splendeur de la cérémonie nuptiale , de faire passer sous vos yeux dans la riche chapelle et les damoiselles et les nobles dames , les écuyers et les chevaliers; de parler des brillantes garnitures de boutons, des manteaux couleur d'émerau de, des coiffures splendides, des robes fourrées de petit-gris \ de vous représenter autour de l'autel et les panaches ondoyants, et le bruit des éperons et des riches chaînettes ; et il serait difficile pour un barde de rendre le changement de couleur des joues de la belle Marguerite, de cette aimable rougeur qui s'anime ou s'efface sous les impressions diverses de lu crainte ou de la pudeur.
Quelques bardes ont dit dans leurs chants que la noble châtelaine n'approcha ni de l'autel ni de la chapelle, ni n'osa honorer de sa présence la cérémonie nuptiale , tant elle redoutait l'approche d'un lieu saint. Calomnie que tout cela, puisqu'elle ne se livrait qu'aux pratiques permises de la magie (1) 5 cardes paroles et des signes eflicaces ont du pouvoir sur les esprits aux heures planétaires. Cependant je ne suis guère disposé à approuver la conduite de ceux qui se hasardent à pratiquer cet art dangereux; mais j'affirme, comme chose certaine, que la noble dame se tenait à côté de l'autel. Elle portait une robe de velours noir, sur la tête un chaperon cramoisi , brodé et semé de perles, enrichi d'or et garni d'hermine ; un émérillon , tenu en laisse par un cordon de soie , était perché sur son poing (2).
La cérémonie nuptiale fut bientôt terminée ^ midi , l'heure la plus gaie de la journée , sonnait : alors un splendide banquet était préparé sous les voûtes élevées de la grande salle. Les maîtres d'hôtel et lesécuyers s'empressaient d'assigner à chaque convive la place qu'il devait occuper , des pages se tenaient prêts à découper et distribuer les mets ; le prêtre avait béni et le chapon , le héron et la grue , et le paon orné de son brillant plumage '3) , et la hure du sanglier relevée de son glorieux entourage (4) , le cygne du lac de Sainte Marie (5) , le ptarmigan et la venaison. Alors au dessus, au dessous, au dehors, au dedans, tout retentit des éclats bruyants de la joie, car du balcon élevé résonnèrent la trompette , la cornemuse et le psaltérion ; on entendit le bruit des coupes vidées par les vieux guerriers au milieu d'une conversation animée et des éclats de rire ; de jeunes chevaliers, d'un ton plus doux adressaient la parole à voix basse aux dames qui
souriaient. Les faucons chaperonnés , perchés sur les poutres , joignaient leurs cris aigres au tumulte, battaient des ailes et agitaient leurs grelots de concertavec les hurlements des chiens courants. Le vin de Bordeaux , d'Orléans et du Rhin circulaient à la ronde ; les écuyers tranchants, fort occupés, remplissaient leur office, et tout n'était que gaieté et bombance.
Le page-lutin , ne perdant aucune occasion de faire le mal , s'efforça, au moment où les esprits étaient exaltés, d'exciter des querelles et des méfiances , jusqu'à ce qu'enfin Conrad , seigneur de Wolfenstein , violent de son naturel , de plus échauff'é par le vin , et alors de très-mauvaise humeur , au sujet de quelques coursiers qu'avait perdus sa troupe, se montant de parole en parole , frappa de son gantelet le brave laird de Hunthill (6) , bouillant et fier : Rutherford , auquel on a donné le nom de Diccon , tire l'épée. Il était persuadé , d'après le dire du page , que Hunthill lui avait enlevé ces coursiers, et lord Howard, Home et Douglas se levèrent pour apaiser la querelle qui s'allumait. Le sombre Rutherford parla peu , mais mordit son gant et secoua la tête (7). Quinze jours après , dans les bois d'Inglewood, le fier Conrad , froid et baigné dans son sang , la poitrine couverte de blessures, fut trouvé par le limier d'un garde. Les circonstances de sa mort restèrent inconnues; son épée avait disparu , lame et fourreau ; mais depuis oh dit que Diccon porta toujours «ne lame de Cologne.
Le nain , qui craignait que l'œil de son maître s'aperçût de ses perfides menées , se rendit alors dans l'office , où bon nombre d'intrépides tenanciers goûtaient les plaisirs de la table tout aussi gaiement et aussi bien que ceux qui étaient assis sur les sièges
distingués de la grande salle. Watt-Tinlinn y défiait gaiement , la coupe en main, Arthur (1) Fire-the-Braes * , et celui-ci, en y faisant raison, porta le même défi à la ronde, comme pour faire preuve de politesse aux joyeux guerriers d'Ho%Yard. Red- Roland Forster , pour payer la dette des Anglais , s'écria d'une voix forte : « Une tournée générale , et à pleins bords, à la belle fiancée I » A chaque toast l'aie brune , puisée dans les cuves et les Seaux, moussait à flots dans les coupes ; tandis que tous les cavaliers s'écriaient d'une commune voix que jamais pareil jour de fête n'avait égayé leur clan depuis que le premierBuccleuch avait obtenu son nom , lorsque le daim fut pris dans la vallée -.
L'astucieux page, dans un esprit de vengeance, se rappela l'arc de Tinlinn, et jura qu'il lui paierait cher la flèche qu'il avait lancée. D'abord il molesta le tenancier par des railleries amères et des plaisanteries mordantes ; lui parla de sa fuite au combat de laSohvay , et ajouta que Hob Armstrong s'était chargé de coi.soler sa femme : ensuite , évitant son bras vigoureux , il lui fit mille méchancetés au moment où il ne s'y attendait pas , enleva de dessus son assiette les morceaux qui lui plaisaient le plus, renversa sa coupe de bière au moment où il la portait à ses lèvres , et , se glissant furtivement , lui perça le genou jusqu'à l'os avec un poinçon. La blessure envenimée et la jointure en suppuration lui rappelèrent long-temps le cuisant souvenir de l'instrument perfide. Le tenancier , bondissant sur son siège ; jura et se démena , renversa la table et les flacons : ce fut un tumulte et des cris épouvantables. Le mauvais garnement se sauva et regagna la grande salle où il se posta dans un renfoncement obscur , et. , faisant une grimace , murmura entre ses dents : « Perdu I perdu I perdu ! »
1 Pire the braes, c'est-à-dire, brûle-toitt, a. a-
2 Buccleueh est formé de luch, daim, et cîeuch, yallée. a. M.
Sur ces entrefaites , la noble dame , de peur que quelque autre querelle vînt troubler la concorde de la journée, avait ordonné aux ménestrels de cbanter leurs lais. Le premier s'avança, le vieil Albert Grœme, le ménestrel de cet antique nom (9). Nul ne maniait aussi habilement la harpe que lui dans toutes les terres en litige ; ayant des amis partout, ceux de sa race , quel que fût celui qui perdît , étaient toujours sûrs de gagner : ils enlevaient les bœufs qui servaient à les nourrir tout aussi bien en Ecosse qu'en Angleterre. Sur un ton simple et inspiré par la nature, le barde des frontières récita son chant naïf.
ALBERT GROEME.
« C'était une belle dame anglaise (le soleil brille radieux sur les murs de Carlisle) qui voulait épouser un chevalier écossais , car l'amour sera toujours le maître de tout.
« Us virent avec délices le lever du soleil lorsqu'il brilla radieux sur les murs de Carlisle, mais ils étaient tristes avant la lin du jour, quoique l'amour fût toujours le maître de tout.
« Son père lui donna un collier d'or et de riches bijoux , aux lieux où le soleil brille radieux sur les murs de Carlisle ; son frère ne lui donna qu'un flacon de vin , irrité de ce que l'amour est le maître de tout.
« Car elle avait des terres en prairie et en enclos , aux lieux où le soleil brille radieux sur les murs de Carlisle; et il jura sa mort plutôt que de soufTrir qu'un chevalier écossais devînt le maître de tout.
• A peine avait-elle goûté ce vin (le soleil brille radieux sur les
murs de Carlisle) , qu'elle tomba morte dans les bras de son fidèle amant, car l'amour était toujours le maître de tout!
« Il perça le cœur de son frère aux lieux où le soleil brille radieux sur les murs de Carlisle. Ainsi périssent tous ceux qui voudraient de la sorte séparer deux amans fidèles, afin que l'amour soit toujours maître de tout.
« Et alors il prit la croix divine aux lieux où le soleil brille radieux sur les murs de Carlisle , et il mourut pour l'amour de sa dame en Palestine. Ainsi l'amour était toujours le maître de tout.
« Maintenant vous tous , ô amans fidèles (le soleil brille radieux sur les murs de Carlisle) , priez pour les âmes de ceux qui sont morts pour l'amour, car l'amour sera toujours le maître de tout ! »
Au moment où finit le lai simple d'Albert , se leva un barde d'une prestance plus fière, renommé à la cour de l'orgueilleux Henri pour ses sonnets , ses poèmes et ses rondeaux : alors résonna ta harpe long-temps sans pareille^ ô Fitz-Traver, chantre de l'harmonie ! L'aimable Surrey aima ta lyre... qui n'a entendu parler de la gloire de Surrey (10) ? L'âme de feu du héros gonflait sa poitrine. La gloire immortelle du barde s'est attachée à son nom, l'amour rehaussé de tout l'éclat de la chevalerie fut son partage.
Ils allèrent chercher ensemble des climats éloignés , et souvent dans un bosquet d'oliviers , lorsque le soir arrivait avec ses cieux parsemés d'étoiles, ils chantaient l'amante absente de Surrey. Le paysan italien s'arrêtait tout court , et pensait que des esprits célestes faisaient entendre leur divine mélodie autour du lieu où reposait quelque saint ermite , tant étaient doux les accords
OÙ se mariaient la harpe et la voix pour célébrer le nom de Géraldine.
Fitz-Traver I oh I quelle bouche pourrait dire les douloureux déchirements de ton cœur fidèle , lorsque la sentence de l'ingrat Tador assassina Surrey , dont les vers ne périront jamais ! Méprisant la colère du tyran , sa harpe appela l'indignation et la vengeance. Il abandonna , pour les tours de fer de Naworth , les frais ombrages de Windsor et le luxe des cours 5 et , fidèle au nom de son protecteur Fitz-Traver , il s'attacha à la personne d'un HoNvard -, il était le favori de lord William et chef de tous ses ménestrels.
FITZ-TRAVER.
'« C'était la veille de la Toussaint , et le cœur de Surrey battait rapidement. Dans son anxiété il entendit, en tressaillant , la cloche de minuit qui lui annonçait l'approche de l'heure mystérieuse où le savant Cornélius lui avait promis de lui faire voir, à l'aide de son art , la dame de ses pensées, quoique entre elle et lui mugît le terrible Océan. Malgré cet éloignement, le sage s'était engagé à si bien faire jouer la puissance de la magie, que Surrey, la verrait elle-même en personne et s'assurerait si elle l'aimait encore et pensait toujours à lui.
xvn.
« Le magicien conduisit le brave chevalier dans la pièce voûtée où il se livrait aux pratiques de son art j elle était plongée dans l'obscurité , si ce n'est que devant une glace large et élevée un cierge consacré jetait une lueur incertaine sur un attirail mystique de magie , sur une croix, des caractères . des talismans ,
un aîmageste et un autel , le tout à demi éclairé; car la lumière du cierge était vacillante, pâle et mourante, comme la lampe qui veille auprès du lit d'un agonisant.
» Mais bientôt au sein môme de cette glace large et élevée brilla une lumière qui lui était propre. Le comte commença à voir poindre sous sa surface des formes nébuleuses et indécises, comme les rêves d'un sommeil agité ; peu à peu elles se casèrent et se dessinèrent de manière à former un riche et spacieux appartement. Une portion de cette chambre était éclairée par les pâles rayons d'une lampe placée près d'un lit de repos recouvert d'un tissu de soie d'Agra ; la lumière argentée de la lune en éclairait une autre partie , et le reste était plongé dans l'obscurité.
« Ce spectacle était beau; mais combien était au delà de toute expression l'être aux formes délicates et gracieuses qui était étendu sur le lit de repos qu'ornaient les riches produits de l'Inde. Ses blonds cheveux tombaient épars sur un sein d'albâtre. La pâleur de ses belles joues semblait attester qu'elle languissait d'amour. A demi vêtue d'un négligé flottant, et nonchalamment penchée, elle était absorbée par la lecture de quelques vers gravés sur des tablettes d'ivoire. Ces vers chéris, qui faisaient battre son cœur, étaient ceux de l'heureux Surrey ; ces formes ravissantes et gracieuses , celles de lady Géraldine.
« Un nuage se répandit peu à peu sur ce tableau intéressant , et voilà cette vision enchanteresse... Ainsi l'envie d'un roi a répandu les ténèbres et la mort sur les jours glorieux de mon maître
bien-aimé. Tyran jaloux et impitoyable, puisse le ciel venger sur toi et sur ta postérité la plus reculée les caprices furieux de ton autorité despotique, ton lit nuptial ensanglanté, les reliques de nos saints dépouillées, le sang du noble Surrey cruellement assassiné^ et les larmes de Géraldine I »
Le chant de Fitz-Traver fut applaudi à la fois par les chefs écossais et par ceux du pays voisin. Les premiers haïssaient jusqu'au nom de Henri , et les derniers suivaient encore la foi cathoUque. . . Alors se leva d'un air fier Harold, barde du brave Saint- Clair, Saint-Clair, qui, se trouvant à un splendide banquet chez HomCj avait suivi ce lord pour lui prêter l'appui de son bras. Harold a vu le jour aux lieux où la mer agitée mugit autour des Orcades battues par la tempête, où chaque île, chaque détroit , chaque baie reconnaissait autrefois la puissance souveraine des Saint-Clair (il). Leur palais, objet de ton orgueil et de tes regrets, ô brillant Kirkwall, tombelentement en ruines (12). C'est de là qu'il a souvent vu se soulever les flots impétueux de Pentland, comme si le terrible Odin y eût soufflé la tempête. Là il a souvent suivi de l'œil , la pâleur sur le front et le cœur oppressé, le navire luttant contre les vagues en furie-, car sa jeune âme isolée aimait à se repaître de tout ce qui était grand et terrible.
Or le merveilleux et le terrible ne manquaient pas à l'imagination dans ces îles sauvages ; car c'était sur leurs bords qu'étaient venus autrefois les fils du farouche Lochlin. Les pirates du Nord vivaient de rapines et de carnage , et laissaient sur leurs traces de nombreux cadavres aux oiseaux de proie ; leurs chefs intrépides se déclaraient les rois deTOcéan; leurs barques étaient les dragons de son humide empire (13). Là , pendant la tempête
CHANT VI. -grj
-qui sifflait dans la vallée, le Scalde racontait ses récits merveilleux, et sur plus d'une colonne runique il avait célébré son culte idolâtre. Harold , dans sa jeunesse, avait ainsi appris à connaître dans les vers barbares de leurs sages et ce serpent de mer dont les replis gigantesques entouraient le monde entier Cl 4), et ces filles de sang dont les hurlements affreux distribuaient le carnage et la mort sur les champs de bataille (15) , et ces chefs qw, guidés dans la nuit par la pâle lueur des tombeaux , pillaient la sépulture des anciens guerriers, arrachaient à leurs cadavres les armes (16) qu'ils tenaient embrassées , troublaient le silence de la tombe par des cris de guerre et appelaient les morts au combat. L'imagination enflammée par des idées de guerre et de merveilleux , le jeune Harold arriva sous les frais ombrages de Roslin , où de riantes vallées et la riche parure des bois lui inspirèrent des chants plus doux; mais néanmoins quelque chose des superstitions du Nord s'y alliait avec avantage à une poésie plus harmonieuse.