XXVII
A quel charme recourut le roi Robert, dites , pour passer sans ennui son temps de veille? Son cœur patriote s'enflamma à de nobles pensées : il songea aux batailles courageusement gagnées pour l'indépendance de son pays , aux forteresses prises d'assaut, aux villes délivrées, à de hardis desseins et à d'audacieuses actions, à la rose d'Angleterre , flétrie et déchirée , à la croix d'Ecosse portée en triomphe , aux déroutes et aux victoires , à la
guerre et aux trêves ; enfin les pensées qui occupent les héros , occupèrent Bruce. S'étonnera- 1- on si , au milieu de ces hautes méditations, le sommeil ne visita point l'œil du monarque ? Voilà que sur la eime occidentale du Coolin commence à se répandre une pâle lumière, la loutre regagne sa retraite, et la mouette qui s'éveille pousse un cri aigu -, alurs le page veille à son tour , et le roi abandonne à un repos nécessaire son esprit inquiet.
C'était une tâche difficile pour les yeux d'Allan , que la veille scrupuleuse qu'exigeait leur sûreté commune. Il garnit le feu et fait briller la lumière pétillante du pin fendu , puis il considère quelques instants en silence ses hôtes qui dorment enveloppés de leurs plaids. Mais nulle crainte n'avait accès dans son âme , car il était issu d'une race guerrière, et s'il parvient à l'âge mur, il pourra égaler les plus vaillants chevaliers du monde. Puis il songe au château de sa mère , aux bosquets verdoyants de ses petites sœurs , aux jeux de son enfance dont ils furent témoins , et à la longue messe du chapelain Don Joseph. ]Mais bientôt devant ses yeux fatigués meurent les dernières clartés de la flamme. Il se relève alors , et considère le lac où commencent à luir les rayons pâles encore de l'aurore naissante. Le brouillard couvre les cimes du Coolin , la brise du matin frise le lac -, les petites vagues sombres, poussées vers la terre, viennent sans cesse baiser les rochers ou le sable : c'est un bruit qui endort. Ensuite il rêve aux histoires qui amusèrent ses premiers ans , aux démons rencontrés par les pèlerins au milieu de la route, aux fées légères et aux spectres hurlants, à la terrible cabane de la sorcière maudite, à la grotte d'albâtre de la sirène qui étend son corps dans les ondes de l'Océan inaccessibles au soleil, dans la retraite enchantée de Strathaird (3). Emporté par son imagination , il pénètre dans ce séjour. A ses yeux se présentent les routes de la caverne ; il ne
voit plus les sombres murs de la hutte, son pied foule un pavé de marbre, et sur sa tête d'éblouissantes sculptures brillent comme un firmament d'étoiles I... Ecoutez ! n'entend-il pas la naïade exprimer sa colère par le cri perçant?... Nonl... trop tard, hélas I le cri bienveillant du captif vient interrompre le rêve d'Allan ; lorsqu'il veut se relever de terre, le poignard d'un des brigands trouve son cœurl il lève ses yeux troublés... murmure le nom de son maître... et meurt !
Le roi ne se réveilla pas de môme ! sa main saisit au milieu des flammes un tison ardent, première arme qu'il trouve dans sa colère. Avec celte arme il affronte l'assassin, et venge d'une manière éclatante le jeune Allan I la cervelle écrasée du montagnard et son sang qui bouillonne frémissent sur le tison à demi éteint; le meurtrier rend le dernier soupir et tombe ! Le lord des Iles n'est pas moins redoutable dans sa fureur : un brigand expire sous son épée ; un autre est renversé par son bras terrible et va recevoir la mort. Mais, tandis que la dague de lord Ronald boit le sang qui sort de ses flancs, le chef des brigands lève derrière lui une main perfide I... Ah! s'il était secouru un moment, jusqu'à ce que Bruce, qui ne peut combattre deux ennemis à la fois, en ait jeté un second à terre ou sur le cadavre de son camarade!... Yoici qu'on le secourt... Le jeune [captif s'élance sur le bras levé, le saisit fortement... et, avant qu'il parvienne à reconquérir la hberté de son bras, le traître est renversé; il soupire percé d'une blessure mortelle, tandis que Bruce l'empêche de se relever.
« Scélérat ! pendant qu'il te reste une étincelle de vie, fais-mo connaître quel noir complot arma ta main d'un poignard meur-
trier contre les jours d'étrangers paisibles? »— « Tu n'es pas un étranger I murmura le montagnard d'une voix mourante ; je te connais bien ; je te connais pour être l'ennemi juré de mon puissant chef, le noble Lorn. »— Dis-moi encore, et dis la vérité pour le saint de ton àme... D'où vient ce jeune garçon ? apprends-nous son pays, sa naissance et son nom : répare ainsi ton action infâme. »— « Ne me tourmente pas davantage !.. mon sang circule déjà froid... je n'en sais pas plus que je n'en ai dit. Nous l'avons trouvé dans une barque, que nous examinions pour différents motifs... et je pensai.... » La mort lui coupe la parole : dans le sang et le carnage, comme il y avait vécu, mourut Comac-Doil.
Alors, s'appuyant sur son épée sanglante, le vaillant Bruce dit à Ronald : « Maintenant honte à nous deux!... ce jeune garçon lève au ciel sa figure muette, et joint les mains pour témoigner au Très-Haut sa reconnaissance de noire déhvrance miraculeuse. Ses gestes muets ont déjà rendu à Dieu des actions de grâces que nos langues à nous, libres qu'elles sont, n'ont pas encore prononcées ! >• Il fit relever le jeune homme en lui parlant avec douceur; mais remarquant qu'il frissonnait à la vue de son épée, il essuya le sang qui la couvrait et la remit dans le fourreau . « Hélas I pauvre enfant, dit-il, le destin t'a bien maltraité, lorsqu'avec un cœur si sensible et un corps si frêle il te fait d'abord esclave d'un pirate, puis te donne en place un patron comme moi, dont le sort est de mener une vie errante -, un prince sans royaume, dont les jours incertains se passent au milieu du sang et des combats... Mais, tout privé d'amis qu'il est, Bruce saura te donner un asile.. Viens, viens, Ronald ! sur ce cadavre ont assez coulé tes généreuses larmes, et le destin d'AUan a été bien vengé... viens, éloignons-nous d'ici... le jour se lève. Cherchons notre barque... j'espère qu'ils nous ont faussement dit qu'elle a misa la voile. »«
Mais avant de quitter le champ de bataille, le lord des Iles adresse de tristes adieux à Allan : « Qui racontera cette histoire dans le château de Donagaile ? dit-il ; ah ! qui apprendra à sa malheureuse mère que son enfant chéri est tombé dans la fleur de l'âge?... Compte sur moi, pauvre jeune homme î compte sur mes soins pour des messes et des prières funèbres, tandis que sur ces brigands^ là où ils sont tombés, hurlera le loup et criera le corbeau... » Yoici que la cime orientale des monts jette une lueur rougeàtre sur le lac noir-, de brillants rayons d'or et de pourpre bigarrent les ravins, les précipices, les pointes de rochers... C'est ainsi que les grandeurs du monde brillent de loin, déploient leur fastueuse magnificence, et cachent avec soin les peines qui en sont inséparables... Sur ces dalles de granit, noires et larges, passait la route inégale et raide qu'ils avaient à suivre. Les guerriers s'entretinrent tristement, et le captif les suivit en silence.
CHAOT QUATRIÈME.
Étranger, si jamais dans ton ardeur de tout voir tu as porté tes pas dans les régions septentrionales de l'ancienne Calédonie, où la divinité qui règne sur les solitudes sauvages a établi son trône au milieu des lacs et des cataractes, ton âme a dû éprouver une jouissance sublime, quoique mélancolique, en considérant ces vallées que ne foulent jamais les pas de l'homme, et ces montagnes dont le front se perd dans la nue, en écoutant le torrent qui, se précipitant avec fracas de la cime des rochers, mêle le bruit de ses vagues aux cris de l'aigle^, au mugissement du lac et au roulement du tonnerre.
Oui, ce spectacle fut sublime pour toi, mais mélancolique... la solitude oppressait ton cœur Je désert fatiguait tes yeux-, et des craintes étranges et terribles commencèrent à comprimer ton sein de leur influence sévère et solennelle. Alors tu as désiré avoir près de la cabane de quelque bûcheron quelque chose qui donnât signe de vie, quelque commun et quelque grossier qu'il fut. Quel doux spectacle d'apercevoir alors s'élever au dessus du chaume les sombres nuages de fumée 1 combien t'ont réjoui le chant consolateur d'un coq ou les cris d'enfants se jouant sous la verdure du saule !
Tel est le tableau dont la grandeur sauvage cause un frémissement de terreur qui se soulage par un soupir-, tels sont les sentiments qu'on éprouve en vue des lacs de Ronnoch-, tel est le sombre ravissement qui nous transporte dans l'obscure vallée de Glencoe : ou plus loin, aux lieux où, sous le ciel du Nord, le lac
Eribol bat contre les flancs blanchâtres des cavernes qui le bordent... Mais prenons-en pour juge le ménestrel: ils cèdent le prix de la solennité du désert à ce rivage sublime d'horreur qui voit s'élever les sommets sourcilleux du Coolin, et entend le mugissement des vagues du Coriskin.
Les guerriers traversaient un sentier aussi sauvage, lorsque le son d'une voix forte et celui d'un cor retentirent sur l'aile de la brise. « C'est le cor d'Edouard, dit Bruce. Qui peut avoir occasioné un si prompt retour ? Vois-le, brave Ronald... Yois-le franchir les troncs d'arbres et les blocs de rochers, comme le cerf poursuivi par les chasseurs, impétueux dans ses mouvements, selon la coutume d'Edouard Bruce à la chasse ou dans les combats. Il nous a aperçus , et ses cris impatients de se faire entendre nous auront appris ce qu'il vient nous annoncer avant qu'il soit arrivé jusqu'à nous.
Edouard, en effet, s'écrie : « Que faites-vous ici occupés à faire la guerre au daim des montagnes, tandis que l'Ecosse réclame son roi? Une barque envoyée par Lennox nous a rencontrés, en route. Je suis revenu en hâte avec elle, pour apporter ces heureuses nouvelles... Stuart appelle le Teviotdale aux armes, et Douglas tire de son sommeil la vallée qui l'a vu naître; ta flotte, battue par la tempête, est parvenue à gagner, sans avoir beaucoup souffert, la baie de Brodick; et Lennox, à la tête d'une troupe choisie , n'attend que ton arrivée et tes ordres pour la transporter sur le rivage de Carrick. Voilà de bonnes nouvelles, mais écoute jusqu'au bout ! Edouard, le plus acharné de nos ennemis, en passant avec son armée dans le Nord, a rendu le dernier soupir sur les frontières... »
Bruce demeura calme : son visage impassible n'était guère accoutumé à s'épanouir à la joie^, mais son teint s'anima : « Maintenant ô Ecosse , dit-il, tu verras dans peu , avec l'aide puissante de Dieu, tes enfants libres et vengés de leurs ennemis I Et cependant, le ciel me soit à témoin, aucun sentiment intéressé des torts personnels qu'il a eus envers moi n'occasione la joie que j'éprouve de la mort d'Edouard (1). J'ai été armé chevalier par lui, et ai tenu de lui mon pouvoir et mes possessions ; et je puis porter témoignage qu'en retranchant de son histoire la page entachée des fureurs par lesquelles il a ruiné l'Ecosse, on y trouve un monarque brave et sage, cher à son peuple... » — « Que les bourgeois de Londres déplorent la perte de leur maître, et que les moines de Croydon inscrivent ses louanges, reprit le bouillant Edouard : éternelle comme la sienne, ma haine ne s'arrête point aux portes du tombaeu et ne meurt point avec lui ! Telle fut celle qui l'animait sur la rive de la Solway, lorsque dans sa fureur son bras mourant menaçait encore du poing la terre d'Ecosse, tandis que ses derniers accents appelaient la malédiction du ciel sur l'héritier de ses États, s'il épargnait un seul Ecossais jusqu'à ce que le dernier cadavre des rebelles gît sur le sol ensanglanté de la retraite qu'il se serait choisie ! Telle fut encore sa haine acharnée, lorsqu'en rendant le dernier soupir il renonça à la demeure paisible des morts, et ordonna à son armée implacable de transporter avec elle ses ossements sur la côte d'Ecosse (2) , comme si son œil éteint eût pu, môme après le trépas, jouir encore de ses malheurs I Telle fut sa haine... farouche, mortelle et invétérée. La mienne sera aussi constante, aussi profonde et aussi forte. »
« Les femmes, Edouard, peuvent combattre avec des paroles,
CHANT IV. Srs
les moines par des malédictions, mais les hommes ne doivent faire la guerre qu'avec leurs épées : tu ne manqueras pas d'ennemis vivants pour assouvir tes vengeances et tes haines mortelles. Pour le moment, en mer ! Jette les yeux sur le rivage et vois flotter les flammes de nos galères agitées par un vent favorable ! A bord ! à bord ! et hissons les voiles. Dirigeons-nous d'abord sur Arran, où se sont rassemblés en armes nos amis dispersés, le fidèle Lennox et de La Haye, et Boyd intrépide dans la mêlée. Il me tarde de me trouver à la tête de cette troupe de braves , et de voir encore une fois déployer mon étendard. Le noble Ronald nous accompagne-t-il dans notre course, ou demeure-t-il pour assembler les troupes de ses îles ? » — « Que les chances tournent pour ou contre Bruce , répliqua le chef, Ronald demeurera à ses côtés ^ et puisque nous avons là bas deux galères, que la mienne, si mon souverain le trouve bon, soit renvoyée pour aller appeler aux armes les clans d'Unist, et tous ceux qui entendent mugir les flots du Minche sur le rivage isolé de l'île Longue. Nous pouvons nous-mêmes, sans nous retarder beaucoup, avertir les îles qui se trouvent plus près; et bientôt sur le rivage d'Arran se trouvera rassemblée, avec l'aide de Torquil, une flotte intrépide, si les ordres de leur chef ont quelque empire sur les insulaires de l'Ouest. »
Ainsi fut pris leur hardi conseil. Mais avant que les galères eussent déployé leurs voiles , le sombre Coriskin et les flancs élevés du Coolin retentirent des accents plaintifs du chant de mort. Le longdes noires ondes du lac... les insulaires abattus, portant le corps de l'infortuné Allan , offraient un spectacle en harmonie avec ces tristes chants. A chaque pose, les cris déchirants de leur coronach redisent leur douleur aux échos environnants ; et lorsqu'ils se remettaient en marche, les cornemuses aux éclats bruyants
d'un lugubre pibroch déploraient la perte du jeune héritier de r>3nagaile. Les rochers et les cavernes de l'antique Coolin en répétaient à la ronde les lamentables accents, qui allaient se perdre et mourir à une grande hauteur sur ses flancs entourés de brouillards. Car jamais la voix ou l'instrument de l'homme n'avait atteint son sommet sourcilleux, dont l'écho ne répétait que le mugissement de la tempête ou les éclats bruyants du tonnerre.