‹ Œuvres de Walter ScottChapitre 27 sur 31 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

La scène de ce poème est d'abord au château d'ArtorDish sur la côle du comté d'Argyle, ensuite dans les îles de Skye et d'Arran, et sur la côte du comté d'Ayr, enfin près de Stirling. L'histoire commence au printemps de Tannée 1307, quand Bruce, qui avait été chassé d'Ecosse par les Anglais et par les barons qui avaieDt épousé celte querelle étrangère, revint de l'île de Rachrim pour faire de nouveau valoir ses droits à la couronne. La plupart des personnages et des incidents sont de notoriété historique. Les autorités dont s'est servi l'auteur sont principalement celles du vénérable lord Halles, qui a autant de droit à être appelé le restaurateur de l'histoire d'Ecosse, que Bruce, le restaurateur de la monarchie écossaise... et de l'archidiacre Barbour, à qui l'on doit une histoire en vers de Robert Bruce, dont une édition correcte paraîtra bientôt, sous les auspices de mon savant ami, le révérend docteur Jamieson'.

Abbotsford, 10 décembre t8l4.

CHANT PREMIER

L'automne s'éloigne... mais les plis de son manteau recouvrent encore les bois du noble Sommerville 5 sous une voile de pourpre tacheté d'or se mêlent encore la Tweed et ses tributaires ; le vent siffle plus aigu, le ruisseau retentit plus bruyant; néanmoins des sons mourants de l'harmonie des forêts se font encore entendre : c'est le soupir du ramier, c'est le cri aigre du rouge-gorge; et quelques teintes de la splendeur de l'été disent encore quand ce large soleil se couche derrière les montagnes d'Ettrick.

L'automne s'éloigne des plaines de Gala, des sons rustiques ne viennent plus réjouir nos bords chéris -, nous n'entendons

1 Cette édition est maintenant publiée.

plus les joyeux accents des chœurs se mêler aux ruisseaux et au vent qui en ride la surface. La dernière acclamation de joie vient de mourir à notre oreille, et le toit de chaume recouvre le chariot bruyant. Sur la colline déserte n'apparaît plus aucun signe de vie, sinon que, suivant avec lenteur le cortège de l'automne, quelques vieillards glanent le peu d'épis qui furent oubliés.

Croyez-vous que ces scènes moins brillantes aient encore des charmes? Aimez- vous à errer dans les royaumes flétris de l'automne, à voir la fleur de bruyère desséchée, sur la colline, à écouter la musique mourante des bois, à voir la feuille rougie trembler sur ia tige, à contempler les dernières lueurs brillantes qui dorent la cime des monts, à suivre dans les champs dépouillés la route du glaneur ?... Oh I si vous aimez de telles scènes, ne dédaignez pas le chant du ménestrel !

Non ! ne le dédaignez pas, quoique ces accords grossiers puissent à peine lutter avec les accents domestiques du ramier, quoique ses beautés soient aussi pâles que les teintes éloignées qui brillent à travers le brouillard et derrière un nuage par une soirée d'automne, et aussi rares que les feuilles qui frémissent, rougies et séchées, lorsque le rude novembre a fait résonner son cor ; ne méprisez pas mes travaux... Glaneur solitaire, je parcours des champs ravagés par les siècles, cherchant de chétifs débris là où des bardes plus heureux ont jadis recueilli de plus riches moissons.

Tous écouterez donc, et non sans émotion peut-être, une naïve histoire des jours guerriers d'Albyn : dans des pays éloignés, que dédaigne l'habitant grossier du Sud, restent encore quelques fragments de l'ancien récit. Car, lorsque sur les monts de Coolin pâlissent les rayons du soleil, le prophète de Skye abrège la soirée, grâce à ces histoires ; elles sont connues dans les déserts impraticables de Reay, connues à Harries, connues dans les temples d'Ionie, où le puissant lord des îles se repose des fatigues d'ici bas.

« Éveille-toi , fille de Lorn ! » chantaient les ménestrels. Tes salles noircies par le temps, ù Artornish ^1) , répétaient ces mots, et la mer sombre qui baigne tes murs poussait sur les rivages des vagues plus paisibles, comme pour marier à ces accents Iharmonie des flots. Les vents étaient enchaînés sur les cimes d'In- Llnmore et dans les bois verdoyants qui couvrent le rivage de Loch-Alline, comme si les forêts et les ondes avaient pris plaisir à écouter ces chants. Et jamais les échos des montagnes ne donnèrent réponse à plus douce symphonie, puisque chacun des ménestrels de TEcosse et des iles, des îles de Ross, d'Arran, d'Ilay et d'Argyle, s'était donné rendez-vous pour célébrer ce jour de fête. Il fut déshonoré et perdu de réputation, indigne de récompense et d'estime, sourd à l'espérance d'une brillante renommée de ménestrel, et insensible aux sourires des dames, son plus noble but, le barde qui ne répondit pas à l'appel irrésistible de cette matinée, et demeura silencieux dans le château d'Artornish.

« Eveille-toi, fille de Lorn I » C'était ainsi qu'ils chantaient, et les instruments ne restaient pas au dessous de leurs voix. « Éveille-toi, fille de Lorn I à nous appartient le droit de bannir le sommeil de la couche de la beauté : la terre, l'océan, l'air , n'ont rien qui ne reconnaisse le pouvoir des ménestrels. Dans Lettermore le cerf timide s'arrêtera pour écouter le moindre son de nos harpes ; le veau marin d'Heiskar s'éveillera du fond des ondes noires pour suivre long- temps la barque du ménestrel (2)5 pour entendre nos accents; l'aigle superbe se perchera sur un nuage, à Ben-Cailliach : que l'oreille de la jeune fille ne dédaigne donc pas les accords de nos lyres ; mais pendant que nos lyres forment un bruyant concert, Edith de Lorn, évei!le-toi, éveille-toi I

ROMANS POÉTK^lES. 17

2(i2 LE LORD DES ILES.

«» Oh éveille-toi, tandis que l'aurore avec ses perles de rosée éveille les charmes de la nature avec lesquels peuvent lutter les tiens I Elle excite la grive bigarrée à faire entendre sa voix pour qu'elle dispute en harmonie avec la tienne; la rosée qui orne la violette rivalise avec le vif éclat de tes yeux; mais, Edith, éveille-toi, et alors nous verrons tout ce qu'il y a de doux et de beau le céder à tes charmes !» — « Elle ne vient pas encore, s'écriait Ferrand aux cheveux déjà gris: frères, essayons des accords plus tendres, essayons cette harmonie lente, ces sons enchanteurs, qui se marient mieux aux rêves de la beauté, et réveillent dans son cœur, par leurs accents argentins, l'espoir qu'elle aime, mais qu'elle craint d'avouer. » — Il dit, et sur les cordes des harpes moururent les accords de flatterie et d'orgueil ; plus doux, plus bas, plus tendre, retentit le chant d'amour qu'il ordonna d'exécater.

Eveille-toi, fille de Lorn I le moment fuit où l'on peut encore te donner le nom de vierge -, éveille-toi, vierge, éveille-toi ! l'heure est proche où l'amour réclamera l'accomplissement ^d'un vœu sacré. Par la crainte qui fait battre ton sein, par l'espérance qui bientôt dissipera toute crainte, nous te supplions de briser les liens du sommeil et de te réveiller à l'appel de l'amour.

Éveille-toi, Edith^ éveille-toi. Près de cette rive sont des barques richement décorées ; nous entendons retentir le joyeux pibroch ; nous voyons voltiger les banderoles de soie. Quel est le chef dont le pibroch chante les louanges? quel cimier aperçoiton sur ces bannières ? La harpe, le ménestrel n'osent le dire : ce mystère doit être deviné par l'Amour. »

Retirée au milieu de ses femmes, Edith de Lorn entendit ce chant. Mais qu'il eût été abaissé l'orgueil du barde qui aurait vu son indifférence I car sur ses joues ne brilla point cette rougeur qu'éveille la flatterie ; et leurs plus tendres accords ne purent pas même lui arracher un soupir. Aussi, vainement les suivantes avaient disputé d'adresse pour parer la riche fiancée. Ses cheveux, qui tombent en longues tresses noires, ce fut toi, Cathleen d'Ulne^ qui les arrangeas ; la jeune Eva, avec toute la grâce convenable, chaussa ses petits pieds de la mule de [soie, tandis que la belle Bertha entourait sa jambe fine d'un rang de perles, qui, prises dans les profondeurs de Lochryan, semblaient encore blanches à peine sur la blanche peau d'Edith. Mais Einion, qui devait, à son âge, avoir plus d'expérience, eut une tâche plus difficile... elle fixa le mantea u en plis habiles, de manière à montrer les formes qu'il semblait cacher, tandis que, descendant jusqu'à terre, frémissait un tissu de pourpre bordé d'or.

Oh ! existe- t-il encore une jeune fille si froide, qu'ainsi parée de ses plus beaux atours, dans toute la splendeur de ses charmes, au moment où son amour triomphe, à l'heure de l'hymen, avec tous les attraits qui enlèvent les cœurs, et que donne la nature ou qu'on doit à lart, elle puisse encore regarder sa belle image répétée dans un brillant et fidèle miroir, sans que la moindre rougeur vienne sur ses joues trahir son émotion ?...existe-t-il encore une telle jeune fille ? Belles, répondez vous-mêmes : car tout ce que ma harpe peut dire c'est qu'elle exista dans l'île de la Bretagne, alors que la brillante Edith de Lorn ne daignait pas sourire à l'idée de son bonheur.

26i LE LORD DES ILES.

Mais IMorag, aux tendres soins de qui le fier Lord avait confié sa charmante fille -, Morag, qui voyait sa tendresse de mère payée partout un amour de fille... car ce lien, le plus cher de tous, fut toujours sacré dans les montagnes de l'Ecosse... la vieille Morag s'assit à l'écart pour lire le cœur d'Edith dans ses yeux. En vain les suivantes réclamèrent l'habileté de Morag , le zèle de Morag 5 elle remarqua bien que son enfant recevait leurs soins avec autant de froideur que la belle statue de sainte que les jeunes filles d'un cloître parent à l'envi-, elle le remarqua , et sentit que le cœur de sa fille ne prenait aucune part à toute cette vaine pompe- Elle l'examina quelque temps en silence , puis la pressa sur son sein inquiet quand sa toilette fut achevée, et la conduisit au sommet élevé d'une tour, dont les créneaux touchent les nues et dominent, o sombre Mull I ton terrible détroit (3) , où des courants contraires, mêlant leurs mugissements , séparent tes noires collines des rives de Morven.

« Ma fille, dit-elle, regarde ces flots qui baignent les rivages de deux cents îles, depuis Hirt , qui les entend rugir au Nord, jusqu'à la côte fertile de la verte Ilay (4); puis tourne les yeux vers le continent, où tant de tours reconnaissent la puissance féodale de ton vaillant frère, chacune située sur une éminence sauvage , chacune entendant mugir un vent à elle , depuis Mingarry, dont les créneaux s'élèvent au-dessus des bois et des ondes (.")}, jusqu'à Dunstalînage , qui entend le Connal en fureur lutter contre ses rocs. Crois-tu que dans ce vaste domaine un seul front, hormis le tien, se soit couvert d'un nuage au malin de ce jour où la fille du puissant Lorn va , suivant sa promesse , donner sa main à l'héritier de l'illustre Somerled (6 , à Ilonald , fils de tant de héros, au

vaillant, au beau et jeune lord des Iles (7), dont le nom célébré a été déjà chanté par mille bardes; à Ronald , l'égal des rois , qui traite de paix avec l'orgueilleux Anglais ?... D château superbe à l'humble chaumière , qui entend parler de cette aUiance et ne s'en réjouit pas? La jeune fille apprête ses plus beaux habits, le berger allume ses feux de joie... la joie 1 la joie 1 chaque cor de chasse, chaque cloche matinale la sonne ; le saint prêtre dit une messe d'action de grâces 5 tous les verres se choquent en signe d'allégresse ; il n'est pas sur la montagne de retraite si obscure qu'elle cache encore un pauvre et malheureux serf; mais il a oublié le travail de chaque jour, et prend aussi part aux plaisirs du matin. Mais, reine de ce jour joyeux, Edith est triste, pendant que tous sont gais...»

L'émotion de la fière Edith se trahit par ses yeux , son dépit étouffa un soupir prêt à s'échapper, et sa main essuya précipitamment la larme brûlante de l'orgueil blessé...» Morag, silence ! ou donne tes louanges aux chants de ces harpistes mercenaires; adresse à ces jeunes filles tes éloges de la puissance, pour qu'elles passent une heure de plaisir à parler des bannières qui se déploient fièrement, des cloches et des cors qui résonnent, du sujet qu'elles aiment encore mieux, de robes d'un grand prix, de couronnes et de splendides joyaux. Mais toi, expérimentée comme tu l'es, crois-tu pouvoir ainsi égayer un cœur qui , portant la chaîne d'une afiection violente, attend un doux retour et ne l'attend que vainement ? Non ! tu peux exprimer le malheureux sort d'Edith en ce peu de mots : « Il ne l'aime pas ! »

« Ne le conteste pas... trop long-temps j'ai tâché d'appeler amour ses froides intentions, tout aveuglée que j'étais parle con-

trat qui fît d'Edith de Lorn... lorsque, encore enfant, elle parcourait la bruyère sous la surveillance de Morag... l'épouse destinée au brave lord Ronald. Avant de l'avoir jamais vu, et pendant que son épée s'illustrait dans les guerres d'Ecosse, moi élevée à croire que nos destins étaient les mêmes , mon sein se soulevait quand le nom de Ronald m'était apporté sur les ailes de la renommée , mêlé à un récit héroïque , comme un parfum sur une brise d'été. Quel pèlerin visitait notre château sans avoir à conter les hauts faits d'armes de Ronald ? Quel barde prenait sa lyre pour louer des héros, sans chanter ses exploits? Toi-même, Morag, tu ne racontais rien de merveilleux sans que tes récits se terminassent par le nom de Ronald. Il vint ! et tout ce que j'avais ouï dire de son haut mérite me sembla pauvre et froid, sans chaleur, sans vie, enfin injuste pour R.onald et pour moi !

>( Depuis lors, quelle pensée occupa le cœur d'Edith, sans être une pensée d'amour !.. et quelle fut ma récompense ? De froids retards, des prétextes pour reculer le jour de notre union. . . ce jour luit enfin , et Ronald n'est pas ici î Chasse-t-il le cerf léger de Bentalla, ou est-il retenu dans un asile secret pour dire adieu à une amante trop facile , et lui jurer que , quoiqu'il ne puisse dédaigner une fille de la maison de Lorn , néanmoins , quand ces formalités seront remplies , ils se reverront pour ne plus se quitter ?...»

— « Paix, ma fille , paix ! Éloigne tes craintes ; pense plus noblement de l'amour de Ronald. Regarde au-dessous du château grisâtre, ne vois-tu pas sa flotte quitter la baie d'Aros ! Ne vois-tu pas fléchir le mât de chaque galère, tandis que les voiles montent sur les vergues ? Cachant le rivage bleuâtre, elles s'élèvent comme

les nuages blancs sur un ciel du mois d'avril 5 les vassaux bruyants manient les rames, derrière eux s'abaissent les rives escarpées de Mull; ils dirigent vers nous leur course joyeuse , tandis que le vent siffle et que la mer écume. Et remarque la première de toutes, dont le mât plie sous la brise rafraîchissante , comme si elle inclinait respectueusement sa bannière pour saluer la fiancée de son prince I Ton Ronald vient, et tandis que sa galère rivalise de vitesse avec l'ardent coursier, il en accuse pourtant la lenteur.'...» La belle Edith soupira, rougit, et souriant avec tristesse , répliqua ainsi :

xm.

« Pensée douce, mais vaine! Non, Morag ! Remarque , indice de la route qu'il suit, cette barque isolée qui a souvent serré voile et gouvernail pour lutter contre le vent. Depuis la pointe du jour, mes yeux errants ont reconnu ,. par intervalle, la route qu'elle veut suivre ; à présent, quoique le ciel se rembrunisse et que les belles promesses de l'aurore nous aient trompées, quoique les matelots fatigués puissent voir que notre rade leur offre un asile sûr et facile à atteindre, néanmoins ils redoublent d'efforts pour tendre au vent la voile bruyante , néanmoins ils déploient toute leur toile pour augmenter la vitesse de leur course, comme s'ils craignaient plus Artornish que les vents contraires et le rugissement des écueils.»

La jeune fille avait dit vrai... la barque qu'elle apercevait au milieu des ondes était rudement ballotée , et inclinant son flanc sur les flots, errait de rivage en rivage. Cependant elle n'avançait qu'avec lenteur vers le butde sa course, tellement qu'un ménestrel aurait pu cc-mparer sa marche à celle du pauvre paysan qui trace tout le jour un pénible sillon ; et le pilote affrontait de

tels risques , que plus d'une fois . avant que la barque virât de bord, son mât de beaupré effleura les vagues brisées que l'Océan poussait en écume blanchissante contre les rochers du rivage. Cependant l'intrépide équipage travaillait toujours , se dirigeant vers le but qu'il voulait atteindre , sans chercher un asile sûr contre la tempête , sans songer au château d'Artornish ni à la baie d'Aros.

Tandis que la barque lutte ainsi contre les vents et les flots , les galères de Ronald s'avancent poussées par une brise favorable, étincelantes de soie et d'or, portant les nobles et vaillants chevaliers des îles. Autour de leurs proues l'Océan rugit et s'indigne sous les mille coups de leurs rames , mais les porte néanmoins vers le but de leur route. Ainsi s'indigne dans son orgueil le cheval de bataille qni porte au combat quelque brave chevalier ; il écume à blanchir et son mords et sa bride ; mais , tout écumant qu'il est , il lui faut obéir. Sur tous les tillacs on voyait briller lances d'acier et cimiers d'or, hauberts et riches écharpes qui flottaient au gré du vent ; et chaque fière galère, entrant dans le port, répondit aux sauvages cadences du vent par une harmonie encore plus sauvage. Les chants de triomphe , jetés avec énergie dans les airs, firent disparaître les brouillards qui recouvraient les côtes de Saline et de Scallaste; les échos de Morvenles répétèrent , et Duart entendit la vague lointaine bruire dans le sombre détroit.

Ainsi s'avançaient ces joyeux et nobles chevaliers, et si leurs yeux s'arrêtaient parfois sur la barque solitaire qui luttait contre les flots, c'était avec cette insouciance qui perce dans les regards du riche , quand il les abaisse sur un pauvre serf qu'il voit occupé de ses travaux quotidiens. Qu'ils la regardent donc avec

indifférence I mais s'ils avaient su quel précieux fardeau portait ce frêle navire, le loup affamé qui guette un mouton aurait plutôt passé froidement près d'une bergerie sans défense ; non ! ils n'auraient point souffert qu'elle passât sans défi près de leurs vaillantes galères I Et toi , lord Ronald , éloigne-toi avec la joie , l'orgueil et les chants de tes ménestrels I Car si tu eusses su qui passait ainsi près de toi, un bien autre regard aurait animé tes yeux, une bien autre rougeur serait montée à ton front qui, maintenant recouvert par une toque , ne feint que mal la vive allégresse d'un époux qui approche de sa jeune fiancée I

Oui , qu'ils continuent leur route 1... 'Sous ne quitterons pas pour ceux qui triomphent ceux qui gémissent. A cette flotte joyeuse les longs rires et les gaies clameurs I Que les bardes embellissent la fête par des récits, des romances et des lais ; que tous les bruyants moyens de gaieté soient mis en œuvre, et étourdissent du moins le cœur, s'ils ne peuvent calmer la douleur, pendant cette longue journée de réjouissance. Oui, qu'ils continuent leur route I... Mais le récit du ménestrel va suivre cette barque que menacent les vagues et les écueils, des rameurs qui déploient toute leur force, et une triste jeune fille.

XYIII.

Tout le jour les rameurs firent d'inutiles efforts ; sur le soir le voisinage du détroit et du lac rendit les courants plus diftîciles encore à remonter ^ et, à mi-chemin du détroit, ils eurent à lutter contre les flots écumants, qui lançaient dans les airs leurs eaux gonflées, comme des éclats de lances, qui dans une bataille s'en vont voler au loin. Alors aussi le crépuscule du soir avait disparu, et le vent du Sud gémissait plus sourdement contre les rochers d'Inninmore ^ la voile était déchirée, le mât vacillait, et de nom-

toire , la fureur et la mort précipitent la déroute. En approchant davantage , ils virent s'élever insensiblement , à travers le brouillard et la tempête , la forme du vieux château qui jetait sa longue ombre, au dessous de lui, sur l'Océan , où se jouaient cent torches, dansant sur son sein qui les réfléchissait , et semant ces vagues de lumières aussi vaines que les plaisirs , qui , dans cette vallée de peines, éblouissent un instant et disparaissent.

Abrités par les murs du château ils arrêtèrent leur course dans une baie tranquille. Taillé dans le roc , un passage conduisait à la sombre forteresse par un escalier si raide , si haut , si escarpé , qu'avec un bâton de paysan un seul homme courageux aurait pu le défendre contre cent soldats armés de lances et de haches , et les précipiter dans la mer (9). Alors le pilote sonna du cor : tous les échos d'alentour, de la tour, des rochers et de la baie lui répondirent... Les gonds de la poterne gémissent et crient ; bientôt le fanal du gouverneur brille sur ces marches grossières de pierre glissante pour éclairer les hôtes qui arrivent. « Soyez trois fois le bienvenu , saint père, dit-il ; il y a long-temps que la noce vous attend , et inquiets de votre retard, nous craignions qu'au milieu de cette mer furieuse la nuit effroyablement noire et le vent impétueux eussent égaré votre barque. »

« Gouverneur, répondit le jeune étranger, ta méprise pourrait égayer un jour de fête ; mais des nuits comme celle-ci , où les vents courroucés éveillent la mer jusque dans ses profonds abîmes , ne permettent pas de plaisanter. Nous demandons quelque secours et un heu de repos pour cette jeune fille jusqu'à la pointe du jour^ car, quant à nous-mêmes, les dures planches du tillac nous semblent aussi douces que la mousse caressée par le zéphyr

CHANT I. ÎB7S

dun mois de mai. Nous demandons encore pour notre barque abîmée par les flots un abri dans cette baie , promettant de regagner le large dès que l'aurore rougira l'Orient . » Le gouverneur répondit : « A quel titre réclamez- vous l'hospitalité ? d'où venezvous? où se dirigent vos pas ? Erin a-t-il vu vos voiles se déployer, ou sont-ce les vents de la Norwège qui vous amènent ; et cherchez-vous les fertiles plaines de l'Angleterre ou les montagnes de l'Ecosse ? — Nous sommes... (car enchaînés par un vœu , nous ne pourrons pendant quelque temps prendre un autre titre.... ) nous sommes des guerriers. Des combats sur terre et des tempêtes sur mer nous ont déjà rendus célèbres : ce peu de mots suffît , parvenant à une oreille généreuse, pour nous faire accorder l'asile sûr et l'accueil ami que nous sommes en droit de demander. Accordez nous donc le léger service que nous réclamons, et dans les royaumes étrangers nous vanterons votre courtoisie ; refusezle... et votre avare demeure sera à jamais méprisée par les hommes nobles et fiers, évitée par le pèlerin venu par terre , par le marm amené par l'Océan. »

" Hardi étranger, nonl.... A une prière comme la tienne, nulle des portes qu'ouvre ma main ne peut rester fermée , quoique tu parles plutôt le langage d'un monarque que celui d'un hôte suppliant. Peu importe qui vous êtes : le château d'Artornish, en cet heureux jour, est ouvert à tout le monde. Eassiez-vous tiré l'épée contre notre allié, le grand roi d'Angleterre, ou revêtu la cotte de mailles pour combattre le seigneur de Lorn , ou , proscrits, habité les bois verdoyants avec le cruel chevalier d'EUerslie, ou même assisté au combat meurtrier où Comyn tomba sous le poignard de l'homicide Bruce, cette nuit a tout fait oublier... Holà , vassaux I donnez tous vos soins à ces hôtes , et montrezleur l'étroite poterne de l'escalier. »

Les deux frères intrépides sautèrent à terre, tandis que l'équipage fatigué garda le navire , et à la lueur des torches qui réfléchissaient dans la mer leur lumière obscurcie de fumée le plus jeune des chevaliers porta sur un rocher la jeune fille presque mourante. Sur les larges épaules du chevalier s'appuyait sa tête, et les longues tresses de ses cheveux noirs pendaient comme la vigne sauvage étendue en guirlandes pend aux branches d'un chêne de la montagne. L'autre, plus âgé, suivait tenant à la main une épée recouverte de son fourreau , et telle que peu de marins eussent pu la manier ; mais quand il la maniait, lui, rien ne résistait à ses coups , ni le casque le plus solide ni le bouclier le plus épais.

XXYIiï.

Ils passent sous la herse relevée, sous le guichet que ferment des barres de fer; ils traversent une galerie longue et basse, flanquée à chaque détour de meurtrières où les archers se placeraient en embuscade si la force ou la ruse ouvrait la porte , pour accabler l'ennemi au moment où il entrerait. Mais chaque poste était alors sans défense , sans soldats , et tout le passage libre conduit à une chambre basse et voûtée où les écuyers et les gens d'armes, les pages et les varlets , se livraient aussi à la joie.

« Arrêtez-vous ici , leur dit le gouverneur, jusqu'à ce que notre maître soit instruit de votre demande. . . et vous , camarades , ne r egardez pas cette jeune fille et ces hommes qui nous demandent secours comme si vous n'aviez jamais vu une damoiselle fatiguée du mal de mer|, ni des étrangers d'une figure mâle et d'un port martial.^» Mais ce reproche d'Eachin ne fit rester à l'écart

ni page ni vassal ; au contraire , tous se réunirent en cercle pour mieux voir, comme des gens impolis , au point que l'irascible Edouard arracha rudement le plaid bariolé de celui qui s'était approché le plus et le jeta sur sa belle sœur pour la cacher aux yeux de ces profanes. Son frère, voyant l'homme du clan froncer le sourcil en signe de mécontentement, fit une brève et sévère excuse : « Vassal , quand môme ton manteau serait celui que porte ton seigneur en ce jour nuptial , il serait honoré de couvrir cette jeune fille. »>

Son langage était fier, mais calme ; ses yeux avaient cette dignité imposante, son maintien, cette hauteur et cette noblesse que redoutent les âmes vulgaires ; il ne fallut ni un mot, ni un geste de plus : regards, signes de tête^ rires moqueurs, tout cessa. Ils reculèrent les uns derrière les autres , confus et semblables à des daims effarouchés. Mais alors parut le sénéchal chargé par son maître de conduire les étrangers dans la grande salle où se livraient à la joie et le prince des îles et Edith sa jolie fiancée, et à coté d'elle son frère intrépide, et maints chevaliers, la fleur et l'orgueil des terres et des mers de l'Ouest.

Arrêtons- nous ici , chers lecteurs , un moment,- et si notre récita su vous captiver, accordez-nous un instant de patience : le ménestrel reprendra bientôt ses chants.

CHANT SECOND

Remplissez les brillants gobelets , dressez la table du festin I assemblez les amis de la joie , les nobles seigneurs et les belles I qu'éclatant en joyeux concerts dans la vaste salle , la gaieté et la musique chassent les soucis ! Mais ne demandez- vous pas si le bonheur est ici , si les longs rires déguisent une poignante douleur, et si les fronts portent la vraie livrée des cœurs I... il suffît de savoir qu'ici-bas aucun instant de la vie n'est exempt de malheur.

Le bruit des verres , le chant des bardes , et tous les plaisirs de ces temps anciens fêtaient le lord des îles ; mais il y avait dans son œil troublé un feu sombre , et sur son front apparaissaient tantôt et tantôt disparaissaient des émotions qui prenaient leur source dans tout autre sentiment que dans la joie de la fête. Parfois il s'arrêtait soudain , et les accords des ménestrels , les récits des bouffons se faisaient vainement entendre autour de lui, ou ne parvenaient à son oreille insouciante que comme les sons lointains qu'on entend au milieu d'un songe. Puis il se levait tout à coup , mettait tout en œuvre pour augmenter la joie bruyante , défiait les convives , excitait les bardes , et comme il se trouvait être alors le plus bruyant de tous, il paraissait de tous le plus gai.

Ts canmoins on ne trouvait rien d'étonnant à ces alternatives de joie si courte et de rêverie si longue -, son air distrait, son oreille

inattentive , on l'attribuait à la pensée des ravissements qu'il allait goûter, et ces impétueux élans de gaieté soudaine semblaient trahir l'ivresse du bonheur d'un nouvel époux. La multitude ne se trompait pas ainsi seule , puisque l'orgueilleux Lorn , soupçonneux , fier et jaloux de son illustre race , puisque le galant chevalier d'Argentine (1) , envoyé d'Angleterre pour une importante mission , celle de resserrer les nœuds de la ligue du Nord , croyaient voir tous deux dans l'humeur de Ronald le transport et le trouble d'un amant. 3Iais un triste cœur , un œil baigné de larmes pénétraient mieux ce mystère , et épiaient avec crainte et «îouleur la physionomie changeante de son bizarre fiancé.

Elle l'observait.... et pourtant craignait de rencontrer ses regards; lui de son côté, évitait les siens.... enfin, quand par hasard leurs yeux se rencontrèrent , la pointe d'une lance ennemie aurait causé à Ronald une moindre souffrance ! Il frémit d'abord, accablé par sa poignante douleur.... puis força courageusement son cœur à jouer le rôle pénible auquel il était contraint, et se leva de table. « Emplissez-moi la large coupe possédée jadis par le royal Somerled (2) , dit-il ; emplissez-la jusqu'à ce que , sur ses bords ciselés, la liqueur pétille en bulles d'or, et que toutes les perles dont elle est ornée brillent doublement , reflétées par le vin rose I A vous, brave seigneur de Lorn, et mon frère, à vous cette santé. . . à l'union de notre race et de la tienne par les nœuds de ce bel hymen I »

« Qu'elle passe à la ronde ! répliqua le seigneur de Lorn, car elle vient à propos... ce cor qui résonne nous annonce la venue de l'abbé; ce moine paresseux arrive enfin. » —Lord Ronald entendit les sons du cor, et la coupe , qu'il n'avait pas encore ap-

ROIANS POÉTIQUES. 1 8

prochée de ses lèvres, tomba à terre. Mais quand le gouverneur lui eut dit à l'oreille qu'il s'agissait de tout autre chose , sa joie folle revint comme le soleil de mai quand il brille à travers un nuage épais. . . Prince de deux cents îles, il semble aussi joyeux de cet instant de retard que le serait quelque pauvre criminel apprenant qu'il ne sera que dans un jour attaché au gibet ou à la roue.

« Frère de Lorn, dit il à mots précipités, et vous, beaux seigneurs, réjouissez- vous ! Voici venir pour augmenter notre joie des chevaliers arrivant de pays lointains , dont le courage a été, disent-ils, éprouvé sur terre par des combats, sur mer par des

tempêtes Oh I donnez-leur à votre table une place digne de

leur rang tt faites-leur bon accueil. » Alors, d'un pas solennel et portant sa baguette d'argent, le sénéchal alla au devant des étrangers v3) , et reconnut sans peine la place qu'il convenait de leur indiquer; car, quoique les riches fourrures qui bordaient leursmanteauxfussent déchirées, quoique leurs splendides habits fussent en lambeaux, et leurs éperons d'or souillés de boue, telle était cependant la noblesse de leur air et de leur maintien, qu'ils semblaient dignes de s'asseoir sous un dais de prince et sur un trône de roi : aussi le sénéchal leur assigna-t-il la plus honorable de toutes les places.

Alors chevaliers et dames se parlèrent à l'oreille, et leurs regards mécontents indiquèrent qu'ils trouvaient étrange qu'on donnât à des hôtes inconnus, et qui ne se nommaient pas, une place si voisine du trône de leur prince ; mais Owen Erraught s'écria : » 11 y a quarante ans que , sénéchal , j'exerce l'honorable profession d'introduire les hôtes dans les salles et dans les palais. Je reconnais le mérite et la naissance au regard , à l'air,

au maintien, et non aux riches habits , aux ceintures brodées; et je gagerai s ma baguette d'argent contre une branche de chône, que ces trois étrangers ont souvent occupé des places plus honorables que celles qu'ils ocupent maintenant. »

YIII.

« Moi aussi, ajouta le vieux Ferrand ; je sais, grâce à ma science de ménestrel, juger des rangs et des places.. . Remarquezvous les yeux du plus jeune de ces étrangers, mes amis; comme ils sont vifs, fiers, ardents! comme ils lancent des éclairs, tandis qu'il les promène sur cette noble assemblée, comme cherchant les plus nobles, accoutumé qu'il est à ne laisser ses regards tomber que sur ses égaux ! Et cependant j'admire encore davantage avec quel front calme, altier et majestueux le plus âgé des nouveaux hôtes vient de considérer cette joyeuse réunion; semblable à un être d'une espèce supérieure à qui son âme impartiale permet de voir d'un œil indifférent les divers degrés de rang et de fortune. Cette jeune fille aussi, quoique étroitement enveloppée dans le manteau qui couvre sa figure et ses yeux, ne peut dérober ni la grâce de son corps ni la belle symétrie de ses formes. »

Un doute soupçonneux et un mépris superbe se manifestaient sur le front orgueilleux du prince de Lorn. Fronçant avec hauteur ses épais sourcils , il examina sévèrement les étrangers et murmura à voix basse quelques mots que l'oreille seule d'Argentine put entendre; puis il leur demanda, d'un ton haut et bref, si dans leurs voyages ils avaient entendu parler de ces Écossais rebelles qui s'étaient réfugiés dans Hath-Erin avec le chef proscrit de Carrick (4) , et si , après leur exil de l'hiver ils retourneraient habiter la côte d'Ulster , ou s'ils remonteraient sur leurs galères pour venir de nouveau ravager leur patrie.

Le plus jeune des deux étrangers, fier et ardent , répond aux regards dédaigneux du baron par un regard d'un égal dédain; « Kous n'avons rien à dire des rebelles ; mais si tu veux parler du royal Bruce, je t'avertis qu'il a juré qu'avant que trois fois trois jours soient écoulés, les vents d'Ecosse feront flotter sa bannière, en dépit de ses lâches ou vaillants ennemis , de toutes les flèches des Anglais , et d'Allaster de Lorn. » La colère du chef montagnard s'enflammait déjà 5 mais Ronald apaisa l'incendie naissant : « Frère , mieux vaut passer la nuit à écouler les chansons de Ferrand que réveiller, au milieu de la joie et des festins , les inimitiés qu'engendra cette malheureuse guerre. » — « Soit, ■ répliqua Lorn; et après avoir parlé à l'oreille de Ferrand, chef des jménestrels, il dit bas à d'Argentine : « La ballade que j'ai choisie blessera nécessairement au cœur ces hardis étrangers, si je ne me trompe pas. » Il se tut, et le silence régna jusqu'à ce que le ménestrel le rompît en chantant.

l'agrafe de lorn (5).

" D'où vient l'agrafe d'or étincelant qui attache les plis du manteau de notre chef? Cette agrafe , travaillée avec tant d art , montée avec tant de goût, ornée de tant de perles (6) qui brillent sur ses tartanes variées, comme le soir, sous le pâle arc-enciel, tanlôt moins vive, tantôt plus splendide, luit par intervalles l'étoile du Nord.

«< Bijou qui ne fus jamais travaillé sur une montagne d'Ecosse, csl-ce la fée de la fontaine ou la sirène des vagues qui t'a poli dans quelque grotte de corail.' Est-ce dans une mine ténébreuse d'Irlande que les mains noires d'un nain travaillèrent ton

métal ? ou, œuvre humaine, vins-tu ici comme gage de l'amitié de l'Angleterre ou des craintes de la France ?

« Non ?... tes splendeurs ne révèlent ni une main étrangère ni la magie des fées. Le présomptueux Bruce te destina au manteau d'un monarque quand il attacha le manteau royal sur son cœur de colère et d'orgueil ; et tu en fus arraché avec gloire par la main victorieuse de Lorn I

« Quand ce bijou fut conquis et perdu, au loin retentirent les cris de guerre I les bois de Bendourish gémirent; et leur gémissement fut répété par les cavernes de Douchart ; le daim abandonna le sauvage Teyndrum, quand l'homicide vaincu parvint à s'échapper, couvert de honte et de blessures, laissant ce gage de la victoire de Lorn I

« Inutile fut donc l'épée de Douglas ;, inutile le bras si vanté de Campbell 7), inutile le poignard sanguinaire de Kirkpatrick^S) exerçant le facile métier d'assassin; Barendown s'enfuit au loin, au loin s'enfuit le fier de la Haye , quand celie agrafe , signe de triomphe, rayonna sur la poitrine de Lorn.

" S'enfuit encore plus loin son ancien possesseur, abandonnant ses soldats au fer et à la corde, au feu sanglant des montagnards, au gibet, à la hache, à la roue des Anglais. Qu'il fuie de rivage en rivage, poursuivi pai l'ombre vengeresse de Comyn , tandis que ses dépouilles portées en signe de triomphe orneront long-temps le victorieux Lorn I...»

De même que le tigre lance à ses ennemis des regards étincelants, lorsqu'il est entouré de chasseurs , de piques et d'arcs, et,

avant de fondre sur le cercle qui l'environne, choisit l'objet de sa fureur... ainsi Edouard regarda tour à tour le ménestrel et son maître, et saisit son épée; mais son frère lui parla d'un ton sévère : « Arrête! quoi! es-tu encore si peu maître de toi-même après tant de hauts faits et de si longues souffrances, que tu t'offenses des chants d'un barde payé?... Tu as dignement composé ta ballade , vieillard, pour louer celui dont la main paie tes services (9) ; mais ta romance aurait encore pu dire quelque chose des trois vassaux de Lorn , fidèles et hardis, qui arrachèrent leur seigneur des mains de Bruce dont le genou lui pesait sur la gorge, et moururent pour lui sauver la vie. J'ai oui dire que le manteau et l'agrafe de Bruce furent arrachés aux mains mourantes de ses serviteurs, lorsque cent ennemis de plus, se précipitant sur lui, forcèrent Bruce à fuir , bien long-temps après que Lorn eut quitté le champ de bataille, joyeux d'échapper avec tous ses membres et la vie sauve... Mais en voilà assez... tiens, ménestrel, reçois cette chaîne d'or en récompense de tes chants; qu'elle te soit à l'avenir un prétexte de parler plus noblement de Bruce. »

« Eh bien, par la châsse de saint Columba et par tous les saints qui reposent dans son église , je jure que c'est Bruce lui-môme 1 s'écria Lorn en fureur; qu'il meure donc pour la mort de mon parent I » « Arrête, s'écria presque aussitôt Ronald : tant que ma main portera une épée, je ne souffrirai pas que pour une bagatelle on immole un guerrier sous mes yeux ou qu'on souille mon château du sang d un étranger! Cette antique forteresse de mes pères sera toujours l'asile de l'infortune, l'abri et le refuge des malheureux ; on n'y égorgera jamais des hôtes battus par la tempête. »— « Ne me parlez pas, répliqua le fougueux Lorn, de combat inégal?... quand Comyn mourut, trois poignards étaient enfoncés

dans son flanc ! Ne me parlez pas d'un asile sacré , Téglise de Dieu a vu Comyn tomber ! sur l'autel même de Dieu coulait son sang, tandis que sur son corps gisant marchait l'implacable assassin; triomphant... comme vous le voyez ici... la main armée et l'air dédaigneux... A moi , tous ceux qui m'aiment I coups sur coups! exterminez ces proscrits rebelles. »

Alors s'élancèrent plusieurs barons des terres du continent, prompts à exécuter les ordres de leur chef. Le bras de Barcaldine est levé en l'air, et la lame de Kinloch-Alline est nue-, le poignard du noir Murtlock a quitté son fourreau, et la redoutable main de Dermid est prête à donner la mort. Leurs terribles menaces de vengeance se mêlent à d'effrayants cris de guerre: ils s'avancent les armes hautes ; les femmes épouvantées s'enfuient en criant; et alors, ô Ecosse, ton plus noble enfant aurait péri avant d'avoir atteint le milieu de sa carrière, si tous les chefs illustres par leur naissance et leur mérite, venus des îles de l'Océan , et réunis autour de Ronald , n'eussent arrêté la soif de sang qui brûlait l'impitoyable Lorn.

Lorsque le brave Torquil des hauteurs de Dunvegan, seigneur des montagnes brumeuses de Skye ; Mac-Xiel, ancien Ihane de la sauvage Bara, Duart, chef du clan guerrier de Gillian-, Tergus, de la baie fortifiée de Canna , etMac-Dufïîth, seigneur de Colonsay, virent briller les lames, ils se levèrent soudain, brandissant leurs fers, d'autant plus prompts que d'anciennes haines, souvent éteintes, souvent rallumées , existaient entre les seigneurs d'Argyle et plusieurs seigneurs des îles de l'Océan. Le spectacle était effrayant... chaque épée était nue; la chevelure en désordre des chefs flottait rejetée en arrière ^ les yeux se cherchaient d'un

air sombre, les mains levées et les armes menaçantes se rencontraient; le fer des épées réfléchissant les torches, renvoyait une lueur bleuâtre sur la table du festin-, et bientôt ces flambeaux de l'hymen pouvaient éclairer la terre teinte de sang, et non plus devin.

XYIII.

Bien que tous fussent ainsi prêts à frapper et à donner la mort, î)ien que chaque cœur fût enflammé, chaque arme nue , chaque pied mis en avant... une morne hésitation respectait encore les droits de l'hospitalité. Tous avaient les menaces à la bouche, mais tous aussi semblaient craindre de porter le premier coup ; car dans les chants du ménestrel sont toujours maudits ceux qui troublent par leurs querelles les banquelset la joie; puis l'égalité uu nombre et des forces semblait rendre incertaine l'issue du combat. Aussi menaces et cris s'apaisèrent-ils, au point qu'il régna bientôt dans la salle encombrée de combattants un silence profond, semblable à ce calme de mort qui précède l'orage sur la montagne. Avec sa lame en avant chaque chef ressemblait à ces hommes de fer d'autrefois, et vous eussiez dit qu'il ne leur manquait que le souffle dévie pour se mouvoir et combattre.

La jeune étrangère, ainsi qu'Edith, profita de ce terrible repos pour chercher à fléchir les guerriers. En s'élançant vers d'Argentine, son voile se détacha, et l'on vit au milieu de son morne désespoir, briller encore ses beaux yeux, et flotter les boucles de sa longue chevelure : « O toi, dit-elle, jadis la fleur de la chevalerie, protecteur assuré des faibles, toi qui combattis avec succès dans Juda pour notre chère foi , et qui as souvent remporté dans les tournois des victoires dont cette faible main t'a décerné le prix, réponds^ ton àme si pleine d'honneur te permetlra-t-elle de re-

garder avec sang-froid un combat inégal où mes frères, autrefois mes amis , vont être immolés, immolés dans une salle hospitalière I » Elle adressa ces paroles à d'Argentine ; mais ses yeux cherchaient le lord des îles. Une rougeur semblable aux derniers rayons du jour couvrit le front de Ronald ; un frisson de quelques minutes parcourut son corps robuste , et d'une voix tremblante, d'un regard troublé, il répondit : « Ne craignez rien, mon Isabelle... que dis-je ?... Edith ! ne vous alarmez pasi non, ne craignez rien. Je saurai bien veiller au salut de mon aimable ilancée... ma fiancée !... » mais à ces derniers mots la parole lui manqua, et il ne put continuer.

Alors se leva d'Argentine pour réclamer, au nom de son souverain , les deux étrangers qui, vassaux de la couronne d'Angleterre, ont porté les armes contre le roi leur maître.... Cette demande n'était , je pense , qu'un prétexte pour cacher son désir de les sauver; car jamais chevalier plus loyal et plus brave que d'Argentine ne monta un cheval de bataille... et Ronald , qui devina son intention , sembla presque appuyer sa réclamation. Mais le fier Torquil traversa ce dessein. «Nous avons ouï parler du joug de l'Angleterre, dit-il, et dans nos îles la renommée ne s'est pas tue sur un droit légitime qui appelle Bruce au trône de la belle Ecosse , quoique dépossédé par une épée étrangère. Ceci demande réiïexion... mais si juste, si légale que soit la mission du chevalier anglais , que la couronne d'Angleterre saisisse ses rebelles dans toute l'étendue de son autorité... Mais dans un château comme celui-ci, au milieu des chefs écossais assemblés pour se réjouir et faire bonne chère à l'occasion d'un mariage, soyez sûrs que je ne souffrirai jamais que Lorn ou Argentine charge de chaînes, sous mes yeux , un brave et malheureux chevalier. »

Alors recommença la terrible querelle avec de bruyantes menaces et de vaines clameurs. Vassaux et domestiques, entrant tous dans la salle, augmentèrent encore le tumulte parleurs cris de rage, quand soudain le son du cor, retentissant au milieu de la mer, arriva jusqu'au rivage. « Yoilà l'abbé I s'écria-t-on de tous côtés^ voilà le saint homme dont les yeux favorisés du ciel ont vu de saintes visions ^ des anges se sont rencontrés sur son chemin, non loin de la baie des bienheureux martyrs et de la pierre de Saint-Columba. Ses moines ont entendu leurs hymnes magnifiques retentir sur les sommets de Dun-y, pour charmer les moments solitaires de sa pénitence (quant à chaque croix, et leur nombre s'élève à trois fois cent , il faisait sa prière et disait son chapelet, avec maintes oraisons... Il vient apaiser nos querelles, homme saint arrivant d'une île sainte; nous n'hésiterons pas à reconnaître son saint jugement... L'abbé terminera nos différends."

A peine cet heureux accord était-il conclu , qu'à travers la porte grande ouverte tréfilèrent les moines vêtus de noir : c'étaient douze frères chaussés de sandales , portant des reliques, précédés de nombreux tlambeaux, et suivis de nombreuses croix. Alors retombèrent toutes les mains déjà levées ; alors s'abaissèrent les poignards brillants et les épées ilamboyantes. Elles disparurent à la vue du prêtre comme ces étoiles tombantes qui brillent et meurent , traits qui partent de la voûte obscure du ciel.

L'abbé s'arrêta sur le seuil, tenant la sainte croix entre ses mains; sur ses épaules était renversé son capuchon ; la vive lumière des torches aux flammes rougeàtres éclairait ses joues flé-

tries et son aumusse blanche^ son œil bleu brillant encore d'un feu presque éteint et ses rares cheveux gris. « Nobles seigneurs, dit-il, que la protection de Notre-Dame et la paix d'en haut soient avecvousl Je vous bénis tous... mais que signifie toutcela?la paix ne règne-t-elle pas ici?... des poignards dégainés conviennent-ils à un banquet de noces? et ces épées nues frappent-elles avec bienséance les regards d'un prêtre qui vient, parce qu'on l'appelle, unir des cœurs aimants et des mains promises ? »

Alors, cachant sa haine sous un zèle fanatique, le fier.Lorn répondit le premier à l'appel : « Tu viens, saint homme, unir deux vrais enfants de la bienheureuse église, mais ne l'attendant guère à rencontrer ici un misérable au ban du pape et de l'église, pour meurtre commis au pied même du saint autel ! Vous seriez encore plus étonné si, connaissant la présence d'un tel coupable parmi nous, nous lui laissions la vie , ou songions à faire paix, trêve , alliance avec Bruce l'excommunié I Néanmoins j'y consens pour terminer la querelle : que ta sainte voix décide de son sort. »

Alors Ronald plaida la cause de l'étranger, faisant appel aux serments de la chevalerie et aux lois de l'honneur. Isabelle , à ses genoux, appuyait ces paroles de larmes et de prières; Edith aussi intervint généreusement, pleura et sollicita la compassion de Lorn. « Loin de moi, s'écria-t-il alors, fille dégénérée! N'est-ce pas assez que je t'aie amenée au château de Ronald comme une maîtresse ou comme une esclave, qui se présente à la porte de son maître (10) pour attendre les fantaisies de son froid amour ?... Mais le vaillant lord de Cumberland, le brave Clifford recherche ta main ; il l'aura... Oh ! ne réplique rien I éloigne- toi jusqu'à ce que ces larmes indignes soient séchées I » L'abbé entendit et

vit tout avec douleur, mais rien ne troubla le calme religieux de son front.

Alors d'Argentine, au nom de l'Angleterre, exposa si fièrement les prétentions de son souverain, qu'il réveilla une étincelle depuis long-temps assoupie dans le cœur de lord Ronald ; et sa généreuse colère éclata comme le feu qui sort du caillou. « Assez de noble sang, dit-il, fut versé par l'Anglais Edward, depuis que l'invincible Wallace fut, par dérision, ceint d'une couronne de feuilles (11) et mis à mort par une main infâme pour avoir bien défendu le pays de ses pères. Où estNigel Bruce ? Et de la Haye, et le vaillant Selon, où sont-ils ? où est Somerville, si bon, si loyal? et Fraser, la fleur des chevaliers? N'ont-ils pas été suspendus au gibet? leurs membres déchirés n'ont-ils pas servi de proie aux corbeaux et aux chiens? et nous discutons ici froidement s'il faut abandonner d'autres victimes à leur destin 1 Quoi î la soif du léopard anglais ne sera-t-elle jamais rassasiée du sang des hommes du Nord .' Athole ne perdit-il pas la vie pour satisfaire à un caprice du tyran malade, d'un tyran qui, à son heure dernière, ne parlait que de roues, de gibets et de meurtres I Tu fronces le sourcil, d'Argentine... Eh bien ! le gage du combat auquel je te défie ne se fait pas attendre. »

XXYII.

«« Ne pense pas, dit le vigoureux chevalier de Danvegan, que tu sois seul à braver les risques du combat! Par les saints des îles et du continent, par le sauvage WoJcn, serment de mon aïeul (12), <iue Rome et l'Angleterre fassent rage, n'importe ! Si Bruce, tout proscrit et excommunié qu'il est, retrouve encore des amis pour tenter la chance des armes ; si Douglas remet sa lance en arrêt, si Randolph tente de nouveau la fortune de la guerre, le vieux Ter-

qui! se mettra aussitôt en campagne avec deux mille soldats à sa suite. Ya^ ne blâme pas ma conduite guerrière, bon abbé, car, tu le sais de reste, la farouche humeur et l'inflexible volonté de Torquil sentent encore la sauvage Scandinavie; et je n'abandonnerai pas la cause de la liberté pour les richesses d'Angleterre ou les applaudissements de Rome. »

XXYIII.

L'abbé parut écouter avec un air sévère le discours du chef intrépide; puis il se tourna vers le roi Piubert-, mais deux fois l'œil du héros arrêté sur le sien fit faillir son courage, deux fois ses regards se troublèrent, deux fois sa langue balbutia. Enfin, retrouvant la parole et surmontant sa crainte, il l'apostropha ainsi : » El toi, malheureux I quel motif peux- tu alléguer pour que je ne lance pas contre toi cette terrible sentence qui, d'après les canons, ferme le paradis et ouvre l'enfer? Cet analhème si redouté, il confond les vivants avec les morts, il éloigne tous les bons anges de la roule pour que tous les méchants viennent alors réclamer leur proie -, il te chasse du giron de l'église, il rend le ciel sourd à les prières, il arme chaque bras contre ta vie, il prononce une malédiction contre tous ceux qui te suivent dans les com.bats, contre ceux-mêmes qui soulagent ta misère par le moindre secours donné avec froideur et à regret. Cetanathème te j>oursuit vivant. . . et quand tu es mort, il plane encore sur ta tète maudite, renverse l'écusscn d'honneur qui orne ta tombe, fait taire les hymnes qu'on chanterait sur ton cercueil, et chasse Ion cadavre de la (erre consacrée, comme une vile charogne qu'on jette aux chiens! Telle est la condition du sacrilège que Rome condamne; telle est aussi celle que tu a-? bien méritée par ton crime infâme I »

« Abbé, répliqua Bruce, il ne me convient pas de répondre de

point en point à ton accusation : néanmoins, sache que le crime dont tu parles n'est pas l'effet d'une vengeance personnelle, car Comyn mourut traître à son pays. Je ne peux ni blâmer des amis qui dans leur trop grande précipitation ont commis un meurtre dont je me suis bientôt repenti, ni censurer ceux dont la langue sévère a lancé le fatal anathème-, je blâme seulement ma colère fougueuse, enflammée par les maux que souffrait l'Ecosse. Le ciel sait mes projets d'expiation pour le mal que j'ai pu faire,et il entendra l'homme repentant qui en appelle à sa justice des malédictions d'un pape et des fureurs d'un évêque. Mon premier et plus cher devoir rempli, la belle Ecosse, une fois délivrée de la servitude, assez de prêtres en chapes et en étoles diront des messes pour l'âme de Comyn, tandis que moi, devenu soldat de la croix sainte, j'irai en Palestine avec mon épée et ma lance (13) expier le triste accident. Mais, en attendant, que l'église se contente de l'aveu d'une faute que ma conscience m'ordonne de réparer, je renvoie à d'Argentine et à Lorn le nom de traître qu'ils m'ont donné. Je les défie envers et contre tous, et soutiens qu'ils en ont menti par la gorge! Après ce peu de mots, je n'ai plus rien à dire; faites ce qu'il vous plaira; pour moi, j'ai dit. »

Semblable à un homme qu'un objet miraculeux rend immobile de surprise, l'abbé fixait le roi ; bientôt sur son pâle visage se peignait l'agitation la plus vive. Sa respiration devint plus diflicile et plus pressée et de ses pâles yeux bleus partirent des regards sombres et égarés ; ses cheveux, d'un blanc argenté, se hérissèrent, son front s'enflamma, son sang circula dans chacune de ses veines en filets azurés, et des accents inarticulés rompirent le lugubre silence qui régnait avant qu'il parlât.

XXXJ.

" Bruce ! j'avais pris la terrible résolution de prononcer ma malédiction sur ta tête, et de te livrer comme proscrit à l'homme qui brûle de répandre ton sang... mais, comme le Madianite d'autrefois arrêté sur Zophim par la volonté du ciel, je sens dans mon cœur, glacé par l'âge, une puissance que je ne puis vaincre. Elle dicte mes paroles, fait bouillonner mes veines, me brûle, me trouble, me contraint.'... Bruce, ton bras sacrilège a frappé ton ennemi sur l'autel de Dieu ; mais cédant à l'influence qui m'oppresse, je te bénis ! ma bénédiction soit avec toi ! » Il dit, et sur la foule étonnée régna un silence respectueux, profond et long.

Un vif éclat a de nouveau brillé dans ses yeux, son corps est redevenu droit et vigoureux -, sa voix n'est plus rompue par l'âge;

ce sont les accents mâles de la virilité « Trois fois vaincu en

bataille rangée, toi dont les amis furent tous tués, mis en fuite ou faits prisonniers, toi qui erras dans les solitudes de ton pays (14), toi exilé sur une rive étrangère, proscrit, abandonné, délaissé de tous, je te bénis I ma bénédiction soit avec toi ! Elle t'accompagnera dans les palais et dans les combats, sous le manteau royal comme sous le bouclier. Yengeur de la honte de ton pays, restaurateur de la réputation blessée, favorisé du ciel pour le sceptre et pour l'épee, Bruce, roi légitime de la belle Ecosse, favorisé du ciel pour les exploits et la renommée, quelle suite d'honneurs attendent ton nom ! Dans les siècles futurs le père contera à son fils l'histoire de sa liberté reconquise, et dès que son jeune enfant pourra prononcer un mot, il lui apprendra à balbutier le nom de Bruce. Marche donc de triomphe en triomphe, poursuis ta carrière : mille chants célébreront tes hauts faits. La puissance céleste dontles décrets passent par ma bouche t'a béni, et la bénédiction

sera toujours avec toi ! C'en est fait... mes forces, un instant ranimées, faiblissent de nouveau; mes yeux, doués d'une vue miraculeuse, redeviennent faibles... — Le ciel s'oppose à l'hymen que nous allions célébrer, il ne doit plus être ici question de mariage. Mes frères, notre tâche est remplie en ces lieux, nous n'avons plus rien à y faire... Embarquons-nous donc, embarquons-nous I » Les moines reçurent le prêtre qui tomba épuisé et respirant à peine dans leurs bras. Ponctuels à exécuter ses ordres, tous refusent de demeurer plus long- temps, s'embarquent, déploient la voile, et s'éloignent.

CHANT TROISIEME

N'avez-vous pas remarqué , lorsque le tonnerre soudain et sonore a roulé sur votre tête étourdie , comme quand s'affaiblit l'écho qui le répète , qu'un silence profond règne sur les bois, les prairies et les vallons ? Le seigle ne s'agite pas dans les champs qu'a sillonnés le charrue , les feuilles du tremble mobile sont muettes et silencieuses , la fleur des murailles n'ondule pas sur le château ruiné , jusqu'à ce que , murmurant au loin d'abord , puis plus près , et devenant alors aigu , l'ouragan s'éveille et balaie la montagne gémissante I

Artornish ! un tel silence régna sur les tours , quand ce prêtre en cheveux gris eut prononcé son discours prophétique ^ et la voile des moines obéissants était livrée aux vents du Sud avant qu'aucune bouche se fût ouverte pour parler. Mais bientôt des murmures de doute et de frayeur , jetés tout bas par l'inquiétude dans plus d'une oreille , interrompirent ce silence imposant ; et les assistants portaient des regards curieux dans l'embrasure profonde d'une fenêtre où le prince des îles semblait presser l'impétueux Lorn de prendre un parti qui ne lui plaisait pas , à en juger par son impatience et ses gestes pleins de courroux.

Se levant enfin d'un air menaçant, il ferme le poing , secoue la tète ^ et s'éloigne avec colère. « Me crois-tu donc si facile d'hu-

meur, dit-il , que j'oublie une haine mortelle, que je serre une main rougie d'un sang qui tomba du cœur de mon parent chéri? Est-ce là ton dévouement pour moi , là le juste retour de la vieille amitié dont nous fîmes serment? Mais le proverbe de nos montagnes n'inculpe pas à tort la foi changeante des insulaires. Au reste, soiti Mais crois-m'en , avant peu celui qui est maintenant outragé vengera les outrages qu'il reçoit... Appelez Edith... Appelez la fille de Lorn , ma sœur, esclaves I... Soyez sûrs que ni elle ni moi ne resterons plus long-temps ici pour être encore insultés I Partons, d'Argentine, partons I Nous ne reconnaissons ni alliés ni frères dans les amis de Bruce , dans les ennem.is de l'Angleterre. »

Mais qui pourrait dire la rage du chef, quand, cherchée depuis la plus basse salle du donjon jusqu'à la plus haute tour du château, la jeune Edith ne se trouva nulle part ? « Perfidie !... trahison 1... vengeance et sang !... s'écria-t-il; une riche récompense à celui qui vengera ce rapt I A lui les terres d'un baron 1 •• Sa fureur frénétique eut peine à se calmer quand on vint lui apprendre que Morag partageait la fuite de sa sœur, et que dans la précipitation de la nuit deux étrangers s'étaient rendus sans qu'on les distinguât dans la barque de l'abbé. « Qu'on arme toutes les galères! volez! poursuivez-les! Le prêtre se repentira dé cette trahison ! oui , et nous ne tarderons guère à savoir comment Rome agréera sa prétendue prophétie ! >■ Tels furent les cris que l'indignation arracha au fier Lorn. Cormac-Doil obéit sans retard, hissa ses voiles et leva l'ancre, car c'était un pirate juré que Cormac-Doil , joyeux d'avoir un prétexte pour piller. Mais d'autres hésitent et se disent à voix basse : «< La jeune fille a donné son jeune cœur à Ronald des îles ; et craignant que son frère , suivant ses menaces, ne la force à devenir l'épouse du seigneur an-

glais, elle se réfugie dans le cloître d'Iona. Et c'est avec sagesse qu'elle se résout à habiter comme recluse ce saint asile jusqu'à ce que l'abbé apaise ces querelles si impétueuses et si terribles. »

Tandis que le château répétait les cris d'impatience et de colère du seigneur de Lorn : « Mon cheval I mon manteau I mes gensi et que tous ceux qui me respectent me suivent!.... » D'un ton courtois , mais sévère , d'Argentine adressait à Bruce ces paroles hardies : « Seigneur comte, dit-il... je veux encore bien donner ce titre à Bruce, quoiqu'il ait perdu son nom et son comté , depuis qu'il a endossé l'armure de rebelle. . . Mais , comte ou vassal... tu as tout à l'heure prononcé des mots qui ont blessé d'Argentine; l'honneur me force à t'en demander raison à toi en personne. Nous n'avons pas besoin de nous dire que nos bras savent également bien manier une arme. Fais-moi donc un plaisir que peut solliciter un soldat; place ce gant sur ton cimier au premier combat où nous nous rencontrerons , et je dirai , comme je l'ai toujours dit, que, quoique égaré par l'ambition, tu es un noble chevalier. »

«c Et moi , répondit le royal Bruce , je pourrais dire que d'Argentine outrage l'honneur de la chevalerie en tirant sa glorieuse épée pour défendre la cause d'un tyran ; mais quant à votre brave demande, soyez sûr que l'honorable gage que vous me donnez flottera sur mon cimier dans chaque bataille ; et croyez que si ma langue irréfléchie a pu involontairement blesser votre honneur, il recevra toute satisfaction. Jamais gant donné dans ma jeunesse par l'amour d'une dame ne fut plus cher à mon cœur que celui qui me vient de vous I Ainsi donc, adieu, mon noble ennemi,

santé et bonne fortune jusqu'au revoir, et alors... que la volonté du ciel soit faite ! »

Ils se quittèrent ainsi... car alors, avec un bruit semblable à celui des vagues que repoussent les rocbers de la rive , les amis de Lorn se retiraient. Chaque chef, suivi de ses vassaux, regagne son château dans les montagnes , songeant combien sont vains les projets des hommes, combien vaines leurs espérances. Mais, par ordre de Ronald, une double garde veille dans la forteresse d'Artornish ; le guichet et la porte sont triplement fermés par des barres de fer, des verrous et des chaînes ; puis il pria avec courtoisie ses hôtes d'excuser l'interruption des réjouissances, et les engagea à demeurer sans crainte dans le château. Bientôt des torches et des serviteurs précèdent les chefs et les chevaliers qui se rendent à leurs chambres respectives; les oraisons se récitent , les prières se disent , et bientôt tous tombent dans ce sommeil qui verse sur le corps un heureux oubli après un jour de fatigue.

Mais bientôt réveillé, le monarque crie à Edouard, qui dort à son côté : « Réveille-toi , sinon tu dormiras pour toujours. . . Tout à l'heure une porte secrète a retenti , une lueur de flambeau a brillé sur le plancher... Lève-toi, Edouard, lève-toi, te dis-je! quelqu'un se glisse ici comme un spectre nocturne. Mais non , ne frappe pas; c'est notre hôte généreux... » Avançant alors dans l'ombre , grâce à son flambeau , Ronald s'approche , et avec lui le chef de Dunvegan. . . Tous deux fléchissent le genou devant Bruce en signe de fidélité, lui offrent leurs épées et le saluent du titre de roi du continent et des îles , de légitime souverain d'Ecosse. « O élu du ciel , dit Ronald , réponds ! me pardonnes- tu les erreurs de ma jeunesse ? Détourné de mon devoir par les artifices

CHAXT m. 297

des méchants, j'ai tiré contre toi un glaive rebelle; mais rlors même que j'étais armé contre tes droits, je rendais toujouis un juste et sincère hommage à ton illustre courage. » — « Hélas î cher jeune homme , les malheureux temps , répondit Bruce , doivent en porter la faute, puisque, plus coupable que vous , moimême... » Il s'interrompit, car le souvenir de la défaite de Falkirk navra son àme. Il pressa le chef sur son cœur , et acheva par un soupir la phrase qu'il avait commencée.

Ils lui offrent de reconquérir ses droits par leurs armes et leur influencie 5 mais leurs conseils doivent être longuement pesés avant qu'on lève la bannière des combats et qu'on réunisse des troupes; car l'or de l'Angleterre et les intrigues de Lorn ont fait entrer beaucoup de chefs dans les ligues du Sud. En réponse , Bruce confia franchement son hardi dessein à ses nouveaux partisans. « Après avoir passé l'hiver dans l'exil, je voulais débarquer au rivage chéri de Carrick ; je brûlais de revoir Ayr , mon pays natal , et d'assister aux fastueux banquets que donne Clifford ,' dont la voix arrogante résonne aujourd'hui dans le château de mes pères. Mais je me rendis d'abord à Arran, où le vaillant Lennox me prépare des secours, et sur mer nous fûmes surpris par une tempête qui dispersa nos barques et nous fit changer de résolution 5 la mienne même , pour éviter une voile ennemie , s'était beaucoup éloignée du but de mon voyage , lorsque cette sage volonté, qui maîtrise la nôtre, nous a guidés malgré nous vers le château d'un ami. »

Alors Torquil parla : « La circonstance rend la promptitude nécessaire; il faut agir sans retard, et nous prions instamment notre souverain de ne pas s'exposer aux périls d'un siège. Lorn,

ft88 LE LORD DES ILES,

qui brûle de se venger , n'est que trop près des tours d'Artornish avec toutes ses forces 5 et les vaisseaux légers de l'Angleterre sillonnent non loin d'ici les ondes de la Clyde, prêts à partir au moindre signal , à balayer chaque détroit , et à garder chaque côte. Avant donc que l'alarme soit donnée, il faut que notre souverain gagne un asile sur et secret vers les confins de Skye... Torquil sera son pilote et son guide. » — « Non , brave chef, s'écria Ronald ; j'accompagnerai moi-même notre maître ; j'appellerai aux armes les guerriers de Sleate , tandis que toi , renommé pour ta sagesse dans les conseils, tu dirigeras leur courage par de bons avis et leur imposeras par la blancheur de tes cheveux. >• — « Et si mes paroles n'ont pas assez de poids , cette lourde épée fera pencher la balance. »

« Ce projet , dit Bruce , me satisfait; mieux vaudrait cependant qu'Isabelle, pour sa sûreté, regagnât avec ma barque et mon équipage les rivages amis d'Erin. Tu t'y rendras aussi avec elle , Edouard , pour la consoler et la défendre au besoin , pour rallier nos amis dispersés. » A en juger par son visage , tout autre projet eût sonné plus agréablement à l'oreille de lord Ronald; mais le plan fut exécuté aussi vite que conçu. Deux barques équipées et armées en secret sortirent de la baie; elles firent voile dans deux directions contraires , l'une vers la côte de Skye , l'autre vers le rivage d'Erin.

Notre histoire suit Bruce et Ronald... Un vent favorable gonfla leur voile jusqu'à ce qu'ils reconnussent à peine les sombres hauteurs de IMuU et les collines bleues d'Ardnamuchan. Mais alors les rafales soufflèrent avec violence , et les contraignirent d'abaisser le màt pour manier eux-mêmes la rame. Ils luttèrent nuit et

jour contre ces mers courroucées, et ce ne fut qu'avec l'aurore qu'ils aperçurent le romantique rivage de Skye. Ils virent les premiers rayons du soleil dorer la cime aride de Coolin qui s'élève vers rOrient ; mais ils éprouvèrent tant de retard et de délais , qu'avant qu'ils fussent entrés dans la baie de Scavigh 'car le ciel plus calme leur permit enfin de s'arrêter,^ le soleil inclinait vers l'Occident. Alors Ronald dit : « Si mes yeux ne me trompent pas, voici les sauvages déserts qui s'étendent au Nord de Strathnardill et de Dunskye (1) -, nul humain ne porte ici ses pas , et puisque ces vents contraires soufflent toujours, si mon souverain aime l'arc du chasseur, qui nous empêche de débarquer et d'aller tuer un daim sur la montagne ? AUan , mon page , viendra avec nous ; il sait bander prestement un arc, et si nous rencontrons du gibier, il peut envoyer une flèche qui suppléera à l'adresse que nous n'aurons pas eue. >• Alors chacun d'eux prend un arc et des flèches ^ ils approchent du rivage , sautent à terre et laissent leur navire ainsi que l'équipage dans un endroit où un rapide torrent accourt avec fracas sur son lit de rochers se jeter dans l'Océan.

Quelque temps il firent route en silence comme gens qui cherchent le gibier sur la montagne ; mais enfin le bon Bruce dit à Ronald : « Sainte Marie ! le spectacle que voilà ! J'ai traversé bien des montagnes dans les contrées étrangères et dans mon pays natal, et ma destinée a voulu que je visitasse les lieux où m'appelait plutôt la sûreté que le plaisir. Ainsi j'ai erré dans bien des déserts, gravi bien des montagnes, traversé bien des marais; mais, par ma lamel un spectacle si sauvage que celui-ci, et pourtant si sublime dans sa sauvagerie même , ne s'est jamais offert à mes yeux , en quelque lieu que j'aie porté mes pas. »

XÏV,

Il n'était pas étonnant que le monarque parlât ainsi; car Toeil humain a rarement vu une scène plus sévère que ce lac effrayant avec son rebord noir de rochers arides. Il semble qu'un ancien tremblement de terre a pratiqué une route bizarre et raide dans le sein de la dure montagne , et que chaque précipice nu , chaque noir ravin ;, chaque sombre abîme atteste encore l'outrage qu'à reçu la nature. Le vallon le plus sauvage présente encore d'ordinaire quelques signes de vie; le haut Benmore est tapissé de mousse verte, dans le creux Glencroe fleurit la bruyère , et Cruchan-Ben est couvert de taillis; mais ici... sur les hauteurs , dans les bas, autour de vous, sur la montagne ou dans les vallées, point d'arbre, de buisson, de plante, de fleuri rien qui offre à l'œil fatigué des traces de végétation ; car tout est rocs entassés au hasard, vagues noires, sommets nus et bancs de rochers, comme s'il n'y avait pour ce lieu ni soleil d'été , ni la douce rosée de printemps qui couvrent de nuances variées les coteaux les plus ingrats.

Et à mesure qu'ils marchaient , les rochers sourcilleux devenaient plus sauvages, les lacs plus profonds : d'énormes terrasses de noir granit leur offraient des chemins rudes et difliciles, formés par des débris de roc précipités du haut de la montagne dans quelque affreuse nuit de terreur, alors que le loup hurlait et que le daim prenait la fuite. Quelques-uns de ces fragments se tenaient en équilibre comme par miracle , au point que le bras d'un enfant aurait ébranlé ces masses qu'une armée n'aurait pu faire mouvoir, masses jetées au hasard par la nature en courroux, mais tremblantes comme une pierre druidique sur sa base précaire. Les brouillards du soir, dans leur immobilité continuelle ,

tantôt couvraient la longue chaîne des monts , et tantôt , abandonnant leurs fronts chenus, étendaient leur manteau autour des lacs , ou roulaient sur les ondes noires , ou bien tourbillonnaient avec les vents, emportés au milieu des airs. Souvent aussi , se condensant tout à coup, ils s'abaissent , et alors courts mais impétueux , des torrents de pluie se précipitent de leurs flancs , et lorsque reparaît la joyeuse clarté du soleil , mille filets d'eau , blancs d'écume, descendent des cimes de la montagne.

« Ce lac, dit Bruce, dont les effrayantes barrières sont des précipices raides et escarpés qui n'offrent aux sangliers et aux daims d'autre sentier que les noirs rochers sur lesquels nous marchons, quel est-il ? quel est le nom de ses sombres eaux ? comment s'appellent aussi ces monts impraticables et ce pic effrayant qui , éclairé par les derniers rayons du soleil, élève jusqu'aux nues les gouffres affreux et les hideuses crevasses qui semblent autant de cicatrices sur sa tète brisée par la foudre ?» — « Coriskin est le nom de ce lac ténébreux^ Coolin celui de la montagne , ainsi appelée, comme le disent les bardes , du nom de l'antique Cuchullin , chef renommé. Mais plus familiarisés dans nos îles avec les horreurs qu'avec les beautés de la nature , les bardes se plaisent souvent, pour satisfaire un caprice, à donner des noms fictifs à de semblables endroits. Je voudrais que le vieux Torquil pût vous montrer ses vierges avec leurs seins de neige, ou que mon noble maître écoutât les chansons monotones de sa nourrice... Or , les vierges , ce sont de hauts rochers avec des saillies blanches ^ la nourrice, c'est un torrent qui mugit , et votre œil put voir le gouffre immense où se perdent, en tournoyant, les eaux duCodrievrekin... car là, dit-on, la sorcière met son chaperon blanc. C'est ainsi que nos insulaires trouvent dans leur imagination des noms fantastiques pour des lieux si sauvages. »

Bruce répondit : « Une âme rêveuse pourrait trouver ici une morale plus grave. Ces monts élevés qui portent leurs fronts nus jusqu'au milieu du ciel, indifférents au soleil et à la neige, où rien ne peut mourir, où rien ne peut naître, ne ressemblent-ils pas au destin d'un monarque occupant une place élevée au milieu des orages d'état, trop élevée même pour qu'il puisse goûter les simples plaisirs de la vie ? Son âme n'est-elle pas un roc , son cœur un désert ? Au dessus de l'espérance , de l'amour et de la crainte est sa tête couronnée. . . Mais regarde ! sous ce rocher pointu sont des chasseurs et un cerf tué \ qui peuvent-ils êtres ? Tout à l'heure vous disiez que jamais les pas d'un mortel n'avaient foulé ces régions désertes. »

XYIII.

«< Je l'ai dit... et je le croyais, en vérité , répliqua Ronald \ oui, j'ai cru dire vrai. Cependant voici que j'aperçois , près de cette pierre, cinq hommes... ils nous voient et viennent à nous. A la plume qui orne leurs bonnets , je devine qu'ils sont vassaux de Lorn et ennemis de mon souverain. » — « Qu'importe î cinq contre trois? mais je me suis souvent trouvéen position plus critique. Cependant le pauvre page ne peut guère nous aider 5 convenons donc de notre plan de bataille , s'ils nous disputent le passage : attaquez-en deux, je fais mon affaire des autres. » — « Non, prince ! c'est mon épée qui doit combattre les trois adversaires -, ma force, mon adresse à manier les armes est moindre que la vôtre , moindre aussi sera la perte si Ronald succombe. Mais les insulaires deviennent bientôt soldats, Allan a une épée aussi bien qu'un are, et si mon souverain m'en donnait l'ordre, deux flèches rendraient égal de part et d'autre le nombre des combattants. >• — « Non , non, dùt-il y aller de ma vie ! s'écria le prince ; assez de sang est

retombé sur ma tête, trop témérairement versé... Nous allons bientôt savoir s'ils viennent en amis ou en ennemis. »

Les étrangers approchaient , approchaient toujours , et moins leur extérieur plaisait à l'œil du monarque. C'étaient tous des gens de mauvaise mincie regard en dessous , et se souciant peu d'être vus (-2;. Ils avançaient d'un pas à demi résolu, et chacun d'eux tenait la tête inclinée vers la terre. Les deux premiers étaient bien équipés, portant le costume des montagnards, les brodequins et le bonnet , le plaid et les chausses , ainsi que leurs armes , la dague et le sabre, l'arc et les flèches-, les trois autres , qui marchaient un peu en arrière , semblaient être des serfs d'un rang beaucoup inférieur : des peaux de chèvre ou de daim , jetés sur leurs dos.lesgarantissaientduvent; leurs bras, leurs pieds, leurs têtes étaient nus, leur barbe mêlée, leurs cheveux en désordre ; pour armes, les coquins portaient une massue , une hache et un sabre rouillé.

Ils avançaient toujours et toujours en gardant le silence. « Dites qui vous êtes, ou sinon arrêtez, cria Bruce-, quand on se rencontre dans des déserts, on ne passe pas les uns près des autres comme dans une rue paisible. » A cette injonction sévère ils s'arrêtent , font un salut brusque et bref , mais paraissent faire cet acte de courtoisie plutôt par crainte que par bonne volonté. « Nous errons comme vous errez aussi peut-être , ici jetés par le vent et la mer , gens à partager avec vous ce daim récemment tué, s'il vous convient de goûter à notre festin. » — « Si vous êtes venus par mer, où est votre barque? » — « A dix toises , au fond de l'océan noir ! Nous sommes naufragés d'hier, mais hommes ne s'épouvantant guère du danger. Les ombres s'épaissis-

sent... le jour baisse... voulez-vous venir dans notre hutte ? >■ — « Notre navire nous attend dans la baie ; merci de vos offres... bonjour.» — « Était-ce donc votre galère qui voguait ce soir non loin des bords de cette île ?» — « Oui. » — « Alors épargnez- vous une peine inutile , vous la chercheriez vainement de ce côté 5 nous l'avons vue du haut de la montagne, quand soudain un navire du Sud s'est montré avec le pavillon rouge de saint George, hisser sa voile et gagner le large en fuyant. »

« C'est, par la croix! une fâcheuse nouvelle , dit tout bas lord Ronald à Bruce ; et il ne fait plus assez jour pour vérifier l'authenticité de leur récit. Ces hommes-là ont l'air bien grossier , cependant sous une rude écorce bat quelquefois un bon cœur : accompagnons-les ; nous avons besoin de nourriture, de feu, et d'abri 5 nous aviserons à nous tenir en garde contre la trahison, et chacun protégera tour à tour le sommeil de ses camarades... Braves gens, nous acceptons ; nous sommes vos hôtes', et nous récompenserons bien votre hospitalité. Allons, conduisez-nous vers votre hutte... mais tout doux ! Ne melons pas nos deux bandes... montrez-nous le chemin à travers ces monts et ces rochers , et nous vous suivrons... marchez devant. »

Ils atteignirent la pauvre cabane, faite de voiles étendues contre un rocher, et en y entrant ils trouvèrent un jeune garçon délicat, dont l'extérieur et la mine allaient mal avec un lieu si sauvage : il portait une toque et un manteau de velours vert , et se tenait assis à terre. Son habillement, semblable d'ailleurs à celui des ménestrels , était noir de môme que ses cheveux -, ses joues indiquant encore la jeunesse étaient flétries par le chagrin et ses yeux baignés de pleurs. « D'où vient ce pauvre enfant? » dit Ro

nald, et ces mots parurent le distraire de sa douleur. Comme se réveillant d'un songe affreux, il leva la tête en poussant un cri, et promena autour de lui des yeux hagards. Puis il se retourna du côté de la muraille, et sa brune figure se couvrit de rougeur.

« Quel estcet enfant?." demanda-t-il une seconde fois. « Les chances de la guerre l'ont fait notre prisonnier ; il peut devenir le vôtre si vous trouvez que la musique a plus de charmes que l'or ; car, quoique muet dès sa première enfance , ce jeune garçon sait habilement toucher du luth , jouer de la lyre et manier l'archet; il sait enfin abréger le temps pour ceux qui aiment se divertir ainsi : à mon avis, le vent propice qui souffle en mugissant sur notre proue rend des accords plus harmonieux. » — " Mais comprend-il lorsqu'on lui parle ? » — « Oui ; c'est ce que nous a dit sa mère, vieille qui a péri dans notre naufrage : de là le chagrin de ce pauvre jeune homme. Je ne puis rien vous apprendre de plus sur son compte , il n'est notre captif que depuis hier. Quand le vent et le ciel nous étaient si contraires, nous n'avons guère pu songer à lui... mais pourquoi perdre ainsi le temps en paroles inutiles ? Asseyez- vous, partagez notre repas, et quittez vos armes. » Tout à coup le captif tourna la tête , et lança un rapide regard à Ronald. C'était un coup d'œil vif et significatif que le chef n'eut pas de peine à comprendre.

« Cher hôte, dit-il, nous sommes dans l'obligation de faire feu et table à part 5 car sache que nous accompUssons un pèlerinage, moi, mon camarade et ce page. Nous avons fait serment d'abstinence et de veille jusque après l'accompUssement de notre vœu, et jusque là nous ne pouvons ni quitter le plaid et le sabre , ni nous asseoir à la table d'un étranger; défense à nous encore de

dormir en même temps : l'un est toujours tenu de veiller. Ainsi, digne hôte, nous prenons ce coin de la hutte pour notre usage particulier. » — « Le maudit vœu ! répliqua le plus âgé de la troupe ; il me semble difficile à observer. Qu'en dites-vous , si pour répondre à la froideur dont vous récompensez notre accueil amical;, nous refusions de partager notre repas avec vous ? >■ — « Nous vous dirions alors que nos sabres sont d'acier ! et notre vœu ne nous oblige pas à mourir de faim lorsque nous pouvons nous procurer de la nourriture avec de l'or ou avec ces épées. » Le sombre front de leur hôte s'enflamme soudain , ses dents claquent , ses traits se gonflent -, mais toute sa colère s'apaise bientôt devant le regard enflammé de Ronald , et son courage incertain ne peut supporter le regard calme et intrépide du monarque. Avec un sourire forcé : «< Que chacun , dit-il , suive la coutume de son clan î que chacun reste dans ses quartiers séparés, qu'il y mange ou jeûne, qu'il y dorme ou veille. »

Les feux s'allument en des endroits différents , chacun mange à son tour, à son tour chacun veille , car l'œil du vieux montagnard, noir et plein d'astuce, fier et sombre, n'annonçait rien de bon. Jamais il ne regardait en face , mais toujours il promenait autour de lui un regard lent et circonspect , portant l'expression du doute et de la ruse , qui dardait comme un rayon dangereux de dessous ses sourcils épais et grisonnants. Le plus jeune , qui paraissait être son fils, avait aussi ce sombre aspect qui elTraie un homme timide ; les serfs à demi nus qui étaient assis derrière eux lançaient des regards de crainte et de haine... jusqu'à ce que tous cinq, lorsque l'obscurité se glissa dans la hutte , se couchèrent et firent semblant de dormir, ou dormirent en eflfet. Le jeune captif lui-môme, qui était forcé de s'en remettre à ses yeux du soin de sa langue impuissante pour déplorer ses malheurs, ne fit pas une

plus longue veille de douleur , mais étendit ses membres afin de sommeiller.

Le roi ne se fie pas à son hôte dangereux , et règle l'ordre des veilles. Ronald doit veiller jusqu'à minuit, le roi le relèvera alors pour être relevé parle jeune AUan. Ils adoptent cet arrangement pour que le page puisse prendre le repos exigé par son âge tendre encore, . Quelle est la pensée dont s'occupe lord Ronald pour résister au sommeil que la fatigue lui envoie?... Car ne croyez pas qu'il daignât craindre bien vivement un si lâche ennemi... Il pense à l'aimable Isabelle , au moment où elle se jeta aux pieds du fier d'Argentine, non moins qu'à celui où, montée sur un noble cheval, elle le regarda avec des yeux bienveillants , lorsqu'il remporta le prix au tournoi de Woodstock. Belle dans la joie, encore belle dans le chagrin, au sein du bonheur, comme en proie au désespoir, ne doit-elle pas occuper seule son esprit ? Il songe aussi à son aimable fiancée, à Edith... Ah ! comment se décider, quand là sont donnés et son cœur et son amour , et qu'ici sa foi est engagée devant le ciel ! Il ne lui fut pas difiicile de veiller, car rarement les amans se plaisent à dormir. Enfin le hibou fit entendre son chant de minuit, le renard répondit par ses glapissements, alors s'éveilla le roi... à ses instances , Ronald consentit à prendre quelque repos.

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