‹ Œuvres de Walter ScottChapitre 3 sur 31 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

de fer au malheur et à l'indigence. La duchesse' remarqua sa démarche fatiguée, son air craintif et sa figure vénérable, et ordonna à son page de recommander à ses gens d'avoir soin du vieillard : car elle avait connu l'adversité, quoique née dans un si haut rang, dans tout l'éclat du pouvoir; et, comblée de la beauté, elle avait eu à pleurer sur la tombe ensanglantée de IMonmouth.

Lorsqu'une main secourable eut pourvu aux besoins du vieillard , et qu'il se trouva satisfait , son orgueil de ménestrel commença à se montrer, et il se mit à parler avec volubilité du bon comte François^, mort, et depuis long-temps dans un monde meilleur, et du comte Walter 5, que Dieu donnât la paix à son âme! Jamais un plus brave champion n'avait paru sur le champ de bataille ; et avec toutes les nombreuses histoires qu'il savait sur les guerriers du nom de Buccleuch , si la noble duchesse daignait prêterl'oreille aux accords d'un vieillard, quoique ses doigts n'eussent plus la souplesse de la jeunesse , et que sa voix se fût affaibhe , il pensait, à vrai dire, que, si elle aimait à entendre la harpe, il serait encore en état de s'accompagner devant elle.

Son humble requête lui fut bientôt accordée , et le vieux ménestrel fut admis en présence de celle qui lui accordait l'hospitaUté. Mais lorsqu'il eut été introduit dans l'appartement somptueux où elle se tenait avec toutes les dames de sa maison, peutêtre eût-il voulu avoir éprouvé un refus; car, dès qu'il essaya d'accorder sa harpe , sa main tremblante se trouva avoir perdu l'aisance qui caractérise l'assurance de plaire ; des scènes de joie et de tristesse depuis long-temps oubliées vinrent se croiser et s'embarrasser dans son cerveau affaibli par l'âge. — Ses efforts

1 Anne, duchesse de Buccleuch el de Monmouth, représentant les anciens seigneurs de Buccleuch, et veuve de l'infortuné Jacques, duc de Monmouth, qui eut la t«te tranchée en 1685. [Note anglaise.)

2 François Scott, comte de Buccleuch, pèie de la duchesse. {Note anglaise.)

3 Walter, comte de Buccleuch, grand-père de la duchesse et célèbre guerrier.

(.Note anglaise.'^

furent vains. La duchesse, compatissant. à sa peine, loua la beauté des sons de l'instrument , l'encouragea et lui donna le temps de se remettre jusqu'à ce que les tons brillants de toutes les cordes se mariassent dans des accords harmonieux. Alors il dit qu'il voudrait bien pouvoir se rappeler un vieux lai qu'il croyait ne plus devoir chanter jamais. Il n'avait point été composé pour les oreilles grossières des villageois, mais pour de nobles dames et de puissants barons ; il l'avait chanté devant le roi Charles-le-Bon, lorsqu'il tenait sa cour à Holy-Rood ; il eût beaucoup désiré , mais il craignait d'essayer ce chant oublié depuis long-temps. Ses doigts erraient sur les cordes , en tiraient des accords confus et incertains , et il secouait à plusieurs reprises sa tête blanchie. Mais lorsqu'il eut saisi la mesure entraînante , le vieillard releva son front où brillait un sourire de contentement , et ses yeux éteints s'animèrent de tout l'enthousiasme du poète. Sa main vola sur les cordes en variant la mélodie des sons dans des accords alternativement doux ou énergiques : le présent, l'avenir, ses peines , ses besoins, tout fut oublié; et la timidité qui paralyse le talent et les glaces de l'âge, rien ne résista à l'action entraînante de l'harmonie ; chaque lacune que présentait une mémoire infidèle était remplie par la verve échauffée du poète ^ et tandis que sa harpe résonnait en l'accompagnant sous ses doigts , ainsi chantait le DERNIER DES MENESTRELS.

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