LE LAI
DU
DERNIER MENESTREL.
CHANT PREMIER
Le banquet était terminé dans la forteresse de Branksome (1), et la dame de Buccleuch s'était rendue dans son cabinet secret; son cabinet gardé par des caractères et des paroles magiques, terribles à entendre , terribles à prononcer. .. . Jésus, Marie, protégez-nous I nulle âme vivante, qu'elle seule, n'avait osé franchir la pierre qui en formait le seuil.
Les tables avaient été enlevées : tout était rentré dans le repos ; les chevaliers , les pages et les écuyers attachés au service de la noble dame , erraient encore dans la vaste salle ou se groupaient autour d'un grand feu. Les chiens, las d'avoir couru le cerf, étaient étendus sur le jonc qui couvrait le plancher , et se fatiguaient en rêve à suivre la chasse dans la forêt depuis la pierre du Téviot jusqu'aux marais d'Eskdale.
Vingt-neuf chevaliers de renom avaient leurs boucliers suspendus dans la grande salle de Branksome (2) . Vingt-neuf écuyers éprouvés étaient chargés de leur ramener leurs coursiers du clos
l 2 LE LAI DU DERNIER MÉNESTREL^
à l'écurie. Vingt-neuf varlets d'une haute stature étaient à leurs ordres, et les servaient tous avec respect. C'étaient tous des chevaliers d'un courage dévoué , et attachés par les liens du sang au brave Buccleuch.
Dix d'entr'eux étaient couverts d'acier de la tête aux pieds, avec l'épée au côté et les talons armés de leurs larges éperons. Ils ne déposaient ni jour ni nuit leur brillante armure; ils dormaient le corset lacé; leur froid et rude bouclier leur servait d'oreiller ; ils découpaient à table, la main armée d'un gantelet, et buvaient à travers la visière de leur casque.
Dix écuyers, dix varlels, revêtus de cottes de mailles, attendaient , prêts à obéir au premier signal , les ordres desdits chevaliers de garde,- trente coursiers pleins de feu et de souplesse restaient sellés nuit et jour dans l'écurie, très-certainement bardés d'acier, et portant à l'arçon une branche de jedwood(.3); cent autres mangeaient en liberté au râtelier. Telle était la coutume du manoir de Branksome.
Pourquoi ces coursiers prêts et harnachés? Pourquoi ces guerriers armés pendant la nuit , et sur le qui vive ? Ils sont sur le qui vive pour écouter les aboiements du limier , pour entendre les sons de guerre du cor , pour voir approcher la bannière rouge des Saint George, pour observer les feux des signaux de nuit ; ils se tiennent sur leurs gardes contre les forces et les surprises de leurs ennemis du Sud, de peur que les troupes de Scroop, d'Howard ou de Percy fassent une sortie de Warkworlh, de Naworth ou de la joyeuse Carlisle contre les tours superbes de Branksome (4).
Telle est la coutume du manoir de Branksome. Plus d'un vaillant chevalier le protège 5 mais qu'est devenu celui qui fut leur chef à tous ? Son épée se rouille pendue à la muraille près de sa lance. brisée. Les bardes rediront long-temps comment tomba le brave comte Walter (5) ! Lorsque les habitants épouvantés fuyaient au loin les fureurs de la guerre qui désolait les frontières, lorsque les rues du superbe Dunedin^ virent briller les lances et les coutelas teints de sang , qu'elles retentirent des cris sinistres du Slogan^, alors tomba sous le fer de ses meurtriers le chef du clan de Branksome.
vm.
La piété peut-elle arrêter les discordes ou guérir les plaies envenimées d'une haine mortelle? La charité chrétienne, le patriotisme peuvent-ils mettre un terme à leurs funestes effets ? Non I ce fut en vain que les deux partis se rendirent réciproquement en pèlerinage ^6) à tous les autels que recommandait la vénération des fidèles; ce fut en vain qu'ils imp)orèrent la miséricorde divine en faveur des chefs dont le sang avait rougi leurs propres coutelas : tant que Cessford reconnaîtra l'autorité des Car ;,7) 5 tant qu'Ettrick se fera honneur d'être gouverné par celle des Scott , jamais, non jamais ne seront oubliés et le meurtre des chefs, et les dissensions invétérées, et le carnage des guerres féodales.
Les intrépides guerriers de la forêt d'Ettrick suivirent consternés le convoi de lord Walter. Les jeunes filles et les femmes du vieux Téviot couvrirent de fleurs et de larmes le brancard funèbre;
i Edimbourg. Voir l'explication de Diin Edin dans les noies de Marmion. a. m. 2 Cri de guerre ou mot de ralliement d'un clan des frontières. a. m.
mais la dame de Branksome ne répandit ni larmes ni fleurs sur le cercueil sanglant de son époux! La vengeance, s'inspirant de la vue de ses restes inanimés, faisait taire tout autre sentiment plus doux ; sa fierté hautaine refoula des larmes qui l'eussent humiliée, jusqu'à l'instant où entouré de son clan en deuil , sur les genoux de sa nourrice , son fils bégaya ces mots : « Si je deviens jamais homme, la mort de mon père sera vengée! «Alors les pleurs d'une mère se firent jour , et inondèrent le visage animé
de l'enfant.
Laissant flotter en désordre et ses vêtements et l'or de ses blonds cheveux, Marguerite, penchée sur le corps mutilé de son père, versait des larmes de désespoir. Mais la douleur filiale ne faisait pas seule couler ces larmes amères : les angoisses d'un amour plus que jamais sans espoir y mêlait les leurs , sans qu'elle osât chercher dans l'œil indigné de sa mère un regard de sympathie. Son amant avait pris les armes avec les Car contre le clan de son père, lorsque les eaux de Mathouse-Burn arrivèrent jusqu'à Melrose teintes de leur sang, et elle n'ignorait pas que sa mère , dont elle redoutait le courroux, préférât la voir sur son lit de mort plutôt qu'à la voir mariée à lord Cranstoun (8).
La comtesse descendait d'une noble race ; son père, fameux par son savoir, appartenait à la famille des Béthune 9), originaire de Picardie: il avait appris l'art que nul ne peut se permettre de nommera Padoue (10), ville située bien au-delà des mers. On disait que, par les secours mystérieux de la magie, il avait changé sa forme naturelle : car, lorsqu'absorbé dans ses recherches studieuses, il se promenait de long en large sous les cloîtres de Saint- André , son corps ne traçait aucune ombre sur la muraille éclairée parle soleil (11)!
Il avait enseigné, comme le racontent les bardes, les secrets de son art à cette noble dame, en sorte qu'elle pouvait commander aux esprits invisibles de l'air (12). Assise maintenant en son cabinet mystérieux, situé dans la tour de l'Ouest de l'ancien lord David , elle prête l'oreille à des sons lugubres qui se font entendre autour des tourelles, dont la masse recouvre les antiques créneaux. Est-ce le mugissement des flots du Téviotqui viennent se briser avec furie contre les bords escarpés du rivage?est-ce le vent qui agite la cime des chênes? est-ce l'écho des rochers? quel peutil être ce son lugubre qui mugit autour des antiques tourelles de Branksome ?
A ces sons tristes et plaintifs répondent les aboiements et les hurlements des chiens de garde, et du haut des tourelles le hibou étonnéfaitentendre ses cris sinistres. Dans la grandesalle, écuyers et chevaliers jurent qu'un orage est près d'éclater, et regardent le ciel pour voir quelle nuit il fait 5 mais la nuit est calme et le ciel est pur.
Mais la dame de Branksome ne les confondait ni avec le mugissement des flots du Téviot se brisant contre les flancs de la montagne , ni avec le murmure des chênes agités par le vent , ni avec le morne écho des rochers , ni avec la voix de la tempête près d'éclater. C'était l'Esprit des eaux qui s'adressait en ces termes à l'Esprit de la montagne.
l'esprit des eaux.
« Dors-tu, frère? »
l'esprit df la montagne.
'< Non , frère... Les rayons de la lune se jouent sur mes collines depuis le Craig-Cross jusqu'au Skelf-Hill-Pen. Près de chaque ruisseau, dans chaque vallée, les sylphes joyeux, dansant la moresque au son d'une musique aérienne, et décrivant sur la bruyère en fleurs leurs rondes d'émeraude, sautent gaiement et lestement. Remarque leurs pieds légers, écoute leur douce musique 1 »
l'esprit des eaux.
« Les pleurs d'une jeune fille captive se mêlent au cristal souillé de mes flots ; Marguerite de Branksome, accablée de douleur, se lamente aux pâles rayons de la lun?. Dis-moi, toi qui peux lire dans les astres, quand finiront ces dissensions féodales! quel sera le sort de la jeune fille? quel est l'époux qui lui est réservé? »
l'esprit de la montagne.
>• Le chariot d'Arthur poursuit sa course lenle autour du pôle dans une obscurité complète ; la petite Ourse s'obscurcit et prend un aspect rembruni; le baudrier tacheté d'Orion s'aperçoit à peine ; toutes les planètes éloignées et jetant une faible lueur ne percent que diflicilement l'obscurité qui les environne ; je déchifl're avec peine leurs décrets solennels I Mais je n'y lis aucune influence favorable jusqu'à ce que l'orgueil soit dompté et l'amour libre. »
Les voix surnaturelles cessèrent de parler , et les sons lugubres ne s'entendirent plus : ils expirèrent sur le sein de l'onde et sur le flanc de la montagne. Mais ils surnageaient encore dans l'air au-
tour des murs de la tour de lord David ; car ils retentissaient dans la retraite mystérieuse et aux oreilles de la dame de Branksome. Elle redressa sa tête superbe, l'orgueil fit battre son cœur avec violence , et vos montagnes s'abaisseront et vos flots en atteindront le sommet avant que Marguerite soit l'épouse de notre ennemi I....
Elle se rendit dans la vaste salle où se trouvaient tous ses braves guerriers, et où son fils , dans sa joie bruyante , se livrait parmi eux aux jeux de son âge. L'enfant, jouant au soldat, ou mosstrooper (13), et prenant pour coursier le bois d'une lance, galopait gaiement tout autour de la salle , en imitant le ton et les manières d'un maraudeur en pays ennemi. Les vieux chevaliers eux-mêmes, blanchis sous le harnais^ partageaient ses jeux et ses folies, quoique leurs cœurs, d'une trempe sévère, fussent aussi endurcis que l'acier qui les couvrait ; car ces guerriers aux cheveux blancs prédisaient que dans les guerres futures l'héroïque enfant abaisserait l'orgueil de la licorne (14) et rehausserait la gloire du croissant et de l'étoile ' .
Sa mère oublia un instant l'important dessein qui l'avait amenée... un seul instant... elle le considéra avec l'œil complaisant d'une mère , en s'arrêtant à l'entrée de la porte cintrée ; ensuit'^, parmi cette troupe de guerriers armés, elle appela William de Deloraine (15).
C'était un franc maraudeur écossais, aussi rompu au métier qu'aucun qui eût jamais croisé la lance sur les frontières : dans les sables de la Sohvay, à travers les lichens de Tarrass , il connais -
1 Allusion aux armes des Scolt el des Car. i. m.
sait , les yeux bandés , le sentier qu'il devait suivre. Par ses ruses et ses détours , en franchissant des précipices effroyables , il avait plus d'une fois mis en défaut les meilleurs limiers de Percy (16) ; il n'y avait pas un gué dans l'Eske ou le Liddel qu'il ne fût en état de traverser l'un après l'autre ; peu lui importait le temps, ou les saisons dans les neiges de décembre , ou dans les chaleurs de juillet par une nuit obscure, ou aux premiers rayons du jour : jamais un courage plus ferme, un bras plus vigoureux ne ramenèrent leur proie des villages dévastés du Cumberland. Cinq fois il avait été proscrit et par le roi d'Angleterre et par la reine
d'Ecosse.
« Sir William de Deloraine , toi sur qui je puis toujours compter dans l'occasion, prends dans les écuries le coursier le plus agile, n'épargne point l'éperon et ne mets pied à terre que lorsque tu seras arrivé sur les bords riants de la Tweed et dans les murs sacrés de l'abbaye de Melrose. Demande le moine de l'aile de Sainte-Marie, salue-le affectueusement de ma part ; dis-lui que rheure marquée est venue , et que , cette nuit, il doit veiller avec toi pour obtenir les trésors de la tombe : car ce sera la nuit de saint Michel , et quoique les astres soient obscurcis , la lune est cependant brillante ; et la croix d'un rouge de sang indiquera le tombeau du mort redouté. »
« Garde avec soin ce qu'il te donnera -, ne t'arrête pour prendre
ni nourriture ni repos-, que ce soit un rouleau de parchemin ou
un livre , chevalier, garde-toi d'y jeter les yeux -, si tu le lis , tu
es perdu! Mieux vaudrait pour toi que tu n'eusses jamais vu le
jour. »
« Oh! mon coursier gris pommelé , qui boit l'onde claire du
Téviot, fera prompte diligence ! dit le vieux guerrier. Avant le point du jour je serai de retour en ces lieux, et votre message ne pouvait tomber en meilleures mains que dans les miennes, noble dame : il me serait impossible de déchiffrer une ligne, ni même une lettre, fût-ce pour lire mon miserere à Hairibee^ »
En un instant il fut en selle, descendit la pente rapide qui conduisait au château , dépassa les ouvrages extérieurs , et gagna les bords du Téviot. Il prit le sentier boisé qui se dirigeait vers l'Est, et où les coudriers balançaient leurs rameaux verts sur son casque, passa près de la tour de Goldiland , et traversa le rivage du vieux Borthwick, où les flots venaient se briser en mugissant. Il aperçut dans l'obscurité le tertre du Moat-Hill (17), autour duquel rôdaient encore les ombres des anciens Druides. Dans Hawick brillaient un grand nombre de lumières, qui se perdirent bientôt derrière lui ; et bientôt son coursier rapide passa sous la tour de Hazeldean (18).
Les pas du cheval retentissant sur le sol frappèrent l'oreille des sentinelles. « Holà ! arrête , courrier des ténèbres. » — « Branksome ! » répondit le chevalier, et il laissa derrière lui cette tour amie. Il quitta alors le cours du Téviot, et , guidé par le bruit du ruisseau , il monta la côte qui se dirigeait au Nord, et gagna les marécages de Horsliehill. Sur la gauche s'étendait devant lui, à plusieurs milles , la voie romaine^.
i Emplacement où l'on exécutait les maraudeurs des frontières à Carlisle. Anciennement on faisait lire le commencement du psaume Miserere met aux criminels qui réclamaient le privilège du clergé. a. m.
2 Ancienne chaussée romaine, traTersant une partie du Roxburghshire. a. m.
Il ralentit alors un instant sa course, laissa souffler un peu son coursier haletant, arrangea sa sangle et la courroie de son corselet, et fit jouer son sabre dans le fourreau. Les rayons de la lune frappaient sur le sommet du Mintocrags (19), au lien où Barnhil tailla son lit dans la pierre , reposant sa tête proscrite sur le roc où le faucon établit son nid suspendu dans les airs, au milieu des pics escarpés d'où son œil d'aigle pouvait épier les mouvements de sa proie à plusieurs lieues au loin. Ces rochers, dont l'écho double, en la transmettant, la terreur qu'inspirent les sons rau- »]ues da cor du brigand , retentiront, bien des années après, des doux accents du chalumeau dorien, lorsqu'un berger, dans ses chants mélancoUques, redira aux timides habitants du bocage que l'ambition ne guérit pas l'amour I
Sans rencontrer d'agresseur, Deloraine passa de là sur le beau domaine du vieux Riddel (20), où l'Aill , s'étant débarrassé des montagnes , roule avec fracas en descendant des lacs ses vagues surmontées d'une écume jaunâtre, comme la fauve crinière d'un coursier indomptable. Mais l'intrépide maraudeur n'en est point effrayé; nul torrent, quelque large, quelque profond qu'il soit, ne saurait arrêter sa marche.
Au premier clan, le cheval s'y enfonça profondément, et la vague , partagée en deux, vint se rejoindre au dessus du pommeau de la selle ; à peine , je pense , la moitié du cou du belliqueux coursier s'élevait au dessus des flots écumeux ; car il était bardé de fer depuis le poitrail jusqu'à la queue, et le cavalier était complètement armé et recouvert d'une cotte de mailles. Ja-
mais homme ni cheval plus pesamment chargés ne luttèrent dans les ombres de la nuit contre le cours rapide d'un torrent. L'onde, volant en écume , jaillit jusque sur le panache du guerrier : néanmoins , grâce à son courage et à la protection de la Vierge , il atteignit à la fin la rive opposée.
Le chevalier gagna alors Bowden-3Ioor, et secoua tristement la tête en jetant un regard sur les hauteurs d'Hahdon 5 car à l'instant s'offrit à sa pensée le carnage {^l] sanglant de cette funeste journée où naquit la haine invétérée des Scott et des Car; où , sous les yeux du roi Jacques, qui devait être la proie du vainqueur, Home et Douglas, combattant au premier rang, firent reculer le clan de Buccleuch jusqu'à ce qu'EUiot, dirigeant sa lance contre la poitrine du brave Cenford, la retiiàt fumante du sang de son noble adversaire.
Il pressa avec humeur les flancs de sou coursier, et eut bientôt dépassé l'odieuse colline. Au dessous , sur les bords riants de la Tweed^ apparaissait dans sa pâle splendeur l'antique Melrose (22}. Les murs couverts de lichens de la sombre abbaye se montraient dans l'ombre comme un immense rocher noir. Lorsqu'il avait passé près d'Hawick, le couvre-feu était sonné; maintenant on chantait laudes au milieu de la nuit, dans l'église de Melrose. Les chants , portés sur l'aile capricieuse de la brise , s'élevaient ou s'abaissaient majestueusement , comme les accords irréguliers de cette harpe, dont les cordes magiques s'animent frappées par le seul souffle des vents. IMais, lorsqu'il arriva dans Melrose, tout était rentré dans le silence ; il établit convenablement son coursier dans une écurie, et se dirigea vers les murs solitaires du couvent.
Ici la harpe s'arrêta, et avec ses sons s'éteignirent l'enthousiasme et l'assurance du ménestrel : il s'inclina humblement jusqu'à terre, et jetant un regard timide sur les personnes qui l'entouraient , il seml)lait chercher à lire dans tous les yeux si son talent était goûté. Comptant peu sur les éloge sprésents, il parla de sa gloire passée et du tort que la vieillesse et ses longues courses avaient fait à sa main, à sa harpe.
La duchesse, ses charmantes filles et les aimables dames de sa suite, donnèrent l'une après l'autre les éloges convenables à ses chants : « sa main était assurée , sa voix était pure , et elles brûlaient d'impatience d'entendre le reste de son récit. » Ainsi encourage, le vieillard, après avoir pris quelque repos, continua en ces termes.
CHANT SECOND
Si vous voulez vous faire une juste idée du magnifique aspect de Melrose , allez le visiter à la pâle clarté de la lune ; car le vif éclat des rayons du jour ne vient dorer ses ruines que pour y insulter en éclairant leurs masses grisâtres. Lorsque les anneaux brisés sont plongés dans les ténèbres de la nuit, et que chaque ogive réfléchit la lueur blanchâtre de la lune , dont les froids rayons versent des masses incertaines de lumière sur les ruines de la tour centrale; lorsque lesarcs-boutans offrent alternativement à l'œil les teintes de l'ébène et de l'ivoire ; lorsque les rayons argentés de l'astre des nuits se jouent autour des statues des saints et des cartouches où sont gravées sur la pierre les sentences qui nous apprennent à bien vivre et à bien mourir (1) ; lorsqu'on entend dans le lointain le mugissement des flots de la Tweed , et sur la tombe des morts les cris sinistres du hibou, alors va, mais va seul , observer le monument en ruines, témoignage de la munificence de saint David (2) ; et, en regagnant ta demeure , affirme dans ton ravissement que jamais spectacle à la fois aussi beau et aussi mélancolique n'a frappé les regards de l'homme.
Deloraine s'y arrêta peu : il ne s'embarrassait guère de ce magnifique tableau I Avec le manche de son poignard il frappa à coups redoublés le solide guichet du couvent. Le portier accourut en hâte. « Qui frappe si fort et si tard ?» — «< Je viens de Branksorne, » dit le guerrier, et la porte s'ouvrit toute grande ; c^ir les
chefs de Branksome avaient pris les armes pour défendre les droits de l'abbaye de Melrose, et avaient doté ses autels de nombreux arpents de terres et de riches revenus pour le repos de leur âme. (3).
L'intrépide Deloraine annonça le motif de sa visite : le portier inclina humblement la tète ; une torche à la main et pieds nus, il s'avança sans bruit sous le passage. Les pas retentissants du guerrier ébranlaient au loin les voûtes sonores des cloîtres; enfin, il entra, en baissant son cimier élevé, dans la cellule du vieux prêtre et releva la visière de son casque pour saluer le moine de l'aile de Sainte Marie.
« La dame de Branksome m'envoie pour vous complimenter ; elle dit que l'heure marquée par le sort est venue, et que je dois veiller cette nuit avec vous pour obtenir le trésor de la tombe. » Le moine se leva de dessus le tissu de crin qui lui servait de couche ; il se dressa avec peine sur ses membres raidis ; cent années avaient empreint la neige de leurs hivers sur le peu de cheveux qui lui restaient et sur sa barbe flottante.
Il jeta sur le chevalier un regard étrange, et ouvrit de grands yeux bleus où brillait une expression terrible. « Oses-tu, téméraire guerrier, chercher à voir ce que le ciel et l'enfer voudraient également cacher? Pendant soixante ans passés dans la pénitence, ma poitrine a été emprisonnée dans une ceinture de fer, je me suis soumis aux règles austères de la haire et de la discipline. Mes genoux ont usés le grès qui pave ma cellule, et cependant tout cela est trop peu pour expier le crime d'avoir connu ce que je n'aurais jamais dû connaître. Si tu es décidé à
passer toutes les années qui te restent à vivre dans des prières continuelles et une rude pénitence, suis-moi, audacieux guerrier, n
" Je ne ferai aucune pénitence, mon père : quant aux prières j'en sais à peine une, car j'ai rarement le temps de m'occuper de messes et d'oraisons, excepté pour réciter un Ave Maria lorsque j'entreprends quelque expédition sur la frontière (4). Je ne sais point d'autres prières : ainsi, dépôchez-vous d'expédier ma commission et de me renvoyer. »
YII.
Le vieil ecclésiastique regarda de nouveau le chevalier et soupira profondément , car il avait été lui-môme un vaillant guerrier^ et avait combattu en Espagne et en Italie, et il pensait aux jours qui s'étaient écoulés depuis long-temps, lorsque ses membres étaient vigoureux et son courage à toute épreuve. 3Iaintenant, d'un pas lent et affaibli il guide son compagnon vers le jardin entouré de cloîtres. Sur leur tête se prolongeait la voûte que soutenaient de nombreux piliers; sous leur pieds gisaient les ossements des morts ;5}.
Sur de riants tapis de verdure et de fleurs brillaient les pleurs de la rosée. Il ne croissait en ces lieux ni verdure ni fleurs, mais les sculptures des arceaux en offraient d'aussi belles que la nature. Le moine considéra long-temps l'orbe argenté de la lune, et plongea ensuite ses regards sous les sombres voiles de la nuit ; des banderoles rouges de lumière tournoyaient dans le Nord qui paraissait tout en feu. Ainsi, *dans la belle Castille il avait vu les jeunes cavaliers s'élancer en brillants escadrons, tourner soudain
la bride du rapide genêt \ et lancer le dard inattendu (6). Il reconnut, à ces jets brillants de lumière, que les esprits de l'air planaient sur ces feux du Nord.
Par une poterne garnie de fer ils entrèrent ensuite dans le vaste sanctuaire. La sombre voûte s'élevait à perte de vue sur des piliers légers et élancés ; les mensoles des ailes du saint lieu portaient une fleur de lis ou à quatre feuilles. Sur les corbeilles d'où s'élançaient les arceaux grimaçaient des figures grotesques ; et les piliers, composés d'un assemblage de colonnes grêles et élégantes, couverts d'ornements à leur base et sur leurs chapiteaux, ressemblaient à des faisceaux de lances enlacées de guirlandes de fleurs.
Le vent froid de la nuit agitait les écussons et les bannières en lambeaux rangés en grand nombre autour de la balustrade de l'autel voilé. Là, des lampes jetant une lueur mourante brûlaient devant la tombe solitaire, o brave chef d'Otterburne (7), et devant la tienne, sombre chevalier de Liddesdale (8) I 0 vaine gloire du tombeau ! rôves orgueilleux de l'ambition, voilà donc où vous venez finir !
Les rayons de la lune, traversant le feuillage que dessinaient les contours artistement travaillés de la pierre qui unissait les frôles colonnes, frappaient sur l'oratoire de l'Est (9). On aurait cru que la main capricieuse de quelque fée avait entrelacé de branches d'osier des tiges droites de peuplier , et avait ensuite, par un charme magique, changé en pierre les guirlandes qu'elle avait ainsi tressées. La lumière faible et argentée de l'astre éclai-
l Geiict, joli petit cheval espagnol, .k. m.
rait les images des prophètes et des saints peintes sur les vi traux. Au centre, Michel, triomphant, agitait sa croix brillante des vives couleurs de la pourpre, et humiliait l'orgueil de l'apostat. Les rayons de la lune, se jouant à travers ce sujet sacré, réfléchissaient sur le pavé une teinte de sang.
Ils s'assirent sur un bloc de marbre sous lequel reposait un monarque écossais (10) ; le moine prit ainsi la parole dun ton solennel : « Je n'ai pas toujous vécu dans la pénitence-, j'ai vu les contrées qu'habitent les païens, et combattu sous les étendards de la croix : maintenant tes armes paraissent étranges à mes yeux , et le bruit de l'acier dont tu es couvert a quelque chose d'extraordinaire pour mon oreille.
« Dans ces cUmats éloignés, le sort me fit rencontrer "étonnant Michel Scott (11), magicien dont la renommée inspirait une telle terreur, que, lorsqu'il agitait sa baguette dans la caverne de Salamanque (12), les cloches de Notre-Dame (13) en sonnaient I Il m'enseigna une partie de son art; et je pourrais te dire, o guerrier, les paroles qui partagèrent en trois les collines d'Eildon, et jetèrent un pont sur la Tweed (14) : mais les prononcer serait un péché mortel 5 et, rien que pour y avoir pensé dans le secret de mon cœur, il faut que je fasse triple pénitence.
« Lorsque Michel fut sur son lit de mort sa conscience se réveilla; il réfléchit aux coupables pratiques auxquelles il s'était livré, et il me fit connaître que j'eusse à me rendre près de lui en toute hâte : j'étais en Espagne lorsque le soleil se leva, mais avant son coucher je me trouvais près du lit du mourant. Je ne
puis répéter les paroles qu'il m'adressa à l'article de la mort; elles sépareraient avec violence les constructions colossales de cette nef et en entasseraient les débris sur sa tombe.
" Je jurai d'enterrer avec lui son livre redouté, pour que jamais mortel n'y jetât les yeux-, de ne jamais révéler le lieu où il serait caché, sauf le cas d'une nécessité urgente pour la maison de Branksome ; et, lorsque cette nécessité aurait cessée de rendre le volume à la tombe. Je l'enterrai la nuit de Saint-Michel, lorsque la cloche du couvent sonnait une heure, et par un beau clair de lune. Je creusai sa demeure parmi les morts dans un moment où le pavé du sanctuaire était éclairé d'une teinte rouge, afin que la croix de son patron , planant sur la tombe du magicien, en écartât les esprits infernaux.
« Ce fut une nuit sinistre et terrible que celle où je descendis Michel dans son tombeau I Des sons étranges traversaient le sanctuaire, les bannières ondoyaient sans qu'un souffle de vent agitât l'air... » Le moine parlait encore lorsque l'airain sonna une heure!... Je vous assure que jamais homme plus brave que William de Deloraine, toujours prêt dans l'occasion, ne lança un coursier contre son ennemi -, et cependant il frissonna quelque peu de terreur et les cheveux lui dressèrent sur la tète.
«< Regarde, guerrier! les reflets rouges de la croix t'indiquent la tombe du redoutable mort. Dans l'intérieur brûle une lumière merveilleuse, pour éloigner les esprits qui recherchent les ténèbres. Cette lampe brûlera éternellement (15) jusqu'au jour du jugement dernier... » Le moine s'avança lentement près de la
large dalle sur laquelle se dessinait la croix d'un rouge de sang 5 il montra un recoin secret 5 le guerrier saisit une barre de fer;, et le vieillard de sa main desséchée, lui fit signe d'enlever l'énorme couvercle qui fermait l'entrée du tombeau.
XYIII.
Le cœur lui battit au moment où, inclinant ses membres nerveux vers la pierre sépulcrale, il se mit en devoir d'exécuter cet ordre : dans les efforts qu'il faisait pour y parvenir avec sa barre de fer les gouttes de sueur ruisselaient de son front. Ce ne fut qu'en déployant une force extraordinaire qu'il parvint enfin à soulever la lourde pierre. Je voudrais que vous eussiez vu ces jets éclatants de lumière s'élancer jusqu'à la voûte du sanctuaire, et remplir au loin les galeries de leur brillante clarté I Nulle flamme terrestre ne répandit jamais un éclat aussi vif. On eût cru voir la splendeur glorieuse des cieux. En jaillissant du caveau elle éclaira le capuchon, et le visage pâle du moine se refléta sur l'armure et sur le front sévère du guerrier, et vint se jouer entre les plumes ondoyantes de son panache.
Devant leurs yeux était étendu le magicien, comme s'il n'eût été mort que de la veille. Sa barbe blanche, roulée en boucles d'argent, paraissait avoir compté soixante-dix hivers ; il était enveloppé d'une aumusse assujétie par une ceinture d'un travail espagnol comme les pèlerins d'outre-mer ; sa main gauche tenait son livre redoutable ; dans sa droite était une croix d'argent ; près du genou était placée la lampe. Son aspect, qui avait fait trembler les esprits infernaux les plus malfaisants, était imposant et majestueux ; son visage était calme : ils en conçurent la pensée consolante qu'il avait obtenu grâce devant Dieu.
Souvent William de Deloraine avait traversé le champ de bataille couvert de sang, et foulé aux pieds de son cheval les cadavres mutilés des guerriers, sans connaître le remords ni la crainte ; et cependant ces deux sentiments se firent jour, en ce moment, dans son cœur. A la vue de cet étrange spectacle de mort, il respira avec peine 5 sa tête éprouva des vertiges. Il demeura l'esprit égaré et sans force tandis que le prêtre priait avec ferveur et à haute voix. Il priait en détournant les yeux, car il ne pouvait soutenir la vue de l'homme qu'il avait si tendrement aimé.
Et lorsque le moine eut récité la prière des morts, il adressa ces mots à Deloraine : « Maintenant guerrier, hâte-toi d'accomplir ta tâche, ou nous pourrions payer chèrement notre audace ; car des êtres que tu ne peux voir se pressent rapidement autour de l'ouverture du tombieau. » Alors Deloraine, frappé de terreur, enleva de la main glacée qui le tenait le redoutable livre garni d'une couverture et d'un fermoir de fer : il lui sembla, en le prenant, que le mort fronçait le sourcil; mais peut-être la lumière de la lampe sépulcrale avait-elle ébloui les yeux du guerrier.