‹ Œuvres de Walter ScottChapitre 30 sur 31 · MIL · texte numérisé non relu

MIL

Transmettant les ordres puissants de Ronald , les feux d'un signal brillent au loin sur la mer et sur les îles du haut de la tour de Canna (3), dont les murailles grisâtres, s'élèvent au-dessus d'un rocher escarpé, sont suspendues sur la baie comme le nid du fau-

con. Ne cherchez point à gravir le sommet élevé du roc , pour considérer la tourelle crevassée par la main du temps ; c'est une tache périlleuse et effrayante pour tout autre être que la chèvre ou le daim des montagnes. Mais reposez-vous sur le rivage et écoutez l'antique récit du vieux pâtre : il fera cesser les aboiements inquiets de son chien , et déployant les couleurs bariolées de son plaid pour vous y offrir un siège sur les bords de l'Océan , il vous racontera comment une dame étrangère vint anciennement avec le chef de son clan dans cette antique tourelle. Il était doué d'une âme farouche, le maître jaloux qui confina dans une si rude prison une esclave si douce et si belle ! et souvent, lorsque la lune laissait tomber ses paisibles rayons sur l'Océan, l'aimable dame pleurait assise sur les murs de la forteresse, et tournait ses beaux yeux vers les climats du Sud, rêvant peut-être à des temps plus heureux, et accompagnant sur son luth par intervalles des chants plaintifs dans sa langue natale. Et encore aujourd'hui , lorsque les rayons pâles et paisibles de la lune se jouent sur le rocher et sur la baie, et qu'aucun souffle ne vient agiter l'air, un plaisir étrange, mêlé de crainte , vient charmer l'oreille de l'habitant des Hébrides , lorsqu'il lui semble entendre sur le sommet du roc le murmure d'un luth et les accents d'une captive solitaire qui déplore ses malheurs dans une langue inconnue... Etrange récit, mais qui a déjà trop long-temps suspendu la continuation de notre lai.... Et cependant qui peut passer près de ce rocher et de cette tour en ruines sans payer à l'infortunée qui la hante le tribut d'un soupir !

La barque bondit gaiement sur le vaste Océan ; la main du pilote dirige son cours près des sombres montagnes de Ronin, et les chasseurs descendent de leurs flancs sur le rivage. Chacun d'eux a détendu son arc de frêne et abandonné les plaisirs de la chasse,

et en entendant les ordres du Lord des îles, saisit l'épée du guerrier au lieu de Tépieu du chasseur. Un signal allumé sur le pic de Sevor-Eigg appelle ensuite au combat les guerriers de son île ; race nombreuse avant que le farouche Macbod , poursuivant sa vengeance (4), eût descendu sur leur rivage glacé, lorsque la caverne que vient battre l'Océan offrit en vain un refuge à ses victimes. Ce chef vindicatif , implacable dans sa fureur, en ferma rentrée par un amas de bruyère embrasée ; des nuages épais de fumée suffocante remplissent la forteresse creusée dans le roc î Les menaces des guerriers, les gémissements des enfants, les cris des femmes retentirent en vain : le chef impitoyable continua d'entretenir le feu jusqu'à ce que tout un clan eût expiré sous ces voûtes I Les ossements qui jonchent cette sombre caverne n'attestent que trop leur funeste so-rt.

La barque s'avance gaiement poussée par une brise du Nord; ainsi l'alouette fend les cieux au lever de l'aurore, ou le cygne , durant les feux de l'été, s'élance à travers les mers. A l'Est apparaissaient les rivages de Mull, et la sombre Ulva, et Colonsay, et tout le groupe de riants îlots qui entourent la fameuse Staffa (5). Venaient ensuite ces hautes colonnes où le cormoran va chercher dans l'obscurité un repos que rien ne vient troubler, et où le timide veau marin trouve une demeure paisible et se roule tout à son aise sous les voûtes de ce palais merveilleux, où, comme pour éclipser les temples bâtis par la main des hommes , on dirait que la nature elle-même ait voulu en élever un à la gloire de son auteur ! et ce ne peut être pour un but moins relevé et moins solennel , qu'elle a dressé ces colonnes et jeté ces voûtes , que ces vagues retentissantes s'amoncèlent et se retirent avec fracas , et qu'entre les pauses l'écho de la voûte élevée renvoie sur des tons variés et prolongés les éclats de cette bruyante harmonie qui

laisse bien loin derrière elle la mélodie de l'orgue. Et ce n'est pas en vain que son frontispice se trouve placé en face de l'antique temple d'Iona : la voix de la nature semble dire : « Tu as assez bien réussi, faible créature sortie de la poussière, tes facultés ont élevé avec beaucoup de soin et de peine ce temple majestueux... mais considère le mien I...»

La barque s'avance gaiement ; elle bondit chassée par les vents: ainsi s'élance le dauphin poursuivi par le goulu de mer, ou le daim devant les chiens. Ils laissèrent le lac de Tua sous le vent , et donnèrent l'éveil aux habitants de l'île sauvage de Tirée et au chef des plages sablonneuses de Coll ; ils ne s'arrêtèrent point à l'île de Columba, quoique les cloches du saint temple ébranlassent au loin les airs; ils n'avaient pas le temps de se rendre aux matines ou à la messe, et le long retentissement de cet avertissement sacré se perdit dans le bruit des vagues. L'intrépide et belliqueux seigneur de Lochbine aperçut leur signal et saisit son épée, et l'île verdoyante d'Ilay appela ses guerriers aux armes. Les clans de la côte escarpée de Jura obéirent aux ordres de lord Ronald ; il en fut de même de l'île de Scarpa, dont le rivage retentit sans cesse des mugissements du Corriewrekin et l'île isolée de Colonsay... lieux que chanta celui dont la voix ne s'entendra plus (6) ! Sa brillante et courte carrière est passée, et sa muse harmonieuse est muette ; son flambeau brûlant des feux variés de la poésie s'est éteint : une plage éloignée et mortelle renferme les restes de Leyde> I

La brise souffle toujours gaiement ; mais la galère ne sillonne plus la mer : de peur qu'en doublant la plage sauvage de Cantire ils rencontrassent la flotte attentive de leurs ennemis du Sud, ils

prirent une route inaccoutumée... Ils remontèrent le lac occidental de Tarbat et traînèrent ensuite leur barque à travers l'isthme (7) jusqu'au rivage de Kilmaconnel , dans la baie de l'Est. C'était un merveilleux spectacle de voir le mât de perroquet et le pavillon briller au-dessus des arbres, tandis que la galère s'avançait sur la terre, à travers les rochers , les taillis et les bois d'aunes. Plus d'un devin de montagne tira un important présage de cette circonstance extraordinaire ; car d'anciennes légendes avaient appris aux Celtes que , lorsqu'une barque royale ferait voile au-dessus des gazons de Kilmaconnel, la vieille Albion triompherait dans les combats, et que tous ses ennemis tomberaient et s'inclineraient devant sa croix d'argent.

Embarqués de nouveau, ils sillonnent sous d'heureux auspices la mer intérieure, et se dirigent vers l'île d'Arran.Le soleil, avant de s'abaisser derrière le Ben-Ghoil ( la montagne des vents ) éclaire ses sommets d'un rayon d'adieu et égaie le lac Ranza (8); c'est là qu'ils dirigent leur course. On eût dit que l'île reconnaissait la présence de son souverain, tant était beau le spectacle qu'offrait la terre et le calme de l'Océan : des vagues à peine sensibles couvraient de leurs rides argentées le sein paisible de rOcéan que se disputaient des teintes variées d'or, d'azur et de vert. Les collines, les vallées , les arbres et les tours brillaient des couleurs des derniers rayons du jour; le hêtre déployait aux regards son feuillage argenté; l'haleine des vents était aussi douce que celle des amants , et semblait de même précipitée et entrecoupée. Oh ! qui pourrait désirer troubler par des cris de guerre et de désastre le doux repos de ce spectacle enchanteur !

Est-ce de guerre que parle lord Ronald ? La rougeur qui cou-

vre son mâle visage, ce regard timide , ces yeux baissés, sa voix tremblante disent le contraire ; et le front du bon roi Robert indique qu'il pèse quelque demande d'importance , incertain s'il doit y donner son approbation ; et néanmoins dans ses yeux et sur ses lèvres se lisent le regard et le sourire de compassion qui viennent dérider l'humeur sérieuse de l'âge mûr lorsque des amants parlent de leur passion. Lord Ronald plaide sa cause avec anxiété... « Et quant à ma fiancée, dit-il, mon souverain a entendu le bruit qui s'est répandu de la fuite d'Edith des murs d'Artornish. Son sort est trop malheureux... je ne m'arroge point le droit de la blâmer de sa fuite précipitée : que la joie et le bonheur l'accompagnent I... Mais elle a fui les nœuds de l'hymen, et Lorn a repris la parole qu'il avait donnée, au milieu des chefs assemblés... tandis que ,pour exécuter l'engagement qu'avaient pris nos pères, j'offrais tout ce que je pouvais... ma main... J'ai été repoussé avec mépris-, je maintiendrais mal mon honneur et encore moins les sentiments de mon cœur, si je jouais encore le rôle d'un prétendant pour regagner les bonnes grâces de Lorn.»

« Jeune chef, répliqua le roi Bruce, l'église doit décider cette question ; et cependant il me paraîtrait dur, puisque le bruit court qu'Edith choisit Clifford pour époux, que le lien qu'elle a rompu dût encore t'enchaîner seul. Mais, quant à ma sœur Isabelle... qu'est-ce qui peut deviner les caprices d'une femme ? J'ai quelque soupçon que le champion du roc, vainqueur dans le tournoi, ce chevalier inconnu auquel elle a donné le prix... avait trouvé faveur à ses yeux ; mais depuis la mort de notre frère Nigel, la ruine de notre maison et notre malheureuse situation , étrangère aux joies et aux espérances du monde, plongée dans l'affliction et dans le deuil, elle a bien changé. Peut-être (ici le noble roi sourit), que cette proposition peut amener d'autres

rêveries. Nous le verrons bientôt... ces montagnes que nous voyons là-bas recèlent le couvent de Sainte-Bride; Edouard l'y a envoyée , et elle y restera jusqu'à ce que le sort nous accorde des jours plus prospères: je lui transmettrai dans ce lieu ta demande, et ton avocat ne restera pas muet.»

Tandis qu'ils parlaient ainsi sur un sujet qui les intéressait tant, le jeune muet se tenait près d'eux ; il pencha sa tête contre le mât et sanglota amèrement-, une douleur insurmontable semblait déchirer son cœur. Ses mains pressées sur son front semblaient retenir ses larmes de force , mais leur cristal ruisselait à travers ses doigts. Edouard, qui se promenait seul sur le pont, s'aperçut le premier de la lutte qu'avait à soutenir ce jeune cœur. Aussi irréfléchi que brave, il chercha avec une bienveillante brusquerie à égayer l'esprit du jeune affligé-, il enleva de force ses faibles mains de ses yeux baignés de pleurs. Comme le jeune homme cherchait à se débarrasser de lui... ( il le serrait rudement quoique dans une intention amicale) le guerrier essuya ses larmes, et lui fit honte de ce qu'il pleurait. « Plût au ciel que ta langue pût me dire qui t'a injurié, car, fût-il le premier homme de notre équipage, l'insulte ne demeurerait pas impunie. Allons, consoletoi ; tu es maintenant d'âge à être page d'un guei^rier, tu seras le mien !... un beau palefroi te portera par monts et par vaux pour tenir mon arc à la chasse ou pour porter mes missives à la dame de mes pensées ; car je suis bien assuré que tu ne rediras pas le temple qui renferme mes vœux.

Bruce intervint... « Edouard, dit-il, ce n'est point là un jeune homme à porter l'arc d'un gai chevalier comme toi, à remplir ta coupe ou à porter des messages légers à une belle encore plus lé-

gère. Tu es un maître beaucoup trop pétulant et irréfléchi pour cet orphelin : ne vois-tu pas comme il se tient à l'écart, comme il couche et mange seul ? il est beaucoup plus propre à servir notre sœur Isabelle là bas dans cette paisible cellule^ et à réciter avec le père Augustin les prières du couvent, qu'à courir d'étranges aventures avec un guide aussi infatigable que toi. » — « Grand merci, mon frère! répondit gaiement Edouard, pour le panégyrique que tu fais de ma personne I mais nous pourrons apprendre un jour qui de toi ou de moi peut le mieux protéger ou employer ce pauvre enfant. En attendant, notre vaisseau est près du rivage : mettons le bateau à la mer, et gagnons la terre. »

Le roi Robert sauta légèrement sur le rivage, et trois fois les accents variés et prolongés de son cor retentirent jusqu'à ce que le Ben-Ghoil y eut répondu. Le brave Douglas et de La Haye tenaient en ce moment dans un vallon un cerf aux abois, et Lennox excitait les chiens lorsque ce cor retentit dans les taillis « C'est l'ennemi ! s'écria Boyd qui accourut à la hâte l'œil en feu.. . c'est l'ennemi !..)• Chaque brave chevalier jette de côté son arc et saisit son épée!...«Non, répliqua le brave lord James, ce son n'appartient point à un cor anglais. Souvent je l'ai entendu animer le combat, exciter la poursuite ou arrêter la fuite. Il faudrait que mon cœur eût cessé de battre et que mon oreille fût sourde , si Bruce appelait et que Douglas ne l'entendît pas I Courons tous sur les bords du lacRanza : celui qui a sonné ce cor n'est autre que le roi (9)!»

Aussitôt la nouvelle se répand parmi leurs compagnons, et les guerriers accourent au rivage. Leurs acclamations de joie parlent des vallons et des bois, leur troupe fidèle entoure le roi Bruce, lui presse les mains et les arrose de larmes. Là étaient des vété-

rans qui avaient combattu sur d'anciens champs de bataille, dont le casque couvrait des cheveux blancs, dont les épées et les haches d'armes étaient tachées du sang des Danois, et des enfants dont la main avait peine à porter la lourde épée ou le bouclier. Il y en avait aussi qui portaient des cicatrices que leur avaient laissées les guerres désastreuses d'Albion, au combat terrible et fatal de Falkirk, à la déroute de Teyndrum et dans la fuite de Methwen. On y apercevait la haute statue de Douglas, la figure gracieuse de Lennox; Kirkpatrik, le redoutable chevalier de Closeburn; Lindsay, bouillant, fier et léger 5 le fils de de La Haye, tombé sous le fer de ses ennemis ; et le brave Boyd et le joyeux Selon, lisse pressent autour du roi qui leur estrendU;, pleurent, poussent des cris de joie et le pressent dans leurs bras : jeunes et vieux, le serf et le seigneur, ceux qui n'ont jamais tiré une épée et ceux qui sont faits aux périls de la guerre, tous sont résolus à affronter les chances des combats et à vivre ou mourir aux côtés de Bruce !

0 guerre ! tu as aussi tes audacieux plaisirs ! tes éclats de joie rayonnant comme la surface polie de ton bouclier qui éblouit les yeux sur le champ de bataille I Tu as les transports de la victoire au milieu des cris de joie de la conquête ; ils perdent peu de leur vivacité lorsque après une bataille perdue se rassemblent les restes d'une armée, et que les guerriers redisent le nom de chaque camarade qui est tombé avec gloire dans la mêlée, fronçant le sourcil au dessus de leurs yeux qui lancent des flammes et jurant de le venger ou de mourir.... Des guerriers! et où en trouverait-on, sinon sur la terre belliqueuse de la Grande-Bretagne? Et qui plus qu'eux aime les accents de feu de la lyre anglaise ?... Et ne connaissez- vous pas, vous à qui l'honneur est cher, cette joie calme et sévère qui fait vibrer les cordes du cœur, et rouler des larmes dans les veux? Pouvez-vous donc blàmev

CHANT IV. 52d

Bruce, si les pleurs ruissellent sur son mâle visage, lorsqu'un reste peu nombreux de ceux qui avaient salué à Scone l'aurore de son règne, ces guerriers patriotes l'entourent, embrassent ses genoux ou le pressent contre leur sein?... Pouvez-vous blâmer Bruce?... son frère l'osa, mais n'en partagea pas moins sa faiblesse, lorsque, honteux de se sentir attendri, poussant un éclat de rire forcé et hautain, il détourna la tête et essuya la larme dont il rougissait (10).

Le jour est arrivé, et la cloche du couvent a cessé depuis longtemps de sonner matines dans tes murs, ô Sainte-Bride ! Une sœur âgée s'est rendue à la cellule assignée à lady Isabelle, et crie avec empressement : " Hâtez-vous, bonne demoiselle, hâtez-vous. . . un noble étranger attend aux portes du couvent : la pauvre religieuse de Sainte-Bride n'a jamais vu chevalier d'un extérieur plus majestueux; il vient, comme il m'a chargé de le dire, pour parler à lady Isabelle...» La princesse se releva, car, à genoux et profondément inclinée, elle récitait son rosaire... » Qu'il me fasse dire par vous le but de sa venue ; je ne puis parler à un étranger. »— Sainte-Bride m'en préserve, jeune princesse ! dit la tou-

rière en se signant quand ce serait pour être prieure, je ne

pourrais m'opposer à sa volonté et lui refuser sa demande. » — «< Les pompes de la terre ont-elles donc, pauvre et simple fille, influence sur une sœur de votre ordre , et ètes-vous, comme la foule des mondains, subjuguée par des splendeurs vaines et futiles ? »

xxn.

« Non, noble dame I pour des yeux vieillis comme les miens la pompe des ornements n'a plus d'éclat, les pierreries ont perdu leur brillant I une suite vaine et nombreuse ne l'accompagne point pour rendre hommage à son rang, un jeune page compose toute

ROMANS POÉTIQUES. 2i

la sienne. C'est l'extérieur, l'œil , la voix , le port de ce seigneur étranger; sa stature mâle, hardie et élevée, bâtie comme les murs d'une forteresse, et cependant si bien proportionnée, que sa force gigantesque ressemble à de la légèreté et à de l'aisance. Les boucles de ses cheveux noirs comme le jais, si ce n'est aux endroits ou de légères teintes argentées ont remplacé la couleur qu'ils avaient dans la jeunesse, s'entrelacent sur son front comme les tendrons de la vigne. Les intempéries des saisons et les fatigues de la guerre ont imprimé leurs traces sur cette figure majestueuse;... mais, c'est la dignité de son regard qu'il faut voir I c'est là que, si j'avais à implorer un appui contre les dangers, les injures et les chagrins, j'irais chercher de la sympathie, un défensear et un consolateur. C'est ce regard que, si j'éJais coupable, je redouterais plus qu'une sentence de mort ! «—«Assez, assez, s'écria la princesse, c'est l'espoir de l'Ecosse, sa joie, son orgueil I jamais un îel empire sur les âmes ordinaires ne fut assigné à un front moins imposant... Envoyé pour seconder tes hauts desseins, combien, ôciel, combien sa venue s'est fait attendre!... Hâte-toi, Mona, hâte-toi d'introduire mon frère chéri, le roi Bruce I »

XXÏII.

Ils se retrouvèrent comme des amis qui se sont séparés dans l'affliction, et se rejoignent animés de douteuses espérances. Mais lorsque ce mouvement passager fut passé, Bruce examina l'humble cellule... « Et voilà où tu en es réduite, pauvre Isabelle; cette misérable couche et ces murailles nues sont ta salle de réception et ton lit de parade; au lieu de richesvêtements et de raresjoyaux, un rosaire et un cilice ; et au lieu du clairon qui t'appelait gaiement aux plaisirs de la cha.sse ou au banquet dans la forôt, ou à la salle du festin, la voix sévère des cloches partage tes soucis enîre les heures de pénitence et la prière I... Oli 1 que les droits à la couronne que ma transmis David P', dont le nom a été sanc-

tifié, t'ont été funestes ! oh I malheur à toi que le bras de ton frère en défendant ses droits ait été trop faible I »

■< Mets ces vains regrets de côté, et sois toujours l'inébranlable Bruce !s'éria-t-elle; car je me glorifie plus d'avoir partagé les raaux auxquels ton courage aventureux t'a exposé, lorsque tu as levé tes troupes valeureuses pour délivrer ton pays, que si la fortune favorable m'eût fait partager la splendeur d'une couronne. Et ne t'afflige point de ce que je ne m'abandonne plus dans mes rêves sur le fleuve rapide et étourdissant des plaisirs ; car le ciel s'est aperçu de l'incapacité du pilote, et a retiré le navire de dessus l'abîme. Il m'a éprouvée par de rudes et sévères coups : la ruine de notre maison, ta défaite, la mort du pauvre Nigel, jusqu'à ce qu'enfin, m'humiliant sous sa main, je reconnaisse que mes espérances sont fixées sur le ciel seul ; et jamais une perspective mondaine ne rattachera mon cœur à cette terre d'erreurs... »

« Non , Isabelle : avant d'embrasser une résolution aussi sévère, tu attendras d'avoir prêté l'oreille aux paroles de ton frère. Réfléchis si, au milieu des occupations du couvent, de plus douces pensées ne pourraient pas intervenir... Avoue que tu en as déjà éprouvé au sujet de ce chevalier inconnu , vainqueur dans le tournoi de Woodstock... Dis, d'où vient cette rougeur qu'excite son nom vainqueur d'un plus aimable ennemi?... » Son œil pénétrant avait en effet saisi la teinte passagère de cette timide rougeur, semblable aux derniers rayons du jour se reflétant sur un nuage argenté..,, elle n'avait fait que passer. Bientôt, le visage calme et l'œil rassis , la princesse fit une réponse posée : « Je devine parfaitement ce que veut dire mon frère ; car le silence du

cloître n'est pas assez grand pour que nous n'ayons pas appris que tous les insulaires s'arment pour ta cause à la voix de Ronald; et mes yeux se sont aperçus que ce chevalier inconnu et le brave Lord des îles ne sont qu'un même personnage.... Si donc sa demande eût été faite plus tôt en son nom et avec ton appui ( mais la foi qu'il avait donnée ne le permettait pas) , je ne sais pas.... Mais ton page est bien près... Ce ne sont pas là des discours faits pour les oreilles de nos inférieurs... »

Le page se tenait immobile , aussi éloigné d'eux que le permettait l'espace étroit de la cellule ; l'œil égaré et le cœur déchiré , il s'appuyait sur l'épée de Bruce ; il portait aussi le manteau du monarque , et en avait ramené les plis sur son visage. « N'aie aucune crainte à ce sujet... dans une lutte meurtrière, dit Bruce, son avertissement m'a sauvé la vie; il s'éloigne rarement de mes côtés ; et je m'en rapporte à sa discrétion , car il ne peut répéter ce qu'il entendra. C'est un enfant d'une humeur douce, et j'ai le dessein de le faire habiter la cellule du chapelain Augustin , et de le consacrer à ton service, mon Isabelle... Ne fais pas attention à ses larmes; je les ai vues couler comme la neige qui se fond sur le sommet des montagnes. C'est un jeune homme bon , mais fantasque , peu propre à résister à la violence du flot -, et ceux qui s'embarquent avec Bruce doivent se préparer à lutter contre les courants et les vents. . . ÎMais reprenons, bonne Isabelle. . . Fais-moi part de la réponse que je dois porter à lord Ronald. »

« Voici la réponse que tu feras à Ronald... le cœur qu'il demande est donné au ciel. Mon amour a été comme une fleur d'été qui se flétrit à l'approche de l'hiver, née de la vanité et de l'orgueil , et morte avec les illusions que lui apportait le soleil de

juin... S'il insiste... dis-lui qu'il doit tenir à la foi qu'il a donnée, et qu'il a engagée par Tanneau nuptial et par sa parole , et jurée sur le crucifix et sur l'épée. O honte à toi , Robert I je t'ai vu être le protecteur d'une femme, môme à l'heure d'un danger extrême : lorsque les forces du Sud te poursuivaient de près , et que ton salut, de l'avis de tous, ne se trouvait que dans une fuite rapide , tu entendis les gémissements d'une malheureuse femme dans les douleurs de l'enfantement , et tu fis à l'instant arrêter ta petite armée (il), et t'exposas à tout ce qui pouvait t'arriver de pire de la part de l'ennemi , plutôt que d'abandonner, comme un faux chevalier, une femme aux abois à des ennemis impitoyables..... Et refuseras-tu maintenant ton appui à une jeune infortunée opprimée et insultée; parleras tu en faveur de la perfidie de Tionald, et feras-tu valoir auprès de moi sa foi inconstante?... Le ciel me soit témoin, comme je le jure ici, que fussé-je encore animée de ces sentiments mondains qui avaient autrefois le pouvoir de toucher mon cœur avant qu'il eût appris à porter ses espérances plus haut, je repousserais toutes les offres qu'il pourrait me faire jusqu'à ce qu'il déposât à mes pieds l'anneau et le contrat nuptial, et la preuve que celle qui souffre de ses mépris et de son parjure, la belle Edith de Lorn , le dégage de ses serments I... »

S'élançant par une impulsion soudaine , le page se suspend à son cou-, puis, se recueillant sur-le-champ, il baisse la tête, fléchit le genou, baise deux fois la main d'Isabelle , se relève et quitte brusquement la cellule.... La princesse, dégagée de ses mains, rougit de colère de son audacieuse conduite. Mais le bon roi Robert s'écrie : « Ne t'irrite pas. . . il donne son avis par signes : il a entendu le plan que mes soins avaient projeté , et n'a pu cacher ses transports. Mais, ma sœur, réfléchis bien ; la'cellule d'un

couvent n'est pas un choix qu'on doive faire à la légère ; sois persuadée que je ne jouerai point le rôle d'un tyran pour forcer ta main ou ton cœur, ou que je ne souffrirai point que lord Ronald méprise ou insulte pour toi Edith de Lorn. Mais, penses-y bien, il n'y a pas long-temps que tu avais coutume de soupirer loin de tous les yeux , et que tu applaudissais de préférence aux lais qui chantaient un amour malheureux. Maintenant il est en ton pouvoir de satisfaire les souhaits que tu formais ; et tu songes à te renfermer dans un cloître I Oh I si notre frère Edouard connaissait le changement qui s'est opéré en toi , comme son humeur satirique s'exercerait en sarcasmes sur les caprices des femmes!...

«« Mon frère, dit-elle, je crois bien que c'est ainsi qu'agirait Edouard. Bon de cœur et rude dans ses paroles, ennemi des soucis , du chagrin et de la crainte , il suit ses idées sans se laisser influencer par rien ; mais ton caractère est d'une autre trempe. Répète donc à Ronald , comme je te le dis, qu'à moins qu'il ne dépose à mes pieds l'anneau, gage de la foi qu'il a j urée, librement rendu par Edith , il cesse de songer à moi -, et je ne promets pas que , même dans le cas où il serait dégagé de ses serments envers elle , je changeasse le dessein que j'ai formé de me renfermer dans une sainte retraite. Mon frère , adieu pour peu de temps ! la cloche m'appelle à d'autres devoirs.

« Perdue pour le monde, dit le roi Robert en quittant sa royale sœur... perdue pour le monde par un sort cruel \ ohl quelle pierre précieuse est enterrée dans ces lieux ! Comme les jeunes boutons que détruisent les frimats, ses premières affections ont été étouffées par la main sévère du malheur!... Mais qu'ai-je affaire avec

l'amour ? Ma destinée m'appelle à des occupations plus sérieuses. . . Nous ne pouvons rester renfermés dans cette île , elle ne fournirait pas longtemps à nos besoins. En face , sur la terre ferme, les tours de mon château de Turnberry appellent nos troupes... Le vieil aumônier de mon père , Cuthbert , qui demeure sur le rivage, ne pourrait-il pas allumer des signaux pour nous indiquer le moment propice à ce coup de main I... oui... quelqu'un de nos amis lui portera en hâte et avec soin nos ordres... Edouard trouvera le messager. Cette forteresse une fois en notre pouvoir, ki flotte des îles peut se rassembler sur la côte de Carrick.. . O terre d'Ecosse I m'est-il réservé de venger jamais tes griefs en bataille rangée, de lever ma tête victorieuse et de voir tes montagnes, tes vallées et ton peuple libres?... Cet heureux spectacle est tout ce quej'implore entre mes travaux et ma tombe I... «Alors il descendit lentement la colline , s'arrêtant souvent sur la pente rapide, et il atteignit le lieu où sa troupe intrépide avait tendu un camp rustique dans la plaine.

332 LE LOr.D DES ILES.

CHANT CINQUIÈME

Les premiers rayons du jour se jouent sur le Ijeau lac Ranza, des nuages de furnée s'échappent des chaumières et se déroulent au dessus du hameau , que la baie profonde et les montagnes qui l'entourent séparent du reste du monde. Le pêcheur déploie sa voile; le chevrier mène paître ses chevreaux sur le sommet escarpé du Ben-Ghoil \ la bonne femme tourne ses fuseaux devant la porte de sa cabane , et jouit des rayons bienfaisants du soleil en se livrant à ses travaux; car partout l'homme s'éveille pour se livrer aux soucis et au travail.... D'autres devoirs appelaient les saintes filles du couvent , éveillées par le retentissement de l'antique cloche dont la mousse recouvre le faîte ; les matines étaient chantées , la messe était dite , et chaque sœur regagnait sa cellule particulière pour reciter son rosaire : telle était la règle du saint lieu. Isabelle s'était agenouillée dans la solitude et la prière ; un rayon de soleil , traversant l'étroit grillage, tombait sur l'albâtre de son cou et sur ses cheveux d'ébène , tandis que sa tête angélique s'incline avec une expression de piété naïve.

Elle lève les yeux après avoir rempli ce devoir, et aperçoit sur le pavé de sa cellule un anneau d'or enrichi d'une pierre précieuse et attaché à un papier par un cordon de soie avec cette inscription : « Ceci est pour lady Isabelle. » L'intérieur était ainsi conçu : «< C'est avec cet anneau qu'il m'a donné sa foi -, c'est avec lui que je lui rends ses serments. Je cède la main qu'il m'avait engagée à

CHANT y. 533

celle qui règne sur son cœur. Hélas I plus heureuse que moi , ne refusez pas un soupir de compassion à celle qui fut autrefois Edith de Lorn ! » Un seul éclair d'une joyeuse surprise brilla dans l'œil noir d'Isabelle , mais disparut pour faire place à la rougeur de la honte qui vint aussitôt l'expier. « 0 pensée indigne de ma race I Ai-je été assez égoïste, assez peu généreuse et assez basse pour éprouver une seule minute de joie fondée sur le renversement de ses espérances I 0 toi , gage de serments auxquels elle crut avec trop de confiance , qui lias un homme ingrat à une amante déçue, ne pense pas que ton éclat vienne ici bercer encore un autre cœur d'un vain espoir I car je déposerai ton lustre décevant en un lieu où les pensées et les splendeurs du monde se taisent et rentrent dans le néant... » Elle plaça ensuite l'anneau au pied de la croix.

Ensuite la pensée lui vint. . . celle qui le possédait est loin d'ici, comment y est-il arrivé à travers les grilles et les verrous ?. . . mais la sombre persienne est entr'ouverte... elle regarde en dehors. . . des pas légers avaient récemment secoué la rosée du matin, et leur empreinte était restée sur les sculptures des arcs-boutants et sur les bords de la croisée dont elle avait enlevé la verte enveloppe de mousse. Les branches de lierre étaient brisées et froissées comme si elles avaientservi à grimper le long de la muraille.. . mais quel était le hardi messager dont ces signes indiquaient la route aventureuse ? « J'ai d'étranges soupçons !... Mona, approchez.... » Rien n'échappe à l'œil curieux de la vieille Mona.... « Quels étrangers dites-moi , ma bonne mère , se sont rendus aujourd'hui dans l'enceinte sacrée de ces murs?... » — « Aucun, noble dame , aucun étranger de marque ou de renom ; il n'est venu que le page de votre frère à la pointe du jour... Je le priai de passer à la chapelle ou l'on disait la messe , mais il disparut

comme un trait, et des larmes semblaient s'échapper de ses yeux. »

La vérité s'offrit tout à coup à Isabelle comme dardée par un rayon lumineux... -< C'est Edith elle-même!... sa douleur muette, ses traits, ses regards me dévoilent le mystère ! Hàte-toi, bonne Mona , de courir à la baie, et dis à mon royal frère que je le conjure de se rendre dans ma cellule avec ce page muet qu'il aime tant. » — « Quoi ! ignorez-vous que sa troupe guerrière a quitté notre côte à la pointe du jour? Mes yeux affaiblis par l'âge les oBt aperçus de la tour : le soir ils se sont étendus sur la verdure du taillis ; au lever de l'aurore, à un signal du cor de leur maître intrépide , leurs rangs se sont formés -, les lances ont brillé à travers les buissons et les arbres , ils n'ont point pris le temps de réciter de bénédicité! Comme des daims qui s'élancent de leur reposée secouent la rosée qui les couvre et agitent leur tête armée à la brise du jour, telles ont été leurs matines! « Bonne mère, en voilà assez.... de quel côté mon frère dirige-t-il ses pas?... » — '< D'après ce que j'ai appris vers la baie de Brodick, à travers l'île. . . une vingtaine de barques les y attendent , dit-on , pour les transporter au premier signal sur le rivage de Carrick. » — « Si tel est leur dessein , dit l'inquiète Isabelle , nous avons besoin de nous hâter ! Appelez le père Augustin , ma bonne sœur. » La nonne obéit et le père arriva.

» Mon père , hâtez-vous sans délai de vous rendre à travers les montagnes à la baie de Brodick ! Dites à Bruce que je le prie au nom du ciel de différer son départ jusqu'à ce qu'il m'ait parlé ! ou si son départ ne souffre pas de délai , de confier sur ma demande ce jeune muet à vos soins. Sa sœur Isabelle l'en prie pour des raisons qu'elle ne peut dire... partez bon père !.. et songez

qu'il s'agit de vie ou de mort selon la diligence que vous ferez. >» Le bon vieux prêtre se couvrit de son capuchon , prit son bâton ferré et ses sandales, et comme un pèlerin courbé par l'âge, s'achemina à travers les mousses et les bruyères.

Les pas du vieillard étaient lents et appesantis, et le chemin était rude, mais il n'existait nulle au tre personne dans le couvent qui pût porter un message aussi important. Il s'avança lentement àtravers un taillisde bouleaux nains, chétifsetdépourvusdesève-, il passa près de maint torrent de montagne, lancé avec fracas du haut des rochers (l), dont les flots en se brisant volaie.nt en écume et étincelaient aux rayons du soleil. Autour de sa tête blanchie tournoyait sans crainte le sauvage courlis. Il enjamba des précipices qui réclamaient un œil sur et un jarret agile ; il fit le signe de la croix en passant près de la pierre où le druide entendait jadis gémir les victimes, et en vue des nombreux monuments qui renferment les cendres des héros celtes (2), il murmura une timide prière pour ceux qui moururent avant que le soleil de Shiloh * se fût levé. 11 s'arrêta près de la croix de Macfarlane : là il récita ses heures à l'ombre des arbres et étancha sa soif au ruisseau. Poursuivant ensuite lentement sa route, il atteignit à la chute du jour la montagne où , s'élevant à travers la verdure des bois , apparaissaient les vieilles tours gothiques de Brodick. L'épée de Douglas les a dernièrement enlevées au gouverneur anglais Hastings (3). Le soleil, qui s'abaissait en ce moment derrière l'île , laissait tomber sur elles un sourire d'adieu.

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