‹ Œuvres de Walter ScottChapitre 31 sur 31 · MI · texte numérisé non relu

MI

Mais quoique les derniers rayons du jour s'enfuient, tout est en mouvement dans la baie de Brodick. Les compagnons de Bruce

i Nom hébreux donné ùans l'écriture an Messie. Il signifie envoyé. a. m.

encombrent le rivage, les uns démarrent les bateaux et les barques, les autres déploient la voile, d'autres saisissent la rame;, leurs yeux se tournent souvent vers une lumière qui eût pu sembler quelque étoile avant-courière du soir fixée à la voûte azurée des cieux, si elle n'eût été trop vacillante et trop vive. Au loin, vers le Sud, ses rayons sont encore pâles, effacés par le jour qui s'enfuit ; mais , à mesure que sur le rivage de Canick les ombres du soir obscurcissent l'azur des cieux, son éclat augmente de plus en plus. Les pieds appesantis du moine pressent maintenant le sable , et bientôt il se trouve au milieu d'une scène étrangère aux yeux d'un homme de Dieu : les guerriers revêtent et agrafent leurs armures légères, les lances, les haches et les casques brillent dans les airs; ses oreilles sont à chaque instant frappées d'expressions inconvenantes et auxquelles elles sont peu accoutumées (4) , au moment où ils se précipitent tous dans les navires ^ aussi tumultueux que les flots dont les mugissements se mêlent aux discours bruyants des chefs qui les gourmandent et les pressent de gagner le bord de l'Océan.

YlII.

Le père traversa cette foule agitée, et parvint enfin jusqu'au roi Bruce. Il était appuyé contre un bateau échoué, que la marée, qui approchait devait mettre à flot , et comptait les vagues qui venaient battre , de plus en plus haut, contre ses flancs ; souvent aussi il jetait les yeux sur la flamme qui brillait dans le lointain, resserrait son haubert et faisait jouer son épée dans le fourreau. Edouard et Lennox étaient près de lui : Douglas et Ronald étaient chargés de répartir les soldats sur les barques... Le moine approcha et lui rendit hommage. « Eh quoi ! êtes-vous venu si loin, dit le roi Robert , pour nous bénir avant notre départ? — Mon souverain, ce sera avec un cœur loyal I.... Mais je suis chargé d'ua autre message... » Et il s'acquitta de la commission que lui aval

donnée Isabelle. « Par saint Gilles, s'écria le monarque, voilà qui me met en colère!... J'ai envoyé ce matin ce page à Sainte- Bride avec ordre d'y demeurer... » — « Il y est en effet venu 5 la tourièrel'a introduit; mais, mon souverain, il y a fait un court séjour. »

« C'est moi^ dit Edouard, qui lui ai assigné un plus noble emploi. Réfléchissant profondément, embarrassé de trouver un messager convenable pour porter sur le rivage de Carrick ton ordre écrit à Cuthbert, j'entrai dans la chapelle pour y entendre une messe en passant. Je trouvai le pauvre page assis sur une tombe, et pleurant le sort qui le condamnait à enfouir sa jeunesse dans l'obscurité d'un couvent. Je lui fis part de mes désirs, et ses yeux brillèrent de joie de l'heureuse surprise que je lui procurais. Il sauta dans l'esquif; la voile s'enfla d'un vent favorable, et il a parfaitement rempli sa mission ; car, vois le feu du seigneur, qui nous annonce que Clifford et toute sa suite gardent sans précaution le château de nos pères ',5). »

« Oh ! que tu réfléchis peu et que tu as le cœur dur I répondit ie monarque , d'employer dans une entreprise si périlleuse un enfant muet et orphelin! incapable de fuir ou de se défendre, et privé de la parole pour se justifier et sauver sa vie! Si le ciel m'avait rendu mes droits , j'aurais donné ma couronne avant d'exposer à une aventure si hasardeuse ce malheureux enfant sans défense. . . » D'un ton moitié offensé, moitié soumis. Edouard répond : « Mon frère et mon souverain , je ne m'attendais guère à de tels reproches. J'ai pensé qu'il serait plus facile à un messager étranger de se rendre à la cellule de l'aumônier, dans un lieu où tous tes écuyers sont si bien connus. Sa présence ne pourrait guère

faire de sensation ; il est rempli d'intelligence : son défaut naturel est sa défense. Si on l'aperçoit, personne ne peut deviner le but de sa mission ; s'il est pris, ses paroles ne le trahiront pas... Il me semble aussi que ce signal qui brille là-bas pourrait expier une faute plus grande que la mienne. » — « Ta conduite a été inconsidérée, dit le roi Robert ; mais la chose est faite... Embarquons promptement I... Bon père, dites à Isabelle comment ce contretemps est arrivé; si nous avons le dessus sur le rivage opposé , je lui renverrai bientôt son page. Saluez-la de notre part, et pensez à nous à votre messe et dans vos prières... »

» Comment, dit le prêtre, tant que ces faibles mains pourront élever le calice ou faire le signe de la croix , tant que la voix d'un vieillard pourra se faire entendre, Augustin oublierait-il Bruce?'» Lord Ronald s'approcha ensuite de lui et lui dit tout bas : « Demande pour moi à la princesse que , tandis que je combattrai aux côtés de Bruce pour la couronne d'Ecosse et la cause de la liberté, elle permette à fon chevalier de porter quelque gage de son intérêt; je le montrerai dans les lieux où les premiers champions de l'Angleterre trembleront de l'apercevoir sur mon cimier... Et quant au page... comme le temps prépare des soins plus importants au royal Bruce, cet enfant sans défense sera sous la protection de Ronald, sa couche sera mon plaid , sa défense mon bouclier. » — Il n'en dit pas davantage, car une foule de bras empressés avaient lancé les barques à la mer : elles étaient au nombre de trente, elles portaient cent quatre vingts hommes choisis. Bruce, avec d'aussi faibles ressources , jetait le dé qui devait lui amener la mort ou l'empire !

Toutes les barques à flot se balancent prêtes et équipées sur la

plaine liquide, l'onde frappée par la rame vole en lames étincelantes. L'éclat de leur armure se réfléchit de plus en plus faiblement sur le rivage , et le murmure de leur voix mêlé au bruit des vagues, meurt dans le lointain... « Dieu leur soit en aide! dit le prêtre, en voyant chaque barque glisser sur les flots éloignés. O ciell lorsque les épées brillent pour la liberté et pour les droits des princes, la cause qu'ils défendent est la tienne ! Double les forces des patriotes , abats dans la poussière les bannières de leurs ennemis, et que les nations apprennent que la victoire ne vient que de Dieu seul !.. . » En remontant le sentier de la montagne , il se retourna pour leur donner de nouveau sa bénédiction ; il se retourna souvent, jusqu'à ce qu'enfln les ténèbres qui descendirent la côte lui fissent perdre entièrement la trace de leurcourse^ alors il gagna lentement la tour de Brodick. pour y chercher un asile pendant la nuit.

La nuit vient voiler de ses ombres le ravissant spectacle qu'offrent les îles de Cumray, fermant d'une chaîne de verdure l'embouchure de laClyde; les bois de Bute disparaissent aux yeux... et sur le sein paisible de la mer, les rameurs poursuivent gaiement leur tâche , tandis que des mains habituées à manier la lance des chevaliers, impatientes de combattre, les aident dans leur travail. Les pâles rayons de la lune laissaient tomber leurs reflets argentés sur la voile; chaque timonier dirigeait le gouvernail en droite ligne sur la flamme du signal, et souvent, car tels étaient les ordres du roi pour que tous pussent aborder à la fois , les avertissements passaient de bateau en bateau , pour les prévenir de diminuer ou d'augQienter les voiles. La flottille se dirigeait au Sud- Ouest, et s'approcha enfin de la côte de Carrick. A mesure que la distance diminue , le signal s'élève de plus en plus ; sa lumière, qui ressemblait d'abord à la lueur vacillante d'une étoile, s'étend

et répand au loin le vif éclat de ses feux. Le ciel brille au-dessus d'un rouge foncé-, la mer, les rochers suspendus sur ses bords, les îles dont elle est parsemée , tout semble nager dans une vapeur ardente : l'oiseau de mer ébloui pousse des cris effrayants, fuyant la cime du rocher dont les flots battent les flancs ; le daim va chercher au loin un autre asile; le coq, croyant apercevoir le jour, l'annonce par son chant. Comme un vaste château livré aux flammes, l'éclat des flammes couvre la moitié du pays. « Maintenant, mon bon souverain et sage frère, que pensez-vous de mon lutin de page? — Ramez toujours! répliqua le noble monarque , nous saurons bientôt à quoi nous en tenir, quoi qu'il arrive; mais assurément Taumùnier et cet enfant n'auraient jamais pu allumer un pareil feu, »

Les bateaux s'approchent alors de laterre, mais celui d'Edouard toucha le sable ; le bouillant chevalier sauta dans la mer ayant de l'eau jusqu'à la ceinture, et arriva le premier sur le rivage, quoique les équipages intrépides de chaque barque disputassent de vitesse à qui gagnerait le plus tôt la terre; tandis que cette lumière étrange qui , vue de loin, paraissait aussi fixe que l'étoile polaire, pareille maintenante la litière embrasée d'un prophète, semblait parcourir les royaumes de l'air. Son éclat éclaire au loin la voûte des cieux : à mesure que cet étonnant météore s'élève , les casques, les haches d'armes et les cimeterres étincellent , et à sa lueur rougeàtre chaque guerrier découvre le visage de son camarade et n'est point étonné de le voir pâle de terreur. Ses rayons se perdent ensuite au sommet des airs , et les ténèbres retombèrent sur la côte... Ronald adressa une prière au ciel, et l'intrépide Douglas fit un signe de croix : •< Saint Jacques nous protège , s'écria Lennox. » Mais l'insouciant Edouard dit à part à Kirkpatrik : « Penses-tu , Rirkpalrik, que l'esprit irrité de Coniyn se soit mon-

tré dans cette flamme, ou ton cœur intrépide aurait-il encore le courage de changer une assurance en certitude?" — «Silenceldit Bruce, nous saurons bientôt si c'est quelque vaine jonglerie de magicien, ou un stratagème de nos ennemiadu Sud. La lune nous éclaire de ses rayons.... Que chaque chef range sa troupe en bataille sur le sable du rivage. »

Les pâles rayons de la lune remplacent imparfaitement la couleur pourpre de cette flamme surnaturelle; leurs reflets incertains se jouent sur les sables humides et sur le sein paisible de la baie. Le roi Robert rangea en ordre sous les rochers ses soldats dispersés; leurs boucliers et leurs lances, serrés, frappés par cette froide lumière, brillaient d'argent et d'azur. Bientôt, se glissant à traveis un sentier qui descendait au rivage, on vit paraître le page muet; il s'agenouilla profondément sur le sable, et remit un papier roulé dans la main de Robert. « Qu'on apporte une torche, s'écria le monarque, nous allons enfin avoir des nouvelles de Cuthbert. » 3Iais celles qu'apportait la lettre étaient mauvaises; la troupe de Clifford était nombreuse et sur ses gardes ; elle avait de plus été augmentée le jour même par des montagnards arrivés avec Lorn. Long- temps persécutés par la main de leurs oppresseurs, le courage et la fidélité avaient fui le pays , et la torpeur delà consternation s'était appesantie sur le rivage de Carrick... Cuthbert avait aperçu cette flamme extraordinaire sans deviner d'où elle pouvait provenir. Craignant les dangers auxquels pourrait s'exposer Bruce s'il se hasardait , trompé par ces feux , à s'approcher du rivage , il lui avait renvoyé son messager muet pour le prévenir de s'en éloigner.

Bruce lut à haute voix ces nouvelles désespérantes aux chefs

pressés autour de la torche. « Quel conseil nous donnez- vous, nobles chevaliers? Nous mettrons-nous en embuscade dans les bois pour profiler de la chance que le sort peut nous envoyer de mettre notre entreprise à fin , ou retournerons-nous vers la mer pour lui demander de nous ramener de nouveau en exil? »Le bouillant Edouard répondit : « Advienne que pourra, le seigneur de Carrick doit rester dans Carrick. Je ne veux pas que les ménestrels puissent raconter qu'un feu follet ou un météore nous a fait reculer. » La réponse de Douglas fut : « Si mon souverain peut emporter ces murailles par un siège ou d'assaut, tous les cœurs braves et patriotes s'enflammeraient de nouveau pour la cause de la fidélité et du devoir. » Lord Pionald prit ensuite la parole : « Je rougirais pour notre honneur que le vieux Torquil arrivât et nous trouvât, malgré toutes nos vaines bravades, fuyant la côte sans coup férir. Je ne croirai jamais que cette terre, fertile en héros, la patiie des AVallace et des Bruce , reste long-temps en état de trêve avec des tyrans. » — « Tentons la fortune.... Nous attendrons l'ennemi de pied ferme! » s'écrient à la fois Boyd, La Haye et Lennox. Tel fut le parti que tous les chefs proposèrent et jurèrent de suivre j ce fut celui qu'embrassa Bruce ^ « Et puisque l'audacieux Anglais, dit- il, s'est installé dans mon château, l'heure de s'acquitter arrivera bientôt , dans laquelle Chfïord aura à compter à ses dépens avec un hôte un peu rude. En attendant je vous conduirai, à travers des bois et des vallées bien connus de moi , en un lieu où nous serons en sûreté I »

Maintenant vous me demanderez d'où provenait cette lumière étonnante dont l'éclat merveilleux avait trompé leurs yeux... On ne l'a jamais su (6), et cependant des vieillards en cheveux blancs entretenaient la croyance superstitieuse que jamais une main mortelle n'avait allumé ces feux puissants sur le rivage de Car-

rick. Ils ajoutent même que, tous les ans, à pareille nuitoù Bruce fit sa traversée, son éclat éclaire encordes monts et les vallées,

et couvre encore les eaux et la côte de ses teintes pourprées.... Mais était-ce une lumière divine envoyée par le ciel pour favoriser la descente du roi, ou une flamme allumée par l'enfer pour l'entraîner à sa défaite et à la mort, ou enfin quelque étrange météore semblable à ceux qui traversent souvent les airs au milieu delà nuit, épouvantant le voyageur seul et retardé dans sa course, c'est ce que je ne sais point et ce qu'on n'a jamais su.

xvm.

Ils remontèrent alors le sentier taillé dans le roc, et Ronald , fidèle à sa promesse, prêta l'appui de son bras au jeune page pour le soutenir dans les inégalités de la route. « Allons , égaie-toi , simple Amadinel pourquoi cette folie de sangloter ainsi? » Les pirates donnaient ce nom qui signifie, en celte, un enfant supposé à leurs esclaves. « Ne t'appuies-tu pas sur mon bras ? les plis de mon manteau ne te tiennent-ils pas chaudement ? le taureau sauvage n'a-t-il pas pour toi et pour moi fourni le triple cuir qui recouvre ma targe ? l'épée de Clan-Colla n'est-elle pas d'un bon acier? et trembleur que tu es, peux-tu éprouver quelque crainte ? Égaie-toi et cesse tes sanglots : tu ne partiras pas de dessous la garde de Ronald. » Souvent la flèche lancée au hasard touche un but auquel l'archer ne songeait guère; et souvent un mot prononcé sans intention peut adoucir ou irriter la blessure d'un cœur brisé par la douleur, partagé entre l'espoir , le chagrin et la terreur. Le page se presse contre Ronald ; un rayon d'une délirante joie brille au milieu de ses angoisses , et tandis qu'il gravit péniblement le sentier escarpé, la crainte, les fatigues et les chagrins sont oubliés pour l'amour.

Ils ont franchi la chaîne de rochers qui sert de barrière à ce rivage rude et escarpé-, ils entendent dans le lointain les cris des sentinelles se répondant d'une tour à l'autre sur les murs du château. Leurs voix retentissant sur terre et sur mer indiquent un ennemi sur ses gardes... Ils gagnèrent le parc, vaste plaine entrecoupée de taillis , destinée à procurer les plaisirs de la chasse aux propriétaires du château ( 7 ) (n'y cherchez plus le riant paysage... la hache , la charrue, les haies grossières du 'paysan en ont détruit le charme ) -, mais de riches pelouses de verdure s'étendent entre les clairières dont les allées entrelacées s'enfoncent au^oin dans l'obscurité de la forêt. Ici la haute fougeraie invite les faunes à venir se jouer sous son ombre. Plus loin s'élève un sauvage monticule couvert d'un taillis épais, et tout autour se déroulent des tapis de verdure qui appellent les pieds légers des sylphides. Le houx aime à y étaler son feuillage lustré, l'if sombre y couvre la terre de son noir ombrage , et maint chêne antique, Ilétri et dépouillé, y élève ses rameaux brisés vers le ciel. Les doux rayons de la lune répandent un charme paisible sur les tertres, les vallées et les clairières. Le brave monarque soupira envoyant ces lieux si chers à son enfance, et songeant qu'il était réduit à se cacher comme un proscrit sous leurs berceaux de verdure.

Ils poursuivent rapidement leur course nocturne. Sa petite troupe connaissait parfaitement le pas cadencé que les guerriers serrés emploient pour reculer ou avancer à la fois, et il n'eût pas été bon pour eux que l'aurore les surprît encore dans les clairières découvertes. Ils traversent les taillis et les ruisseaux , gravissent péniblement \es coteaux et s'avancent sur la mousse. Des goût-

tes de sueur froide ruissellent sur le front du page épuisé de fatigue-, il se traîne avec effort , ses membres refusent souvent d'avancer. « Allons, ne perds pas encore courage, dit le guerrier j laisse-moi te soulager, mes bras sont assez forts et ne s'embarrassent guère de porter un fardeau aussi léger que toi... Quoi I tu ne veux pas?... capricieux enfant'.... Fais donc usage de tes propres membres et de ta force. Passe seulement celte nuit , et tu n'auras plus à l'inquiéter. Je te placerai près d'une noble dame, près de laquelle tu monteras ton luth pour raconter combien Ronald aime la belle Isabelle I » Accablé , découragé et sans force , ici Amadine lâcha le plaid ; ses membres tremblants refusèrent de le soutenir, et il tomba sur la rosée des nuits !

Que faire?... Les ombres de la nuit disparaissent... La troupe de Bruce avance rapidement... Eternelle honte si dans le combat Ronald ne brille pas au premier rang 1 « Vois là-bas ce chêne dans le tronc duquel les ravages du temps ont creusé une sombre cellule... entre pour l'y reposer quelque temps; enveloppetoi le corps et la figure de mon manteau. Compte que je ne sellai pas loin ; mais je ne puis quitter les rangs de nos guerriers. Je reconnaîtrai parfaitement ces ombrages et je retournerai bientôt pour te protéger... Allons, ne pleure pas ainsi , simple enfant! mais dors en paix et réveille-toi le cœur joyeux. » Ayant installé le page dans son logement champêtre, il s'avança avec vigueur à travers les mousses et les ruisseaux, et rattrapa bientôt la troupe qui était en marche.

Aussi singulièrement abandonné , le page pleura long-temps, jusqu'à ce qu'accablé de fatigue il s'endormît. Une voix rude vint troubler ses rêves... « Oui , ici môme, près de ce hallier , a passé

le daim... Le vieux Ryno était placé sous ce chêne... qu'avonsnous ici? un plaid écossais et un jeune gars enveloppé dedans?... Avance! dis-nous ton nom et ce que tu viens faire ici I... Quoi 1 tu gardes le silence?... Alors je le devine parfaitement, tu es l'espion qui s'est rendu à la cellule du vieux Cuthbert parti d'Arran hier au matin... Allons, camarades , nous nous en retournerons directement. L'avis de notre maître pourrait bien être d'appliquer ce jeune espion à la torture pour lui rendre l'usage de la parole. Donne-moi la corde de ton arc que je l'attache solidement » Biais quoi ! il pleure et semble tout effaré -, ne crains rien nous te mènerons sans te lier; c'est un joli petit gaillard quoique Écossais.» Les chasseurs se hâtèrent d'arriver au château , et y conduisirent le malheureux captif.

Le fier Clifford se disposait dans la cour du château à partir pour la chasse : tantôt il causait sérieusement avec Lorn, tantôt il donnait ses ordres pour préparer les chiens et les chevaux. Les chevaux de bataille et les palefrois frappaient du pied le sol , et plusieurs chiens de chasse aboyaient autour d'eux. Pour Amadine, la voix bien connue de Lorn répondant à ce chef Anglais , mêlée à ce tumulte, lui semblait l'illusion de quelque rêve dans le délire de la fièvre. Ce son de voix venait à ses oreilles qui tintaient comme le bruit que l'imagination croit entendre lorsque au milieu du mugissement des vents nous croyons , dans notre disposition rêveuse, distinguer quelques paroles sinistres, jusqu'à ce qu'en s'approchant leurs discours frappassent distinctement les oreilles du page.

« Et s'est-elle ainsi perdue? dit Clifford. « Le prêtre apprendra à s'en repentir à ses dépens! que dit le moine? Le saint person-

nage avoue qu'en attirail de masque elle a gagné son esquif, déguisée et inconnue de tous, si ce n'est de lui seul. 3Iais , dit-il , une barque partie de Lorn les aborda le matin même , et des pirates l'ont saisie et emmenée captive. Il offrit de payer sa rançon en or, ils y consentirent... mais ils la mettaient à un prix exorbitant \ la tempête gronda , les flots se soulevèrent ; ils se séparèrent et ne se rencontrèrent plus. Il pense... tant l'ounigan était violent... que le bâtiment, l'équipage et sa captive ont péri dans les flots... Puisse^t-elle avoir ainsi été engloutie avec la honte et le scandale qu'elle apportait à sa noble race ! Il vaudrait cent fois mieux qu'elle ne fût jamais née que d'avoir couvert de son infamie le nom de Lorn ! »

Lord ClifTord aperçut alors le captif : « Qui nous amènes-tu là, Herbert ! » cria-t-il. — « Un espion saisi dans le parc ; il se tenait caché dans le creux d'un chêne. >— « Quels renseignements peutil donner? » — « Il contrefait le muet. » — « Alors fais un nœud coulant à une corde... à moins que le brave Lorn casse la sentence en considération de son plaid. » — « C'est là une étoffe préparée par les tisserands et les femmes de Clan-Colla , dit Lorn , dont les yeux distraits regardent plutôt le vêtement que la figure du captif. Ni le plaid , ni celui qui le porte ne me touchent beaucoup : accordez-lui, si vous me demandez mon avis, le chêne où il se cachait ; et laissez-l'y balancé dans l'air , à moins que !a terreur ne lui arrache une confession franche. Je ne veux pas non plus qu'il meure privé des rites funèbres de son clan... Toi, Angus-Roy, assiste à la cérémonie et entonne le chant de mort de Clan-Colla , tandis qu'ils le conduiront à la mort.» — « 0 frère cruel jusqu'au bout !.. pensa en son cœur le pauvre captif-, mais ferme dans sa résolution, il soupira sans le prononcer ; Adieu ! «

Et persistera-t-il dans cette résolution en vue de ce dernier malheur, lorsqu'un seul mot peut lui procurer la liberté, sa sûreté et la vie ? pourra-t-il résister à cet instinct qui nous ordonne de tout sacrifier pour conserver nos jours?... L'amour, aussi fort que la mort, a trempé son courage et lui a donné des forces... il ne cédera pas, puisque ce seul mot peut amener lord Ronald sous le fer de ses ennemis... Le chant funèbre de Clan-Colla retentit dans les airs, le hideux bourreau est à ses côtés; ilssuiventle taillis du parc et arrivent au terme horrible de leur course au vieux chêne mutilé par la main du temps, qu'ils ont choisi pour le lieu du supplice. Quelles pensées se présentent à son esprit lorsque son œil en vain parcourt la plaine pour y découvrir du secours , lorsqu'à son oreille étourdie par un vertige il entend murmurer les prières des morts? Mourra-t-il d'une mort si odieuse, ou le secret de son cœur lui échappera-t-il ? Une sueur froide couvre son front 5 ses lèvres tremblantes sont d'un bleu livide ; les dernières angoisses de la mort n'ont rien qui approche de la lutte intérieure qui déchire son sein !

Mais d'autres témoins sont près, qui rient de la crainte et délient la mort I Aussitôt que le chant. funèbre commença de se faire entendre, il attira l'attention des guerriers cachés en embuscade. Le Lord des îles regarda pour en découvrir le motif, et s'écria en fureur : « Par le ciel! ils conduisent le page à la mort et se mo"^ quent de moi dans son agonie ! ils me le paieront cher ! » Bruce le retint fortement par le bras. «Ils ne toucheront pas un seul cheveu de la tête de l'enfant -, mais jusqu'à ce que j'aie donné le signal , ne bougez pas. Douglas , conduisez cinquante de nos hommes le long du ravin creusé par ce torrent, et allez vous coucher à moitié

chemin entre les fuyards elle château : une lance élevée au-dessus du taillis nous avertira que vous aurez dressé votre embuscade. Toi, Edouard , avec quarante hommes armés de lances , marche droit à travers le taillis sur la porte du château, et lorsque tu entendras le cliquetis des armes, précipite-toi en avant, enlève l'entrée et assure-toi du pont-levis... enfonce les portes et étabhs ta troupe dans la cour du château... que le reste s'avance lentement avec moi à la faveur des arbres de la forêt jusqu'à ce que je voie Douglas à son poste.»

XXYIII.

Comme le cheval de bataille, impatient de se précipiter en avant, forcé d'attendre le signal de l'attaque , tremblant de rage et se cachant à peine derrière le feuillage , Pvonald serre convulsivement la poignée de son épée dont la teinte bleuâtre va bientôt se couvrir du sang de l'ennemi... Pendant ce temps, Bruce, sans le perdre de vue, voit avancer le cortège de mort, et mesuresouvent avec attention l'espace que Douglas et les siens ont à parcourir avant de parvenir au lieu qui leur a été assigné. Les sons lugubres du chant de mort s'affaiblissent, la sombre escorte se presse lentement autour de l'arbre , tandis que le chant discordant d'un hymne et les prières des morts préparent la victime à son sort... Quel objet brille au-dessus du feuillage?... la lance qui indique que l'embuscade est disposée I... « IMaintenant^ noble chef, je te laisse en liberté 5 fonds sur eux , Ronald I» dit Bruce.

« Bruce I Bruce I > A ce cri bien connu répond l'écho des rochers et des bois qui l'ont vu naîlre, « Bruce 1 Bruce 1 » ce redoutable cri de guerre sonne le glas de mort de cent ennemis. Les Anglais étonnés regardent d'abord pour découvrir de quel côté fondra la tempête que leur présage ce nom redouté I En face, sur

3a0 LE LORD DES ILES.

leurs flancs , sur leurs derrières , elle les presse de toutes parts I A moitié armés et surpris , frappés , terrassés , ils tombent dans leur sang. Bruce s'est engagé au cœur de la mêlée, et le glaive du terrible Clan-Colla porte partout la mort ! Le petit nombre qui fit résistance fut bientôt expédié , et le sort de ceux qui prirent la fuite ne fut guère meilleur, se sauvant épouvantés , ils rencontrent les lances redoutables de Douglas ! Deux cents soldats quittèrent dans cette matinée le château, et nul n'y rentra.

L'épée de Ronald ne s'acharne point à leur poursuite , un devoir plus humain réclamait ses soins. Il releva le page du sol où la crainte l'avait fait tomber avec les morts ; et deux fois dans cette matinée la surprise pensa trahir le secret que la terreur avait eu la force de garder. La première , lorsque avec la vie le nom de lord Bonald revint sur les lèvres de l'enfant , et qu'en se recueillant il en étouffa à peine le son sous un murmure inarticulé ; et la seconde, lorsqu'il se vit presque hors d'état de résister à la sollicitude de ce brave chef qui voulait desserrer le vêtement qui emprisonnait sa poitrine oppressée. Mais en ce moment le cor de Bruce sonna ; le combat réclamait encore leurs bras.

Une tâche plus rude est réservée au bouillant Edouard. II avait, avant le signal , attaqué avec furie la porte du château : telle était la manière inconsidérée avec laquelle il avait coutume d'agir, et cependant sa valeur emportée avait souvent, même par son audace , fait réussir des entreprises hasardeuses où la prudence eût pu échouer. Il s'élança sur le pont et brisa violemment la chaîne qui servait à le relever; le tranchant de sa hache étendit ensuite la sentinelle sur le bord du seuil , en faisant ainsi un obstacle qui empêchait de fermer la porte ! Les assiégés l'essaient

en vain. Les Anglais se battirent avec courage ; Clifford et Lorn firent ce jour-là des prodiges de valeur; mais l'opiniâtre Edouard se fraya un passage à travers cent ennemis. Le cri de Bruce ! Bruce! retentit avec force. L'ennemi n'a plus d'espoir ni dans la défense ni dans un arrangement ; de nouveaux combattants se précipitent dans le château, enivrés de leurs succès, et altérés de sang ils poussent devant eux leurs ennemis aux abois et emportent toutes les positions l'une après l'autre. Le glaive vengeur n'épargne personne ; les membres volent sous ses coups ; le sang coule à grand flots , les cris des mourants et des combattants se mêlent dans ce tumulte effroyable ! Les coursiers effrayés ruent et se cabrent; les chiens font retentir les tourelles de leurs aboiements, et cet épouvantable fracas ne cessa que lorsqu'il ne resta plus unennemi en vie, si ce n'est ceux qui, étendus sur lesol, poussaient des gémissements déchirants dans les angoisses de la mort.

xxxn.

Le vaillant Clifford n'est plus : son sang a teint le glaive de Ronald; mais Lorn plus heureux, refoulé par l'ennemi, a gagné, avec un petit nombre des siens, la porte où se trouvait sa barque sous les murs du fort, et coupé le câble. C'en eût été bientôt fait de lui dans cet instant de furie et de carnage , si Lorn s'était mesuré avec Bruce I Les cris de victoire retentirent du haut des tours et des tourelles; et au sommet de la tour principale les habitants de Carrick peuvent voir flotter l'étendard de l'Ecosse , portant la croix de saint André sur un fond d'argent .

Bruce a reconquis la demeure de ses ancêtres (8) !...« Soyez les bienvenus, braves camarades et amis, dans ce château où vous attendent le plaisiret la joie! Tous les rangs sont bienvenus en ces lieux depuis le lord et le chef de clan, le prince et le pair jusqu'à

ce pauvre enfant privé de la parole. Grand Dieu ! la demeure de mon père m'est donc rendue encore une fois... Voyez le plancher où mon enfance exerça ses pas chancelants î Voilà donc les voûtes qui retentissaient des bruyants éclats de joie de ma jeunesse I 0 ciel miséricordieux! reçois le premier, et que mes amis acceptent ensuite mes actions de grâces ! » Il garde un instant le silence, fait le signe de la croix... ensuite il frappe sur la table son épée encore toute fumante et rougie de sang anglais de la poignée à la pointe.

«Apportez, 'dit-il, les quatre coupes qu'aimaient jadismes nobles ancêtres (9), qu'elles circulent trois fois autour de la table ; buvons aux droits de la belle Ecosse reconquise , et que celui dont les lèvres toucheront le vin sans faire un vœu aussi sincère que le mien, de ne faire aucun cas de ses biens ni de sa vie jusqu'à ce qu'il lui ait procuré la liberté... soit montré au doigt comme un mauvais Ecossais, et qu'une infamie éternelle soit son partage ÎAsseyez-vous, mes nobles amis^ nous n'avons que peu de temps à donner au plaisir-, nous le passerons joyeusement! Un rayon de soleil ne fait que plus sentir sa bienfaisante influence lorsqu'il brille entre deux orages. Nous avons bien commencé la tâche qu'attend de nous la patrie ; mais il nous reste encore plus , bien plus à faire ! . . . Dépêchez des messagers dans tout le pays 5 appelez à nous nos anciens amis, et recueillez-en de nouveaux ; avertissez les chevaliers de Lanark de ceindre leur cotte de mailles ; appelez aux armes les braves enfants du Téviot-Dale ; que les archers d'Ettrick aiguisent leurs flèches: uncœur fidèle bat dans leur robuste poitrine (10) ! Appelez tout le monde aux armes, depuis le défilé de Reedwair jusqu'aux confins sauvages du cap Wrath; que cette heureuse nouvelle retentisse au loin dans toute l'Ecosse : l'aigle du Nord agite ses ailes!...»

Oh ! qui , parmi ceux qui les ont partagées ^ pourra jamais oublier les émotions de ce temps d'enthousiasme , lorsque les courriers hors d'haleine se croisaient partout età toute heurej lorsque le bruit du canon et le son joyeux des cloches célébraient , l'un après l'autre, les nouvelles de la victoire, volant de champ de bataille en champ de bataille; lorsque notre espoir long-temps incertain prit enfin son rapide essor, et que nos yeux satisfaits, éveillés dans le lever de l'aurore, virent la bannière de la joie se déployer aux premiers rayons du soleil! Ohl ces instants de bonheur dédommagèrent d'une longue suite de chagrins, de doutes et de craintesl Les douleurs de l'espérance différée , le pillage^ les vexations, le carnage et les larmes, qui avaient frappé de consternation vingt longues années , tout fut oublié dans cette douce allégresse. La pâle affliction même relève ses yeux abattus pour murmurer une prière d'action de grâces, au milieu des réjouissances qui célébraient la chute du despote et le retour de la paix et de la liberté.

Ainsi volèrent en triomphe ces nouvelles sur les montagnes de l'Ecosse, lorsque la chance des batailles tourna contre ses envahisseurs ^ lorsque la bannière de Bruce flotta victorieuse sur la montagne de Loudoun et dans la vallée d'Ury (1,5 lorsque le sang anglais ruissela à plusieurs reprises dans la vallée de Douglas (2), que le bouillant Edouard mit en déroute le fier Saint-John (3); lorsque le Sud retentit du cri de guerre de Randolph (4), et qu'au milieu des récits de villes et de forteresses conquises, la renommée avait tous les jours de nouveaux exploits à célébrer.

D'heureuses nouvelles volent de la haute tour du baron à la chaumière du paysan , traversent les forêts et vont émouvoir la demeure solitaire qu'habitent les recluses de Sainte-Bride. 0 toi qui as cessé d'ôtre princesse, aimable Isabelle , maintenant religieuse de l'ordre , oh ! dis , la règle qui t'ordonne de porter le sombre voile et le scapulaire de laine, ce vœu austère, qui t'a ravi les belles boucles de tes cheveux noirs, condamnait-il les transports de joie qui brillaient dans ton œil humide, lorsque le ménestrel ou le pèlerin te racontait chaque nouvel exploit de l'intrépide Bruce?.., Et quel est l'être aimable qui partage tes espérances inquiètes, tes craintes, tes prières ? Ce n'est point une sœur appartenant à l'obscurité du cloître, comme le prouvent les longues boucles de ses cheveux, la rougeur, l'émotion tremblante qui se montrent malgré elle lorsque les éloges du brave lord Ronald viennent se mêler au récit des exploits de Bruce.

Croyez bien qu'après avoir regagné le château de ses ancêtre et commencé son entreprise hardie, le premier soin de Bruce fut de renvoyer le page muet au rivage d'Arran , et ne pensez pas que son déguisement l'ait long-temps caché aux yeux d'une sœur ; et s'aimant d'un amour de sœur, elles passaient ensemble leurs jours dans la cellule silencieuse de ce couvent solitaire. Le consentement long-temps attendu de Bruce permet à la charmante Isabelle de prendre le voile et de prononcer ses vœux; et l'aimable Edith de Lorn, après avoir repris les habits de son sexe, y demeure inconnue et sans nom^, tandis que l'Ecosse retentit au loin du fracas des armes; et les jours et les mois s'écoulent dans une paisible retraite.

CHANT VI. ûoS

Ces jour-, ces mois avaient composé des années, lorsque d'importantes nouvelles furent apportées sur le rivage de cette île solitaire... De toutes les conquêtes faites en Ecosse par le glaive impitoyable d'Edouard F'", il ne restait plus à son fils, au Nord de la TAveed, que les tours de Stirling^ assiégées par les forces du roi Robert; et une trêve venait d'être conclue (5), pariaquelle la garnison s'engageait aie livrer à Bruce, si le roi d'Angleterre ne faisait pas lever le siège avant la veille de la Saint- Jean. L'Angleterre s'armait de toutes parts , les courriers et les hérauts volaient sur toutes les routes pour sommer les princes et les pairs de se rendre, armés du bouclier, de l'épée et de la lance, près de leur souverain, aux confins de Berwick, pour faire lever le siège de Stirling. Le terme était rapproché. Ils se rassemblèrent à la hâte à la lueur des signaux et au son du cor, et entrèrent en campagne. Dans leur rangs marchaient tous les chevaliers de renom et de robustes archers de l'Angleterre; le pays qu'ils traversaient resplendissait de l'éclat des bannières, des glaives et des boucliers ! Et ce ne sont pas les guerriers renommés de l'Angleterre seuls qui obéissent à l'appel -, les chevaliers de la Neustrie l'avaient entendu ; la Gascogne avait fourni son excellente cavalerie; le pays de Galles, nouvellement conquis, avait envoyé ses nombreux montagnards (6), et Connaught avait vomi , du sein de ses bois et de ses déserts , ses nombreuses tribus sur lesquelles régnait le terrible Eth O'Connor (7).

L'orage de la guerre s'avance en grondant et menace la Calédonie : ainsi les nuages chargés suspendent un instant, en s'amoncelant , le torrent qui doit s'échapper de leur sein, jusqu'à ce que le sommet de la montagne disparaisse dans leur sombre

3i>6 LE LORD DES ILES,

enveloppe au-dessus de la tête pâle du pèlerin. Cène fut point avec l'œil effrayé du timide voyageur que le roi Robert vit approcher la tempête ! Résolu à faire face à l'orage , ses ordres avertirent le pays que tous ceux qui reconnaissent sa puissance saisissent à l'instant la lance et l'épée pour venir combattre aux côtés de leur roi. Oh, qui peut dire tous les fils de la gloire qui, à la voix du roi Robert, vinrent combattre pour le droit! Depuis Cheviot jusqu'aux rivages de Ross, depuis les sables de laSohvay jusqu'aux mousses de Marshal, tous se disposèrent au combat. Un courrier du roi , venu pour appeler aux armes les sombres vallées d'Arran, apporte ces nouvelles; mais il y en a d'autres à communiquer en secret à Isabelle, qui le lendemain dans sa promenade du cloître, en fit ainsi part à l'aimable fille de Lorn.

YI.

« Mon Edith, puis-je dire combien m'a été chère l'union sincère de nos deux cœurs ? Juge donc de la douleur d'Isabelle lorsqu'elle est forcée de t'annoncer notre séparation. La triste cellule d'un couvent n'est pas, chère Edith, faite pour toi; va goûter le sort plus heureux auquel ta libre vocation t'appelle. Ne te regarde pas comme trahie si Robert sait que la noble fille de Lorn et son pauvre page muet n'étaient qu'un. Connaissant le cœur inconstant de l'homme , il s'est attaché à étudier avec soin comment celui de Ronald supporterait le message qui lui portait, avec ses derniers adieux, la recommandation de la sœur Isabelle de songer aux droits plus sacrés que tu as sur son cœur, et de tenir la promesse que sa foi a jurée. Pardonne-lui pour l'amour de ta sœur, si son mécontentement s'exhala d'abord en vains regrets... Depuis long-temps ces idées l'ont abandonné : maintenant il en est revenu à la justice de tes droits, et accuse souvent son manque de foi... pardonne-lui pour l'amour de toi-même. »

vn.

« Non 1 jamais l'on ne me verra aller me jeter à la tête de lord Ronald dans son château , et... » — « Mais attends donc, fille impatiente, que j'aie achevé ce que j'ai à te dire... Le bon roi Robert voudrait qu'Edith, redevenue son page, jugeât elle-même, par son propre cœur et de ses propres yeux , du repentir de son amant... Libre et en sûreté sous sa royale protection, si telle était ta volonté finale, tu pourrais regagner inconnue notre cellule , et vivre et mourir avec Isabelle. » Ainsi parla la princesse... Le roi Robert pouvait avoir quelque vue politique ; le monarque avait pris DunstafTnage , et les terres de Lorn avaient reconnu le roi Robert; le frère d'Edith s'était enfui en Angleterre, et y était mort dans l'exil : par cet exil et cette mort son château et ses terres passaient à Edith, et ces vastes possessions eussent été assurées à sa cause dans les mains fidèles de Ronald.

YIII.

L'œil embarrassé d'Edith et sa rougeur trahissaient le plaisir, la honte et la crainte. Elle ne céda cependant pas sans objections : « d'abord il fallait blâmer l'indiscrétion de sa sœur qui avait confié un secret si caché et si cher à un tiers. Et puis comment pourrait-elle abandonner le repos de la cellule ?. . . Comment se séparer d'Isabelle? comment prendre de nouveau cet étrange déguisement?... Comment se risquer au milieu de gens de guerre?... Qui la protégerait enfin sur la route?... Du moins on pouvait lui accorder un délai... » La bonne Isabelle , souriant en secret , vit et pardonna l'innocente ruse de sa jeune compagne qui ne voulait pas paraître se rendre au premier appel de l'amant qui l'avait négligée.

Oh ! ne la blâmez pas! Lcwsque soufflent les zéphyrs, les feuilles du tremble sont nécessairement agitées; lorsque le soleil montre ses rayons après l'averse d'avril, la violette est forcée de fleurir ^ et l'amour, malgré les efforts delà jeune lille, doit renaître avec l'espoir , qui lui redonne la vie ! Mille douces excuses vinrent plaider la cause de Ronald contre sa pudeur virginale. Unie à lui par leur père dès leur plus tendre jeunesse, elle lui avait engagé sa foi... De plus, c'était la volonté positive de son souverain , et sa personne et ses biens étaient sous sa tutelle royale... Enfin elle était résolue à ne rester que très peu de temps... un seul jour... soigneusement cachée à tous les yeux sous son déguisement sûr , mais surtout à ceux de Ronald... mais de le voir encore une fois...! Et ne blâmez pas son désir... de l'entendre prononcer son nom... I puis de rapporter dans sa solitude la pensée qu'il s'était repenti de sa perfidie I Mais Isabelle qui avait long-temps vu ses joues pâles et son air pensif, et qui savait parfaitement qu'ellemême était la cause, quoique innocente, du malheur d'Edith, se réjouit généreusement que le temps en s' écoulant lui eût donné les moyens d'expier son crime involontaire. Son cœur s'épanouissait à l'idée qu'elle serait bien dédommagée de ses souffrances. L'heure de la séparation arriva... une bande de guerriers des montagnes d'Arran devaient partir; leur chef, Fitz-Lewis (8), fut chargé de conduire à Bruce le muet Amadine avec les égards dus à un page tendrement aimé du monarque.

Le roi avait pensé que la belle Edith le rejoindait long-temps avant le combat 5 mais les tempêtes et le destin avaient retardé sa marche : c'était la veille d'un jour de bataille qu'elle arriva sur les hauteurs de Gillies. Le paysage brillait comme une fournaise,

et aussi loin que les yeux pouvaient se porter^ se balançait une forêt de lances aussi nombreuses que les épis d'automne. Les troupes du roi Robert (9) s'étendaient au dessous d'eux en quatre corps. L'un était placé au bas de la montagne , tenu en réserve pour dégager ou secourir les autres; les trois autres avancés formaient une ligne qui s'étendait depuis le ruisseau de Bannock jusqu'à la chapelle de saint Ninian. Ils étaient tous trois séparés, mais si près , qu'ils pouvaient mutuellement se porter secours. Au delà paraît l'armée anglaise, offrant une étendue sans bornes, hérissée de lances dont l'œil, aussi loin qu'il pût percer, ne pouvait découvrir ni les côtés ni le fond. Les épées, les lances, les hallebardes et les bannières étroitement serrées brillaient aux derniers rayons du soleil couchant ; et au lieu où le ciel se confondait avec la montagne on apercevait dans le lointain le reflet d'une si grande quantité d'armures que cette immense armée semblait se perdre dans l'horizon azuré.

La jeune fille descendit de la montagne, effrayée de ce terrible appareil de guerre ; elle traversa d'abord l'arrière-garde réservée pour porter secours où il serait le plus nécessaire : les guerriers de Carrick et d'Ayr s'y trouvaient avec Lennox et Lanark, et tous ceux de l'Ouest ; les chefs des braves insulaires y rangeaient aussi en bataille leurs nombreuses bandes couvertes du plaid. Au centre s'élevait fièrement l'étendard royal de Bruce ; on y voyait aussi la bannière de lord Ronald portant une galère armée de rames et de voiles. Les armures et les cottes de mailles des guerriers formaient un contraste étrange, mais agréable, avec les toques, les panaches et les plaids de ces Hébridiens; mais depuis trois longues années qu'elle n'a aperçu le costume des montagnards, cause de bonheur à l'aimable fille de Lorn , elle chercha à en re- «pnnaître un... mais il était loin de là, occupé des préparatifs du

combat. Cependant son œil troublé par l'amour remarqua sa bannière flottant fièrement dans les airs : elle jeta un regard sur les rangs innombrables de Tennemi , et pensa aux chances terribles des combats.

Fitz-Lewis guida Amadine au centre de la ligne de bataille. Toute composée d'infanterie, cette armée semble une masse serrée de lances étincelantes. Là se trouvent 1rs bandes belliqueuses de la frontière, les guerriers deLodon; les archers d'Ettrick et de Liddel , intrépides quoique en petit nombre, y bandaient leurs arcs d'if 5 les guerriers de Nith et de la vallée d'Annon et les lances hardies de Téviot-Dale s'y trouvèrent rangés sous les ordres de l'intrépide Douglas et du jeune Stuart. Au Nord-Est, près de la chapelle de Saint-Ninian , sont rangés sous les ordres du fier Randolph les guerriers intrépides qu'envoya le Nord depuis le Tay jusqu'au Sutherland. Le reste des forces de l'Ecosse est placé à rOuest sous les ordres d'Edouard Bruce, près du Bannock, dont le rivage escarpé et le lit profond protègent leur flanc. Derrière eux, masqué par un bois qui le couvre , se tient le brave Keith-Lord , maréchal : ses hommes d'armes portent la masse d'armes et la lance -, sur leurs têtes brillent les casques et flottent les panaches. Ainsi distribuées avec art par le roi, le centre, l'aile droite et la gauche composent son front de bataille ; et tout près se trouve une forte réserve prête à agir au besoin. C'est vers le front de la première ligne qu'Edith et son guide se dirige.

xin. ^

Là ils sont obligés de s'arrêter- car, se tenant en avant de la ligne de bataille à portée d'un javelot, le monarque parcourait le front (10) pour examiner la force de l'ennemi qui approchait, et disi^oser sa ligne et la régulariser en y apportant les changements

nécessaires. Il était seul, couvert de la tète aux pieds d'une

excellente armure d'acier; il ne montait point encore son cheval

de bataille; mais jusqu'à l'approche du combat il se servait d'un

petit palefroi léger. Un diadème dor surmontait son casque

d'acier brillant, et l'on voyait le gant d'Argentine placé au haut

de son cimier; il n'avait point de bâton de commandement, mais

portait en place une hache d'armes. Ainsi armé il disposait ses

soldats pour le combat en vue des deux armées... Les Anglais

arrêtèrent leur front à trois portées de trait, et ils se reposèrent

quelque temps sous les armes pour serrer et aligner leurs rangs.

et tenir conseil, s'ils attaqueraient le soir même ou au point du

jour,

XIY.

C'était un spectacle beau, et cependant efFrayant à voir que ce front de bataille étincelant d'acier et resplendissant d'or, hérissé de hallebardes et de lances au dessus desquelles flottaient les panaches et les étendards I car là se trouvaient le roi d'Angleterre et ses pairs. Qui, en voyant ainsi ce monarque et son royaume rangé en bataille à ses côtés, eût pu prédire alors sa cruelle destinée I... Use tenait parfaitement en selle, et dans son œil vif brille quelque étincelle des Plantagenet. Son regard, quoique léger et distrait, était de feu à la vue du bouclier et de la lance; « Connais-tu, dit-il, d'Argentine, ce chevalier qui dispose là-bas leur ligne ? »— « Les signes qui surmontent son casque m'annoncent que c'est Bruce, sire : je le reconnais très bien.» — « Et le traître audacieux bravera-t-il impunément notre présence et nos bannières ?» — « N'en déplaise à mon souverain, dit Argentine, s'il était seulement monté sur un coursier comme le mien, pour égaliser les chances du combat comme elles doivent l'être entre loyaux chevaliers, je me hasarderais à rompre une lance.» — « Un jour de bataille, répliqua le roi, les règles scrupuleuses des tournois sont mises de côté... Le rebelle bravera-t-il toujours mon

courroux? Courez-lui sus... débarrassez-en mon chemin.» Au signal du roi Edouard, sir Henry Boune s'élance des rangs.

Il était du noble sang d'Herefort, race renommée pour sa gloire chevaleresque. Il brûlait de faire sous les yeux de son roi quelque exploit de chevalerie. En un instant il pique son coursier, met sa lance en arrêt, et s'élance comme un trait contre Bruce... Aussi immobile que le roc contre lequel s'avance la mer irritée, Bruce demeure ferme. Tous les cœurs battirent, tous les yeux furent éblouis : le cœur avait eu à peine le temps de former un vœu , l'œil de se mouvoir, que le cheval de bataille , lancé comme l'éclair, arriva sur le roi. La perdrix pourra défier le faucon si ce faible palefroi soutient le choc... Mais à l'instant même où ils se rencontrèrent, Bruce, se rangeant de côté, évita la lance du chevalier : le guerrier déçu continua sa course, mais elle ne fut pas longue !... Le roi, élevé sur ses étriers, abattit sa hache d'armes; de Boune, au moment où il passait, reçut le coup... le premier et le dernier!... Il fut si violent, que le casque se brisa comme le fruit du coudrier, et le manche de la hache avec sa garniture de cuivre éclata jusqu'au gantelet d'acier qui le tenait serré. Le cheval effrayé bondit sous le coup, et le corps du cavalier tombe sans vie sur la plaine : le premier sur ce fatal champ de bataille, avec quelle promptitude tomba l'impétueux de Boune !

Le monarque lança un coup d'œil de pitié sur l'arène où gisait son ennemi; il tourna ensuite la bride de son palefroi, et regagna tranquillement et lentement le front de son armée. Les chefs entourent leur roi , et blâment hautement son imprudence qui lui faisait risquer , contre la lance de chaque aventurier , une vie si précieuse et si chère. Le roi examina le manche de son arme qui

était rompu , et répondit négligemment : « La perte que j'ai faite expie ma folie ; j'ai brisé ma bonne hache d'armes... » Ce fut en ce moment que Fitz-Lewis, s'inclinant profondément, s'acquitta de la commission d'Isabelle : Edith , déguisée , se tient à une certaine distance , et cache sa rougeur avec ses mains. Le front du monarque change d'expression ; il jette loin de lui la hache ensanglantée , et s'avance vers le prétendu page. Faisant perdre à son œil le regard terrible des combats, il prit sa main avec bonté et avec un air bienveillant de protection qui semblait dire à un enfant faible et timide , qu'il trouverait en lui les soins et la tendresse d'un frère aîné. « Ne crains rien , dit-il , jeune Amadine! et il murmura tout bas : Que ce nom soit encore le tien. Le sort nous traite tous deux avec ses caprices accoutumés , et t'envoie ici dans un moment de dangereuse rncertitude ; mais bientôt nous serons à l'abri de ses coups- car, vainqueur ou vaincu, je resterai sur le champ de bataille. Retourne là bas sur la montagne , où se trouvent ceux qui suivent notre armée , et tous ceux qui ne peuvent pas porter les armes. . .Fitz-Lewis, je le confie à tes soins. . . Si tout va bien, nous nous retrouverons avec joie ; s'il en est autrement , il te faudra rejoindre Isabelle dans la sainte solitude d'Arran; car le brave lord Ronald a aussi juré de ne jamais revoir l'aimable fille de Lorn (le trésor qu'il désire le plus sur la terre) s'il abandonnait son poste dans la bataille ou séparait sa fortune de celle de Bruce, de l'Ecosse et de tout. . . Mais écoute ! Ces trompettes nous annoncent du nouveau ; pardonne-moi de te quitter si vite... adieu... adieu... » Et il ajouta d'une voix plus basse - « Aie bon courage... adieu, aimable fille !... »

" Quel est ce nuage de poussière au milieu duquel brillent des lances et retentissent des trompettes , et qui tourne notre flanc gauche (11)? » cria le monarque au comte de Moray qui passait

à cheval près de lui. « L'ennemi tourne ta position! Randolph, ta couronne a perdu une rose. » Le comte baissa sa visière et dit : « Ma couronne fleurira ou mes jours se faneront... A moi , ma maison I... » Et ils se précipitent comme l'éclair sur l'ennemi qui s'avance. « Sire, dit alors le noble Douglas, Randolph et sa troupe ne sont qu'un contre dix, permettez-moi d'aller les soutenir! » — « Ne bougez pas. Qu'il répare comme il pourra la faute qu'il a faite; je n'affaiblirai point ma ligne de bataille... » En ce moment retentirent les cris de l'attaque , et le cœur du brave Douglas tressaillit. <- Sire, dit-il, je ne puis écouter patiemment le glas de mort de de Moray I » — «Va donc. . . mais hâte-toi de retourner. . . » Douglas et les siens s'élancèrent , mais lorsqu'ils eurent atteint le sommet d'une colline, il ordonna à ses soldats de s'arrêter... « Voyez! les Anglais fuient en déroute, le comte a été vainqueur. Voyez sa bannière s'élever là bas, au dessus de la mêlée, près de ces coursiers qui courent sans cavaliers. Arrêtez-vous ; notre présence diminuerait la gloire que nous arrivons trop tard pour partager... » Douglas retourna sur la ligne , et bientôt se répand l'heureuse nouvelle que Dayncourt ayant été tué par le brave Randolph , ses soldats se sont enfuis à toute bride.. . Cette escarmouche termina la journée, et chaque armée, en ordre de bataille, se reposa sans quitter ses armes.

C'était une belle nuit de juin, la lune s'avançait à travers l'azur d'un ciel sans nuage , ses rayons se jouaient sur le riant paysage deDemayet, et éclairaient les antiques tours de Stirling , audessous desquelles glissaient en serpentant les flots de la rivière, comme autant de chaînons argentés. Astre paisible des nuits, un autre spectacle t'attend la nuit prochaine-, des armes brisées, des bannières déchirées , une plaine rougie de sang , des monceaux d'hommes et de chevaux massacrés, de nombreux cadavres rou-

lés par ces flots , et de malheureux blessés poussant de vains gémissements à la clarté de tes pâles rayons I Mais écoutez ces cris qui retentissent dans le camp anglais , au sortir des débauches de table, tandis que les bandes écossaises murmurent des prières et se préparent à la messe matinale! Le nombre a donné de la présomption à leurs ennemis , mais leur faiblesse leur fait chercher un appui dans le ciel.

Sur la montagne de Gillies, dont les hauteurs dominent le champ de bataille, se tient la belle Edith avec les serfs et les pages incapables de combattre , pour voir de loin la bataille. Oh I avec quelles angoisses elle voit poindre les premiers rayons de l'aurore I Le soleil éclaire maintenant Ochils et le sombre Demayet. Est-ce l'alouette qui fait entendre son chant matinal, ou le bourdonnement du butor? NonI le son éloigné, mais s'approchant de plus en plus , de la trompette , vient frapper la colline , mêlé au roulement des tambours. Le son des cornemuses et du cor y répondent de l'armée écossaise -, chaque soldat fait Je signe de la croix et se relève du sol où il a dormi; l'archer et le piqueur , l'écuyer et le chevalier se lèvent armés et prêts à combattre , et le terrible front de bataille se montre dans toute la pompe militaire.

Alors s'avancent à découvert les phalanges innombrables de l'Angleterre (12), semblables aux flots de l'Océan, lorsque les vents d'Ouest excitent leur furie et que leurs mugissements semblent défier tout ce qui s'oppose à leur passage I En première ligne s'avançaient les braves archers, les hommes d'armes venaient ensuite, et au milieu de leurs rangs nombreux le monarque tient son sceptre ; près de lui écument de nombreux chevaux de bataille ; autour de lui flotte une forêt de panaches : là sont et les

chevaliers fameux déjà par leurs exploits , et ceux dont les éperons nouvellement chaussés ont besoin d'être gagnés sur le champ de bataille. D'Argentine est à ses côtés avec le brave de Valence, l'orgueil de Pembroke. Ils ont été choisis parmi les autres chevaliers pour se tenir près des rênes de son coursier. Il regardel'armée écossaise... Tout à coup, devant ses yeux surpris, s'abaissent les bannières, les laHces et les boucliers; toutes les armes ont la pointe tournée vers la terre ; chaque guerrier est respectueusement incliné. « Les rebelles se repentent, Argentine! ils se sont agenouillés pour demander pardon. » — « Oui... mais ils s'inclinent et implorent leur pardon devant une autre puissance que la nôtre! Voyez là-bas cet abbé qui les bénit, les pieds nus et les mains élevées vers le ciel (3) ! Ces guerriers mourront ou vaincront sur le sol où ils se sont agenouillés !» — « Voyons donc s'ils mourront ou vaincront! Dites au comte de Glocester de commencer l'attaque. »

Le comte Gilbert éleva son bâton de commandement au moment où les rangs écossais se relevaient ; c'était le signal aux archers anglais de faire halte et de bander leurs arcs. Ils se fendent, mesurent de l'œil l'espace qui les sépare de l'ennemi, lèvent leur arc de la main gauche, ramènent la corde près de l'oreille droite. . . Dix mille arcs se détendent, dix mille flèches sifllent dans les airs I Leurs traits ne laissent pas respirer un instant l'Écossais voué à la mort, ils tombent aussi pressés que la grêle de décembre. Ni le cuir épais de la large des montagnes , ni la cotte de mailles des autres guerriers ne pourront résister à cette tempête : malheur aux fières bannières de l'Ecosse si l'orage peut durer encore quelque temps! Sur la droite, derrière le bois , se tient la cavalerie écossaise, ayant mis pied à terre...-, le pied à l'étrier et la main sur le pommeau de la selle, le chef a peine à contenir son

impatience et celle de sa troupe , jusqu'à ce que les archers aient gagné la plaine; alors : >< A cheval et piquez, braves cavaliers , >» s'écria-t-il ; et chaque cavalier s' élançant du sol se trouva en selle ; leurs brillants cimiers s'agitèrent aussitôt dans l'air comme les feux follets qui sortent de dessous la mousse -, le bouclier est suspendu sur chaque poitrine , toutes les lances sont en arrêt , et Edouard Bruce crie d'une voix de tonnerre : « En avant , maréchal, sur ces paysans ennemis ! Nous calmerons la terreur qu'inspirent leurs arcs , et nous saurons en couper les cordes î »

L'éperon presse le flanc des coursiers , ils se précipitent au milieu des rangs des archers. Il n'y avait point là de lances pour soutenir le choc, point de palissade pour arrêter leur impétuosité. Et comment leurs armures légères pourraient-elles résister aux longues lances et aux lourdes masses d'armes ? A quoi leur servent leur coutelas contre des chevaux bardés de fer et des cottes de mailles ? Les coursiers bondissent dans leurs rangs , les coups pleuvent sur leurs têtes , les cris , les gémissements, les exclama lions de la vengeance donnent le signal du triomphe d'un côté et de la déroute de l'autre ! Leurs cœurs anglais, avec une intrép idité obstinée, soutinrent un instant le combat; enfoncés enfin de tous côtés, forcés de fuir, ils se dispersent en désordre. . . Que les cerfs de Sheerwood et les daims deDallom-Lee bondissent de joie ! Les arcs brisés sur les rives de Bannock ne frémiront plus dans le taillis ! Les jeunes filles peuvent enlacer de guirlandes de verdure le joyeux mai de Wakefield; elles peuvent jeter leurs regards impatiens vers le Nord. C'est en vain qu'elles attendent les beaux archers qui avaient coutume d'animer la danse : rompus » dispersés, atteints dans leur fuite, percés par la lance et foulés aux pieds des chevaux par milliers , ils encombrent la plaine ensan-S. glantée de Bannock.

Le roi voit leur fuite et les poursuit de paroles de mépris. «Sontce là, dit-il, nos agiles archers? Chacun de ces rustres fanfarons se vantait auparavant de porter dans son ceinturon * la vie de douze Écossais : ils sont plus propres à voler le gibier d'un parc qu'à ajuster un ennemi courageux ! En avant, gentilshommes et chevaliers ! Que le sang noble qui coule dans vos veines montre sa généreuse influence , et que les efforts de la chevalerie rétablissent le combat !...» Sur la droite de la sanglante mêlée, le terrain était ouvert et uni ; mais au milieu, Bruce avait eu soin de creuser plusieurs trous dans la terre, et les recouvrant ensuite de broussailles et de gazon , il avait ainsi tendu un piège terrible à ses ennemis. Dix mille cavaliers s'élancent la lance en arrêt et brûlant d'en venir aux mains ! La plaine, couverte de leurs cimiers étincelants et de leurs nobles bannières, retentit jusqu'aux rochers de Sterling, sous les pas de leurs chevaux, et du bruit de leurs cris et des trompettes. Les premiers tombent avec fracas , chevaux et cavahers , sur le sol qui manque sous leurs pas, ils roulent dans le précipice creusé pour leur perte -, ceux qui les suivent se précipitent sur eux...; le casque , le bouclier, l'armure, la cotte de mailles et la lance , leurs bras nerveux et leur courage leur sont ici inutiles ! Des cris confus partent de cette masse de guerriers mourants et de chevaux qui expirent. Ils se sont précipités comme le torrent qui roule avec fracas sur les rochers (lu sommet de la montagne. Ils disparaissent comme ce même torrent lorsqu'il va s'engloutir dans une sombre caverne : les flots viennent en bouillonnant se briser les uns sur les autres. Ainsi , au milieu du vacarme et des gémissements , chaque nouvel arrivant ajoute à l'edroi et aux angoisses de ceux qui l'ont précédé!

1 Les archers avaieut un paijuet de flèches fixées par leur ceinturon, a. m.

L'Angleterre est trop forte en hommes et en courage pour céder encore le combat. Tout ce qu'elle a de plus noble se trouve là réuni; des noms qui n'ont jamais connu la crainte : l'intrépide comte de Brotherton , de Norfolk , le célèbre de Vere d'Oxford , Glocester, Berkley, Grey et Hereford , Bottetourt et Sanzavere , Ross, Montague et Manley s'y étaient rendus avec le fier Courtenay et l'illustre Percy. . . noms trop bien connus dans les guerres d'Ecosse , à Falkirk , îMethwen et Dunbar, et qui s'illustrèrent encore davantage par la suite à Crécy et à Poitiers. Pembroke et Argentine conduisaient avec eux l'arrière-garde. Ils s'avancent avec précaution sur la plaine où l'on glisse dans le sang et couverte de morts, jusqu'à ce que, se rencontrant dans la mêlée, les hallebardes se croisent avec les lances et les haches d'armes , et que le combat s'engage sur toute la ligne avec furie. C'est alors que la force de Douglas est mise à l'épreuve ; alors se montre la bouillante valeur de Piandolph ; et la conduite d'Edouard n'est pas indigne du chef de la race royale d'Ecosse. Les Écossais tinrent fermement pied, les Anglais avancèrent non moins fermement, et alors que de nobles cimiers tombèrent ! que de vaillants chevaliers périrent I comme le carnage couvrit le champ de bataille !

Chaque combattant luttait corps à corps, les coups succédaient sans relâche aux coups, les soupirs de ceux qui tombaient étaient étouffés par le cliquetis que produisait le choc des lames et des armures^ ainsi que par les cris de guerre. Cependant ils mouraient confondus, oubUés, les héros du Sud , les guerriers de l'Ecosse , et, hélas ? dans cette terrible guerre, que de motifs différents enflammaient les courages ! Le descendant d'une illustre famille mourrait pour la gloire , le patriote pour les droits de son pays,

un chevalier pour faire preuve de son jeune courage, et ce, pour conquérir l'amour de sa dame ; quelques-uns se battaient par une horrible soif de sang, par habitude ou par bravoure. Mais, meurtriers farouches ou braves soldats, nobles ou serfs, tous, par différents motifs, suivaient, cette sanglante matinée-là, la route sauvage qui conduit à cette noire hôtellerie... la tombe I

L'ardeur des combattants commence à se ralentir, quoique la bataille ne soit encore ni perdue ni gagnée. Le soleil est déjà haut, une poussière épaisse tourbillonne, et les coups deviennent plus faibles, moins nombreux. Douglas s'appuie maintenant sur une épée de guerre , Randolph essuie son front sanglant , et les guerriers du Sud ne sont pas moins fatigués d'nn combat qui dure depuis la pointe du jour. Le robuste Egremont est contraint de s'arrêter pour reprendre haleine , Beauchamp de lever sa visière, Montague de lâcher sa lance , et ton épée t'échappe des mains, brave de Vere ! Les coups que portent Bercley tombent moins rapides, et le son du corde l'intrépide Pembroke ne retentit plus si joyeusement -, d'Argentine , ton sabre retombe , et on n'entend qu'à peine Percy crier : « En avant, mes braves ! »

Bruce , avec l'œil vigilant d'un pilote , a bientôt remarqué le ralentissement de la tempête. Un effort de plus , et l'Ecosse est libre! « Lord des îles , ma confiance en toi est ferme comme le roc d'Ailsa ; précipite-toi sur Tennemi avec les guerriers de la montagne : moi je chargerai avec mes lanciers de Carrick ; maintenant courons au combat ! » Soudain les lances sont mises en arrêt, les sabres luisent au soleil , le pibroch retentit et enflamme les cœurs , la voix sonore du roi Robert se fait reconnaître : « Lanciers de Carrick j en avant!... Ils succombent , ils succena-

bent I Volons , braves fils d'Innisgail , l'ennemi lâche pied I Que chacun combatte pour son père , pour son enfant et sa femme , pour l'Ecosse, la liberté et la vie !... Le combat ne peut durer! »

Le choc nouveau et désespéré fit aussitôt reculer les ennemis de trente pas et plus , laissant leurs plus nobles soldats baignés dans leur sang. Seul , d'Argentine élève encore son bouclier à croix rouge, rassemble les débris de Tarmée, reforme les rangs, qui furent entamés, et offre encore un front de bataille respectable. Ses efforts amènent une dernière lutte, courte, mais terrible; une lueur vi,ve, mais de peu de durée. La belle Edith avait entendu les cris joyeux des hommes du Sud 5 elle les vit s'enfuir en déroute ; elle entendit leurs trompettes sonner en même temps un air de douleur et de triomphe. Ces Soldats, de nouveau ralliés, paraissent, à ses yeux qui se troublent, devoir envelopper les insulaires. 0 Dieu I ils recommencent le combat, et point de secours! Vous qui contemplez le carnage avec tant d'indifférence; vous qui voyez votre terre natale ainsi déchirée ^ oh! vos cœurs sont-ils donc de pierre ?... »

La multitude, qui épiait de loin et n'avait pu trouver place parmi les combattants , Ti'observait pas sans émotion une bataille où Bruce luttait pour les droits de l'Ecosse-, tous les cœurs avaient reçu l'étincelle du patriotisme, ceux du vieillard et de l'enfant , du prêtre et du laïque, de l'homme libre et du serf ^ les femmes même tendaient la main vers une hache ou une épée-, mais quand ils entendirent le muet Amadine stimuler leur zèle en recouvrant la parole , une frénésie enflamma la foule. « Des prodiges et des miracles accusent notre lâcheté... un muet nous rappelle nos devoirs... et celui qui rend la voix à un muet peut donner la

force à un faible. A nous^ comme à nos seigneurs , est une terre natale, une terre promise ; à nous , comme à nos seigneurs , appartient la vengeance des outrages faits à la nation , le choix entre la mort et la liberté échauffe nos cœurs comme les leurs... Aux armes, aux armes!... » Ils courent aux armes... ils saisissent haches , bàlons et lances, ils déploient des enseignes faites à la hâte (15) , et, comme une armée à part , fondent sur les troupes harassées des Anglais.

Déjà dispersés dans la plaine , malgré les reproches, les ordres et les prières, les escadrons de l'arrière-garde ennemie fuyaient en désordre ou ne faisaient qu'une résistance douteuse... mais quand ils crurent apercevoir des troupes fraîches et pleines d'ardeur fondre sur eux, les pics hardis rompirent les rangs. Oh I rendons justice à leur malheureux prince ( 16). En vain le royal Edouard , se jetant en personne au milieu des lances, s'écria : Honte à la peur et au désespoir I»... menaça, pleura, s'arracha les cheveux, et maudit la crainte infâme des siens; Pembroke détourna la bride de son cheval , et l'entraîna hors de la triste plaine. Avec eux s'en alla d'Argentine jusqu'au sommet de la colline, mais il ne les accompagna pas plus loin. « J'ai laissé un gage sur ce champ de bataille, dit-il ; je ne veux pas vivre déshonoré : il faut que je retourne au combat , Hàtez-vous de fuir , sire , car sur vos traces marche le fier Douglas; je reconnais sa bannière : que Dieu envoie à mon souverain joie et bénédiction ; puisse-t-il livrer des batailles plus heureuses que celles-ci ! Encore une fois, sire, adieu 1 »

Tl retourne à l'action -, les Anglais fuient en désordre, sont tués ou pris. «< Maintenant, voilà, dit-il (et il mit sa lance en arrêt)

CHAKT VI. 373

voilà ma carrière finie, le but est proche; encore un effort, et cette dernière prouesse va clore ma race. » Alors se levant sur ses étriers, il fit retentir son cri de guerre : « Saint-Jacques pour Argentine I » Et le vaillant chevalier désarçonna quatre de ceux qui poursuivaient les fuyards; mais ils ne furent pas désarmés ; le fer d'une lance trouva le défaut de sa cuirasse, une hache brisa son cimier; et cependant il court la lance en arrêt sur le courageux lord de Colonsay , qui presse les fuyards de son épée sanglante , et lui perce la poitrine malgré les plis du tartan qui la recouvrent. Cloué à terre , le montagnard se débat encore contre le fer meurtrier, et brandit son large sabre. Il porte un coup furieux ; étriers, cuissarts, lance, tout est inutile ; le sang jaillit de la blessure , et le farouche lord deiGolonsay voyant son ennemi étendu à terre , rit au milieu même de ses douleurs, car sa lame a bien vengé le coup mortel qu'il a reçu.

XXXÏÎ.

La bataille une fois gagnée, Bruce s'occupait du soin de recueillir les fruits de cette difficile victoire ; il ordonnait aux chevaux et aux lances de poursuivre l'arrière-garde en désordre des Anglais , et d'empêcher que leurs différents corps se réunissent.... Lorsque le cri de guerre d'Argentine retentit faiblement à son oreille I « Sauvez, sauvez la vie , s'écria-t-il, oh I sauvez ce bon, ce noble, ce brave guerrier 1... » Les escadrons lui ouvrent un passage, et il peut approcher du chevalier blessé; mais le chevalier n'élevait plus son bouclier à croix rouge : casque, cuissarts. cuirasse, tout ruisselait de sang; néanmoins lorsqu'il vit le roi s'avancer, il tâcha encore de mettre sa lance en arrêt, mais la force lui manqua, son éperon ne put exciter son cheval ; lui-même las et blessé , tomba au milieu de sa course. Alors le généreux Bruce fut le premier à lui soulever la tête^, à délier son casque... " Seigneur comte, dit Argentine , la journée est à toi I Les ordres

RO.MiNS POÉTIQUES. 24

de mon souverain et le sort contraire nous ont fait rencontrer trop tard; mais d'Argentine peut demander une grâce à un ancien frère d'armes... c'est une messe pour le chrétien, un tombeau pour le chevalier. »

Bruce pressa sa main mourante ; mais en voulant rendre cette étreinte amicale , elle se raidit et devint froide entre celles de Bruce. « Adieu I s'écria le vainqueur, adieu, à toi la fleur et l'orgueil de la chevalerie , héros renommé pour ton bras valeureux, ta courtoisie, ta noble race , ta foi sans tache et ton mâle visage ! . . . Que les moines de Saint-Nini an illuminent leur autel pour les funérailles de d'Argentine. Sur meilleur chevalier ceintré en un cercueil jamais torches ne brûlèrent, jamais messes ne furent dites. »

Mais ce ne fut pas pour d'Argentine seul que ces torches brillèrent dans l'église de Saint-Ninian , et que retentirent les sons lugubres des prières de mort (17). Cette lueur jaunâtre éclaira aussi faiblement des cuirasêes brisées, des cottes de mailles sanglantes, des cimiers rompus et des couronnes de barons, de comtes , de bannerets , des couronnes fracassées ; et les meilleurs fils de l'Angleterre purent aussi réclamer leur triste part de ces prières funèbres. Cependant ne pleure pas, terre de gloire! Quoique jamais les léopards de ton écu n'aient abandonné si lestement un champ de bataille depuis l'invasion de Guillaume-le-Normand, tes annales peuvent souvent se vanter avec raison de terribles batailles perdues par les Ecossais, Ne leur envie pas leur victoire lorsqu'ils luttaient pour les droits de leur indépendance, droits chers à tous ceux qui aiment la liberté, à personne si chers qu'à toi!

Revenons à Bruce, dont Toreille curieuse veut apprendre de Fitz-Lewis la grande nouvelle. Autour de lui mille voix parlent de prodige et de miracles, « car le page muet a parlé ! » — « Le page ! s'écrie Fitz-Lewis , dites plutôt un ange descendu des régions du jour pour briser le joug anglais. J'ai vu tomber sa plume et sa toque, quand nous descendions du haut de la montagne : un fron t aimable, des cheveux noirs qui flottaient en boucles , donnaient un nouveau lustre à ses yeux brillants ; ses pas étaient aussi légers sur le gazon , que s'il eût /olé avec des ailes invisibles. » — « N'a-t-il parlé à personne? » — « A personne... un mot lui est échappé quand il a vu le Lord des îles revenir du combat. » — « Et que lui a répondu ce chef? » — « Il s'est agenouillé , n'osant pas lever les yeux, mais murmurant à voix basse des mots que personne n'a compris, et l'a salué d'un air moitié joyeux , moitié triste, comme un être d'une sphère supérieure. «

Au milieu même de la plaine sanglante de Bannock, alors couverte de cadavres amoncelés, parmi les hautes méditations du monarque vainqueur, la joie riait dans les yeux du bon roi Robert. " Ce page avait-il donc, demanda-t-il, un air angélique, un noble front, des cheveux flottants? Ronald s'est-il agenouillé devant lui ?... Alors il nous faut appeler l'Eglise à notre aide... notre volonté sera connue de notre chapelain , avant que ces étranges nouvelles se répandent davantage. Qu'il se rende droit à Cambus- Kenneth, qu'il prépare l'église pour une môsse solennelle, pour qu'une nation entière remercie le ciel propice de l'indépendance qu'elle a reconquise. Qu'il dispose en outre la pompe qui d'ordinaire accompagne l'hymen des rois. Nous avons, dans nos jours de malheur, interrompu une solennité nuptiale : nous honore-

rons de notre présence, dès l'aurore de demain, les noces de la lilIedeLorn.

COMCLUSION.

Allez, mes chants, suivez votre route aventureuse, suivez-la hardiment, et ne blâmez pas votre père de n'avoir pas choisi à seshumbles versun patron qui par son nom ami les eût protégés, et dont l'amitié partiale aurait pu vous aplanir le chemin de la gloire. Il était... ah ! que de regrets sont renfermés dans ces deux mots si courts 1...// eto7 une femme généreuse qui vous réclamait, et qui, si le destin l'eût permis, vous aurait glorieusement placés parmi les plus glorieuses productions.

Elle est ange aujourd'hui... peu s'en fallait qu'elle le fût pendant son pèlerinage en ce monde I Que sert de rappeler cette patience qui, pour consoler les douleurs d'autrui, lui faisait cacher les siennes? que sert de dire combien l'éclat pur de la vertu brillait d'une manière encore plus aimable sous des formes si belles? et surtout que sert d'apprendre au monde qu'une modeste guirlande tressée pour l'ornement de ses cheveux est suspendue sur son tombeau, pour s'y faner et s'y flétrir I

CHANT PREMIER

(1) Le château d'Artornish était autrefois une des principales forleresseî que les lords des îles possédassent sur le continent : ils y tenaient leur cour plénière.

(2) Le veau marin montre un goût pour la musique qu'on n'attendrait guère de ses habitudes et du chois des lieux qu'il habite de prédilection.

(5) Le Sound de Mull, qui sépare cette île du continent d'Ecosse, est un des plus riches tableaux qu'offrent les Hébriles aux voyageurs. Lorsque le temps est mauvais, le passage est difficile et dangereux par le peu d'étendue du canal, la divergence des courants et la violence soudaine des vents qui soufflent quelquefois tout à coup des gorges des montagnes sans donner aux matelots le temps de se reconnaître.

(4) Le nombre des îles occidentales d'Ecosse dépasse deux cents. La plus septentrionale est Saint-Kilda, autrefois Hirt. Ilay , la plus fertile des Hébrides , était anciennement la principale résidence des lords des îles.

(o) Le château de Mingarry est situé sur la côte maritime du district d'Ardnamurchan : il servit long-temps Je résidence à un chef de clan, et il offre encore d'assez belles ruines.

(6) Somerled fut thane d'Argyle et lord des îles vers le milieu du xii^ siècle.

(7) Le représentant de cette principauté indépendiinte, laquelle reconnaissait néanmoins de loin à loin la prééminence de la couronne d'Ecosse, avait nom Angus- Og ; mais ce nom a été , par euphonie , changé en celui de Ronald. Angus protégea ■Robert Bruce , qu'il accueillit en son château de Dunnaverty, dans le temps de sa plus grande détresse.

(8) Ce phénomène, appelé feu de vier par les marins, est un des plus beaux et des plus intéressants qu'on aperçoive dans les Hébrides. Parfois l'Océan parait entièrement illuminé autour du vaisseau, et une longue trace de lumière vive et légère brille perpétuellement de chaque côté du navire ou le suit dans l'obscurité. Ces lueurs phosphoriques , sur l'origine desquelles les naturaliàtes ne sont point d'aceordjSemblentprovenir du rapide mouvement du bâtiment à travers les flots saturas de frai ou d'autres substances animales. Ce passage rappelle la description des ser^ pent5-marins dans la ballade de Coleridge, intitulé le Vieux marin.

(9) La forteresse d'un chef des Hébrides était presque toujours placée sur le bord 4e la mer, à cause de la facilité des communications par eau.

CHANT DErxiE.M::.

(1) Egidius, ou Giles d'Argentine, fui un des chevaliers les plus accomplis de son lemps, après Henri de Luxembourg et Robert Bruce.

(2) Une coupe du travail le plus ancien et le plus curieux a été long-temps conservée clans le château de Dunvegan. On la faisait circuler à la ronde dans les festins, et à la réception d'un étranger en signe de cordiale hospitalité.

(5) L'écuyer tranchant, auquel appartenait plus qu'au sénéchal le droit de placer les convives, était un emploi important dans la famille d'un chef des Hébrides.

(4) La connaissance de l'histoire d'Ecosse est nécessaire pour l'intelligence complète des faits de ce poème.

(5) Robert Bruce, après sa défaite à Methwen par les Anglais ne dut son salut qu'à l'agilité de sa force prodigieuse, et qu'en abandonnant aux troupes du lord de Lorn son manteau dont l'agrafe , long-temps conservée dans la famille de Mac- Donald, disparut dans un incendie.

(6) La fistula, ou agrafe de manteau ou plaid, était un bijou d'un grand prix, lorsque celui qui le portail était un personnage distingué. Il y en avait en argent qni coûtaient plus de cent marcs.

(7) Sir James, appelé le bon lord Douglas, le plus fidèle et le plus brave des adhérents de Robert Bruce, fut blessé à la bataille de Dalry. Sir Nigel ou Niel Cqmpbell, parent de Bruce, y perdit la vie.

(8) Robert Bruce, en sortant de l'église de Kirkpatrik, où, après une grave querelle sur ses droits à la couronne, il venait de poignarder Comyn, reecontra deux barons et James Lindsay. «Quelles nouvelles? >; lui demandèrent-ils.— 1< Mauvaises, répondit Bruce; j'ai peut-être tué Comyn. "—« Peut-être! s'écria l'un d'eux, je rendrai la chose bientôt certaine ; » et il courut l'achever.

(9) Le caractère des bardes des montagnes d'Ecosse, si grands dans les temps reculés, puraît avoir bientôt dégénéré. Les Irlandais affirment qu'ils eurent besoin du secours des lois pour réprimer l'avarice des leurs. Au sein des Highlands, ils tombèrent peu à peu dans le mépris, aussi bien que les orateurs, emploi que le même individu exerçait fréquemment avec celui de barde ou poète.

(10) C'était une ancienne coutume que d'amener la fiancée à la maison de son futur époux. Souvent même la complaisance était poussée si loin, qu'elle y restait des mois entiers à l'essai ; et le fiancé, après cette période de cohabitation, avait encore le droit de la renvoyer sans l'épouser. Aussi en résultait-il fréquemment de graves querelles entre les clans.

(11) Les chroniques de Stowe mentionnent avec détail l'exécution du célèbre Wallace, qui fut livré aux Anglais par trahison.

(12) Les Mac-Leod, comme presque toutes les familles distinguées des Hébrides^ étaient d'origiae Scandinave et imparfaitement converties au christianisme.

(13) Drucc éprouva un repentir sincère d'avoir profané le sanctuaire de l'église par le meurtre de Comyn, et à sa dernière heure il ordonna que son cœur fut porté par John Douglas en Palestine, pour y être déposé dans le saint sépulcre.

(U) Ceci n'est point nne métaphore : Bruce, poursuivi par les limiers de LorD, ■se leur échappa qu'arec infînimenl de peiDC.

CHANT TR0ISIE31E.

(«) Le paysage que j'ai essayé de décrire est un des plus beaux de l'Ecosse.

(2j Cette rencontre de Bruce et des brigands est tirée, à quelques changeweBts presque nécessitait le plan du poème, d'un incident remarquable de la vie de ce prince.

C3) Celte magnifique grotte, enrichie des plus beauTi stalactites , renferme h sob extrémité un bassin d'eau limpide que l'imagination se représenterait aisément comme le bain de quelque naïade.

CHANT QUATRIEME

(i) La générosité qui nous perle à rendre justice à un ennemi était un t'es traits marquants du caractère de Bruce. 11 parlait rarement d'un ennemi tombé sous ses coups sans louer les bonnes qualités dont il pouvait être dosé.

(2) La haine d'Edouard I" contre les Écossais était si grande, qu'il ordonna à son fils en mourant de continuer la guerre d'Ecosse, et de faire transporter ses ossements au milieu de son armée. Edouard II ne fit ni l'un ni l'antre.

(3) Les vieilles gens de l'ile de Canna, ou Cannay, prétendent que l'esprit d'une très belle dame, que la jaloHsie de l'un des rois ou seigneurs de l'île avait renfermée dans cette tour, y apparaît encore, et racontent mille histoires merveilleuses à ce sujet.

(4) Ces vers font allusion à un terrible exemple de vengeance féodale dont il reste malheureusement des traces qui ne permettent pas d'en douter.

(5) Ce palais de Neptune, avec ses colonnes de stalactites, est une des plus riches merveilles de la création.

(6) John Leyden, auteur d'une ballade dont la scène est placée dans ces îles et très versé dans la littérature orientale, mourut à Java en 181 1.

;7) La péninsule de Cantire est jointe au Sud du Knapdale par un isthme qui n'a qu'un mille de large.

(8) Le lac Ranza est une magnifique baie, sur l'extrémité septentrionale d'Arran, s'onvrant vers l'est du lac Tarbat.

(9) Bruce, en débarquant, apprit que quelques uns de ses partisans étaient dans

un bois près de là : il sonna du cor ; Douglas, en l'entendant, le reconnut aussitôt et s'avança avec les autres.

(10) Edouard Bruce, quoique fier et emporté, était au fond d'un cœur excellent.

(tl) Cet incident qui fait ressortir la générosité chevaleresque du caractère de Bruce, eut lieu dans l'expédition qu'il fit en Irlande pour soutenir les prétentions de son frère Edouard au trône de ce royaume.

CHANT CINQUIEME

(î) L'intérieur de l'île d'Arran est riche en scènes pittoresques. On y remarque surtout de belles cascades.

*(-3i) L'ile d'Arran, comme celles de Man et d'Anglesey, abonde en monuments, restes de !a superstition des païens et probablement des druides.

(5) Le cliùlean de Brodick, dans l'ile d'Arran, près de la baie du même nom, avait été emporté par Douglas peu avant l'arrivée de Bruce dans l'ile.

(•i) L'iiabitude de jurer, trop généralement répandue depuis dans toute la nation écossaise, était alurs restreinte aux militaires seuls.

(5) Bruce remit en effet le pied en Ecosse, dans l'idée qu'un feu, qu'il vit allumé près de son château de Turnberry, était un signal qu'on lui faisait. Cette méprise et les heureux effets qu'elle eut pour sa cause sont tout-à-fait dignes de remarque.

(6) Celte flamme est encore attribuée aujourd'hui par la tradition du pays à une puissance surnaturelle.

(7) On montre, près du château de Turnberry, une caverne où l'on prétend que Bruce et les siens se cachèrent aussitôt après leur débarquement. Autour du château était une plaine d'environ deux milles d'étendue, entrecoupée de taillis et formant le parc du château.

(8) L'auteur a suivi la tradition la plus flatteuse qui rapporte que Bruce s'empara du château après avoir débarqué. Mais le fait est qu il n' put qu'inquiéter la garnison anglaise commandée alors par Percy et non par Clifford, qui mourut en une autre occasion. Il se relira dans les montagnes de Carrick et s'y renforça tellement, que les Anglais furent obligés d'évacuer Turnberry, et ensuite le château d'Ayr.

(3'^ C'étaient quatre grandes coupes dont il est fait mention dans l'inventaire du tréior et des joyaux du roi Jacques llf.

(10) Les historiens anglais font mention de la haute stature et de la fidélité invariable des habitants de la forêt d'Ettrick.

(1) Le premier avantage important qu'eût remporté Bruce fut à Loudoun-HUL Bruce était alors attaqué d'une maladie scrofuleuse ; il monta cependant à cheval pour combattre ses ennemis, quoiqu'on fût obligé de le soutenir de chaque côté. Il fut vainqueur, et on dit que l'agitation de ses esprits rétablit sa santé.

(2) Douglas perdit souvent et reprit autant de fois son château sur les Anglais, contre lesquels il exerça de grandes cruautés ; au point que, par la difïiculié et le danger de le garder, le château commença à être appelé lo Château dangereux da Douglas.

(5) John de Saint-John s'était avancé avec quinze mille cavaliers pour s'opposer aux Écossais. Edouard, dont la témérité lui fit souvent mettre à fin des entreprises que des hommes d'une valeur judicieuse n'eussent point exécutées, fit retrancher

son infanterie et le j)lus faible de son armée dans un terrain étroit et avanlageax ; puis, s'avançant lui-niênie à la tète de cinquante hoinines bien montes, il surprit les .Anglais duus leur marche, les attaqua et les dispersa.

a) Tl'.omas Randolpli, chef écossais rccomnié et fils d'une sœur de Bruco, après avoir pris parti pour les Anglais, se réconcilia avec son oncle, et se distingua par la prise d'Edimbourg et par beaucoup d'autrcj entreprises semblables.

(3) Bruce blâma son frère Edouard, qui était chargé du sicge, d'avoir passé celte convention impolitique qui donnait le temps au roi d'Angleterre d'avancer avec toutes ses forces, n Que toute l'.Anglelerre arrive! s'écria l'audacieux Edouard, nous les comballrous, fussent-ils encore plus nombreux.»

(G) Edouard 1"^, selon la politique des conquérants, employa les lialiifants du pays de Galles, qu'il venait de soumettre, dans ses guerres d'Ecosse, auxquelles leurs habitudes, comme montagnards, les rendaieut très propres.

(7) Des ordres avaient été expédiésàEthO'Connorchcf des hiandaisde Connaught, et aux autres chefs Irlandais, de joindre le roi avec le plus de troupes qu'ils pourraient assembler, aCa de marcher contre les rebelles d'Ecosse.

(8) Les Fitz-Lewis ou Mac-Lewis sont uue ancienne famille de l'île d'.Vrran, que l'on dit être d'origine française, comme le nom de Louis porte à le croire.

(9) Les dispositions fai;es par le roi Robert à la bataille de Bauuockbura sont digues d'attirer l'altenlion des tacticiens.

(tO' Ce combat er.tre le roi Robert et sir Henri de Boune, brave chevalier auglais, produisit un grand elTtl sur l'esprit des deux armées.

(11) Ce corps détaché de cavalerie anglaise, au noiisbre de huit cents, voulait «ssayer de se jeter dans Stirling pour le secourir. Randolpli, qui ne les a\aitpas vus approcher, avait été spécialement chargé par le roi d'empêcher tout essai de ce genre.

(12) Les Anglais attaquèrent, le 24 juin, le peu de largeur du front des Ecossais, cl la nature du terrain ne leur permit pas de profiler de l'avauiagc que leur donnait la supériorité du nombre.

(lô) Maurice, abbé d'inchaffray, célébra la messe, et passa ensuite devant les rangs des Écossais nu-pieds et un crucifix à la mai::, et les exhorta à combattre pour leurs droits et leur liberté.

(14) Il existe un proverbe qui dit que chaque archer anglais porte sous sa ceinture \ingt-quatre Ecossais.

(15) Cens qui suivaient le camp écossais, voyant des hauteurs des Gillies, l'impi-ession produite sur les Auglais par l'approche de la réserve, et poussés par l'enthousiasme du momenl ou par le désir du pillage, prirent tumultueusement tout co qui pouvait leur servir d'armes, et se montrèrent comme une nouvelle armée avança;it au combat. Celte apparition inatteiidue compléta la confusion qui végnait déjà parmi les Anglais, qui s'enfuirent dans toutes les directions, et dont une grande partie furent massacrés dans leur fuite.

(<G) Edouard II, d'après les meilleures autorités, montra à la fatale bataille de Bannockburn une bravoure personnelle digne de son grand-pcre et de son petil-fils.

(17; Dans cette bataille périrent un grand ncmbre de représectants des plus nobles

familles de l'Angleterre qui n'a jamais épronvé une défaite plus sanglante et plus désastreuse. On enleva du champ de bataille deux cents paires d'éperons dorés. 11 y eut, avec le comte de Gloucester, quarante-deux barons et bannerets tués ; vingtdenx comtes, barons ou bannerets, et soixante-huit chevaliers furent faits prisonniers.

nN DES NOTES DU LOBD DES ILES.

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