‹ uvres des deux CorneilleChapitre 128 sur 433 · NOTICE SUR CINNA · texte numérisé non relu

NOTICE SUR CINNA

Voltaire, adresser à cette traçjédîo, c'est que l'unilé de raractèrr y est violée, que l'intérêt, qui d'abord se concentre sur Ciiina el sur Emilie, les abandonne bientôt pour se reporter enticrcmcri sur Autruste. Victorin Fabre' a discuté fort heureusement, seloi nous, l'opinion de Voltaire, qui, dit-il, a eu le tort de juger la pièce d'après une théorie dramatique qui n'était point celle Je l'auteur. Quel est, en efTet, le sujet de Cinna ? « C'est, dit l'écrv vain que nous venons de citer, une conspiration contre Octave, pardonnée par Auguste. Féroce par ambition. Octave, triumvir, avait été un monstre abhorré de Rome et du monde; généreux par politique, Auguste fut un prince adroit qui persuada aux Romains qu'ils pouvaient chérir un maître. Cette grande révolution dans le caractère d'Octave et dans les idées des Romains, voilà ce que Corneille a voulu peindre et retracer en cinq actes... Une des données de l'ouvrage était de faire succéder, dans l'espace de trois actes, la Rome du siècle d'Auguste à la Rome des triumvirs; Cinna est le représentant de l'une et de l'autre. On le verra donc abhorrer Octave; on le verra donc chérir Auguste. Ainsi Corneille n'a pas craint de sacrifier à la vérité historique et à son objet particulier, l'un des préceptes généraux qui souffrent le moins d'exception, l'unité de caractère. »

Si de la critique générale nous passons maintenant aux obseiv vations particulières, nous trouvons que quelques-uns des personnages, et principalement Cinna, ont donné lieu à de nombreuse» critiques.

« Le rôle de Cinna, dit La Harpe, est essentiellement vicieux, en ce qu'il manque à la fois et d'unité de caractère et de vraisemblance morale. Ajoutons maintenant qu'il manque de cette noblesse soutenue, convenable à un personnage principal,

qui ne doit rien dire ni rien faire d'avilissant N'a-t-il pas fait

le rôle d'un malhonnête homme quand il s'est jeté aux genoux d'Auguste pour le déterminer à garder l'empire ? Et qui l'obligeait à tant d'hypocrisie? On n'en conçoit pas la raison, et il paraissait bien plus simple de laisser cette bassesse hypocrite à Maxime, qui n'est dans la pièce qu'un personnage entièrement sacrifié. »

L'opinion de La Harpe est aussi celle de M. Jules Janin. «Je ne sais, dit M. Janin', si vous aimez le caractère de Cinna tel que le représente Corneille ; mais ce caractère me semble odieux, et, qui pis est, me semble mesquin. Que Cinna soit amoureux d'Emilie jusqu'à immoler l'empereur pour obtenir la main de cette terrible maîtresse, je le veux bien; mais que pour avoir à part soi une bonne raison d'assassiner rempiiîur, Cinna se jette

' Biographie untvettttle, article Cornfille.

* Jow-nal des Déhatt, feuilleton du 2 dccciubre 1839.

ROTiri" srn cinna. uô

lu* pîpds ;î'*n;...— - -•"Il Tn-»T jrarnc tTiiiitre, voilà ce que je ne Sauiais coiiij)rciulre. Il y ;x «iaiis relti' làrlie nclion de Cinna UD ifTicnx jt'>nitisinc. Quoi! Innt ce beau plaidoyer en faveur delà nionucliie, ces dieux appelé;: à témoin, ces larmes répamluer, ces supplications à deux genoux, tout cela pour que le crime médité saci oinplisse dans des conditions plus favorables I Vous TOuU'z tuer Augusfs à tout prix, et cependant vous inarchaudei •vec vdtrc crime 1 vous èles là deux assassins aux côtés do l'homme qui tient en ses mains la destinée de 1 univers, et vous vous amusez, loi, M^ime, à le pousser à l'abdication, pour le tuer plus sûrement; to», Cinna, à le pousser à la tyrannie, pour le tuer plus glorieusement: il faut en vérité que Corneille l'ait entouré d'une bien puissante majesté, ce sublime empereur, pour qu'il ne nous parai, .pas ridicule, exposé aux conseils non

moins qu'aux poignards de ces deux coupe-jarrets Cinna est

un lâche. Il est lâche avec l'empereur qu'il trahit doublement dans son palais, hors du palais. Il est lâche avec lùiiilic; car il ose pleurer devant elle la mort de ce p;mvre tyran. »

M. Janin n'est pas moins sévère pour Emilie : a Tant pis pour les Romaines, dit-il, si elles étaient ainsi faites 1 Celle-là était bien la plus rancuneuse des créatures, et avec cela insolente. Chacune de ses paroles est une iiyure, sou geste est insultant, son regard ironique, c'est une femme à n'épouser ses amants que de la main gauche.» — o Le seul hé^os de cette tragédie, ajoute le même critique, le seul qui joue un grand rôle, le seul qui m'intéresse par sa beauté, c'est-à-dire par la constance de son caractère, c'est Auguste. Voi'- "e qui sauve cette tragédie, voilà ce qui la fait vivre. Tant que 70us voudrez, je supporterai les mexactitudes de votre troisième acte, car je sais ce qui m'attend au quatrième acte, cet admirable monologue de l'empereur avec lui-même, ce drame pathétique que joue Auguste à lui tout seul. Otez Cinna, ôtez ilaxime, débarrassez-vous, s'il vous plaît, d'Emilie, que m'importe! Auguste reste. Moi seul, et c'est assez, comme dit Corneille quelque part. »

Malgré ces critiques, M. Janin rend au génie de Corneille un éclatant témoigna^'e. Il reconnaît qu'il a fallu à l'auteur de Cinna une Singulière puissance pour produire, malgré tant de cboseï contestables, un chef-d'œuvre qui n'a rien à craindre de l'avenir. C'est aussi l'avis de Voltaire, qui, après avoir parlé des défauts qu'il trouvait dans Cinna, ajoute : « Je suis frappe de la noblesse, des sentimcnt> vrais, de la force, de rélo(iiien.e, des grands traits de cette tragédie. Il y a peu de cette emphase et de cett* enflure qui n'est qu'une grandeur fausse. Le récit que fait Cinna au premier acte , la délibération d'Auguste, plusieurs traits d'Emilie, et enlin la dernière scène, sont des beautés de tous les temps et des beautés supérieures» 9

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Geoffroy, toujours plus porté, loi"?qii'il s'ap^it do CorneilIi% h )oiier qn'à bhuuer, a défeiulii vivcmcnf Cinna contre I.i pliiii.irt des reproches dont cette tragédie a été l'objet. Il pense que Voltaire, Palissot, et plusieurs autres encore, n'ont point envi^iigé la pièce sous son véritable point de vue : « Corneille, dit-il. a voulu peindre le fanatisme politique comme Voltaire le fanatisme religieux dans Mahomet. Il nous montre dans Cinna à quel point un jeune Romain, d'ailleurs plein d'honneur, peut porter le délire et la férocité quand son imat^ination'esl infectée d'une fausse philosophie et d'une volupté perfide....

» On estindisrné sans doute, quand on voit Cinna tomber aux genoux d'Auguste : ce jeune Romain est odieux, il est atroce, mais il n'est pas avili : l'excès de son extravagance et de son aveuglement fait frémir, mais ne le déshonore pas; il n'est ni lâche, ni bas, ni vil ; il est fou, il est fanatique de bonne foi, et par conséquent il est à plaindre. Maxime, dont le caractère est bien moins noble que celui de Cinna, ne nous instruirait pas assez à quel point le fanatisme peut corrompre le plus beau naturel

» Le véritable sujet est la clémence d'Auguste, et non pas la fureur de Cinna et d'Emilie : c'est une vertu sublime nue le grand Corneille a voulu présenter à notre admiration et non pas un lâche assassinat; et s'il a répandu un brillant vernis sur «s conjurés, c'était pour rendre encore plus intéressante la géérosité du grand homme qui leur pardonne : la clémence a moins d'éclat quand les coupables sont odieux et vils

» On dira peut-être : Auguste n'est-il pas avili par ce récit pathétique des crimes que lui a coûtés sou ambition, par cette éloquente description des massacres dont il a souillé les premiers degrés de son trône? C'est ici qu'il faut reconnaître la mairie du théâtre et la nature du cœur humain : ¥lerique mortales postrema meminere, dit Salluste : les dernières impressions sont les ])!us vives : les hommes oublient les crimes passés en faveur des bonnes actions qui frappent leurs yeux. Les cruautés d'Octav:? sont dansl'avant-scène; les vertus d'Auguste occupent le théâtre. »

Après ces diverses considérations, Geoffroy conclut en ces termes : « Cjnna est la véritable tragédie française dans toute sa force et toute sa majesté. Elle n'est pas fondée, comme la plupart des pièces grecques , sur des malheurs et des crimes ; elle est également éloignée de la galanterie et des fadeurs romanes. ques qui semblaient pins particulièrement affectées à notre scène. Les grands intérêts de la politique y sont réunis à la véhémence des passions; les crimes y sont couverts du voile de l'héroïsme; les vices y empruntent le langage du sentiment; mais quand la Tcrtu paraît, leur masque tombe, les prestiges de l'imagination l'évanouissent et les prétendus héros de la conspiration s'humilient devant le grand homme qu'ils avaient choisi pour vio

EPITru: A M. DE MONTAÏTRON, J75

iine : leur fureur ne fait qu'alRrniir sa puissance. Emilie ■ ■■■'H'cue s'écrie :

Le ciel a résolu votre grandeur snprcme...

ec Livie par'.e en homme d'État, lorsqu'elle dit à son Houx

Rom? avec un«> joie et sensible et profonde

Se de nel en tos mains de l'empire du monde. »

Nous n'avons pas besoin d'ajouter (tue le public, lorsqu'il «'agit de Cmjia. juge toujours comme Geoffroy, et si nous avons autant insisté dans cette notice sur les remarques criliques dont la tragédie qu'on va lire a été l'objet, c'est que cette tragédie est sans aucun doute l'une des plus célèbres et des plus populaire» de notre répertoire.

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