SCÈNE lï. — LIVIE, AUGUSTE, CLNNA, EMILIE, FULVIE
LIVIE
Vous ne connoissez pas encor tous les complices; Votre Emilie en est, seigneur, et la voici.
C'est elle-même, ô dieux !
ACGDSTE.
Et loi, ma flUe, aussi!
EMILIE
Oui, tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour me plaire, Et j'en étois, seigneur, la cause et le salaire.
AUGUSTE
Quoi! l'amour qu'en ton cœur j'ai fait naître aujourd'hui T'emporte-t-il déjà jusqu'à mourir pour lui! Ton àme à ces Irinsports un peu trop s'abandonne, El c'est trop tôt aimer l'amant que je te donne.
i:mili£.
Cet amour qui m'expose à vis ressentiments N'est point le prmipl effet de vos commandements; Ces flammes dans nos co'urs sans votre ordre étoient nées*
' Tak. CcUe itupiditc t'e<t eoEo diiiipce.
252 CINiNA.
Et ce sont dos sccrels de plus de qualir années ; Mais, quoi(]U( je l'ainiasso, et qu'il hrùlàl pour moi. Une liaiue plus forte à tous deux fît la loi; Je ne voulus jamais lui donner d'espérance Qu'il ne m'eût de mon père assuré la vengeance; Je la lui fis jtu'cr; il chercha des amis : Le ciel rompt Se succès que je m'étois promis, Et je vous viens, seigneur, offrir une victime, Non pour sauver sa vie en me chargeant du crime. Son trépas est trop juste après sou attentat, Et toute excuse est vaine en un crime d'étal; Mourir en sa présence, et rejoindre mon père, C'est tout ce qui m'amène, et tout ce que j'espère.
AUGUSTE
Jusques à quand, ô ciel, et par quelle raison
Prendrez-vous contre moi des traits dans ma maison?
Pour ses débordements j'en ai chassé Julie ;
Mon amour en sa place a fait choix d'Emilie,
Et je la Tois comme elle indigne de ce rang.
L'une m'ôtoit l'honneur, l'autre a soif de mon sang;
Et prenant toutes deux leur passion pour guide.
L'une fut impudique, et l'autre est parricjde.
0 ma fille 1 est-ce là le prix de mes bienfaits?
ÉMIUE.
Ceux de mon père en vous firent mêmes effets*,
AUGUSTE
Songe avec quel amour j'élevai ta jeunesse.
EMILIE
11 éleva la vôtre avec même tendresse ,
Il fut votre tuteur, et vous son assassin ;
Et vous m'avez au crime enseigné le chemin :
Le mien d'avec le vôtre en ce point seul diffère.
Que votre ambition s'est immolé mon père,
Et qu'un juste courroux dont je me sens biûler
A son sang innocent vouloit vous immoler.
LIVIE-
C'en est trop, Emilie, arrête, et considère
Qu'il t'a trop bien payé les bienfaits de ton père :
'Tak. Mob père l'eut pareil de ceux qu'il vont a faïU.
ACir. V, sc.km; 11.
Si mort, donl la méinoiro .illiimo la fureur,
Ki;l un crime d'Octave, el non de l'einpiTeiir :
To:i? ces crimes d'état qu'on fait pour la couronne,
l.p ciel nous en absout alors (|u"il nous la donne,
Kl 'lans le sacré rang où sa tueur l'a mis
Le passé devient juste, et l'avenir permis;
Qui jM'ul y parvenir ne peut èlrc coupable;
Quoi (|u'il ait fait ou fasse, il est in^iolable* :
Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa maÎD^
Et jamais on n'a droit sur ceux du souveiain.
EMILIE
Aussi, dans le discours que vous venez d'entendre, Je parlois pour l'aigrir, et non pour me défendre : Punissez donc, seigneur, ces criminels appas Qui de vos favoris font d'illustres ingrats; Tranchez mes tristes jours pour assurer les vôtres. Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres'; Et ji' suis plus à craindre, et vous plus en danger. Si j'ai l'anitHM- ensemble et le sang à venger.
CINNA
Que vous m'ayez séduit, et que je souffre encore D'être déshonoré par celle que j'adore ! Seigneur, la vérité doit ici s'exprimer :
' SaDS le \ouioir el sans qu'on s'en aperçût. Corneille a assujetti ses persrn- ■agos a l'cnscnilile des idées de son trmps, do ce temps où de longs trouUei •Taieot jelë dans la morale, encore peu avancée, quelque cliose de cittc incertitude qu'en'r'endreot les liaisons de parti et les devoirs de situation : peu d'idées g<'oerales et beaucoup d'inlcrèts particuliers el divers laissaieut une granoe latitode a cette morale de circonstance, qui se forme selon le besoin dus adaire* et que les besoins de la conscience transforment en vertu d'État : les principes de lu morale commune ne semblaient obligatoires que pour les personnes qu'no gnai] intérêt n'autorisait pas à les dédaigner, et Livie pouvait dire sans élonnec ^noiinc :
Tous ce* crimes d'Etat qu'on fait pour la couronne. Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne, etc.
Un dévouement sans restriction a la cause nu à l'état que l'nn avait embrassfr était une conduite c|u'on pouvait ne pas approuver, mais qu'o."! discutait pliil>H qu'on ne la condamnait : peu d'actions semblaient assez coupables en ellesmêmes pour ne pouvoir être eicUM>es par quelques motifs particuliers; peu da caractères élaienl assez bien établis pour (|u'on les crût inaccessibles :i de pareils motifs. (Guizot.j
* Il semble qu'Emilie soit toujours sûre de fair» conspirer i|ui elli- vnudr^ parce <|u'elle se croit belle. Dnit-ellc dire à Auguste qu'elle aura d'autres aiuanll fui vïogerunt celui qu'elle aura p(>rda^ (Vtltaire.)
255 CINNA
J'avois fait ce dessein avant que do l'aimer;
A mes plus sainls désirs la (rouvanl inflexible,
Je crus qu'à d'autres soins elle seroit sensible;
Je parlai de son père, et de votre rigueur,
i;t l'offre de mon bras suivit celle du cœur.
Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme!
Je i'atlaquai par là, par là je pris son âme;
Dans mon pen de mérite elle me négligeoit,
Et ne put négliger le bras qui la vcngeoit :
Elle n'^a conspiré que par mon artifice;
J'en suis le seul auteur, elle n'est que complice *.
EMILIE
Cinna, qu'oses-lu dire? est-ce là me chérir
Que de m'ôter l'honneur quand il me faut mourir?
CINNA
Mourez, mais en mourant ne souillez point ma gloire.
EMILIE
La mienne se flétrit, si César te veut croire.
CINNA
Et !a mienne se perd, si vous tirez à vous Toute celle qui suit de si généreux coups.
EMILIE
Eh bien! prends-en ta part, et me laisse la mienne; Ce seroit l'affoiblir que d'affoiblir la tienne : La gloire et le plaisir, la honte et les tourments, Tout doit être commun entre de vrais amants
Nos dews. âmes, seigneur, sont deux âmes romaines; Unissant nos désirs nous unîmes nos haines; De nos parents perdus le vif ressentiment Nous apprit nos devoirs en un même moment; En ce noble dessein nos cœurs se rencontrèrent; Nos esprits généreux ensemble le formèrent; Ensemble nous cherchons l'honneur d'un beau trépas : Vous vouliez nous unir, ne nous séparez pas.
Pourquoi toute cette contestation entre Cinna et Emilie est-elle an pra froide? c'est que, si Aiigr.ste veut leur pardonner, il importe fort peu qui de* deux soit le plus coupable ; et que, s'il veut les punir, il importe encore moint qui des deux a séduit l'auLre. Ces disputes, ces combats à qui mourra l'un pour l'autre font une grande impression quand on peut hésiter entre deux pertoonages, quand on i(;nore sur lequel des deux le coup l'^'c.cra, mais non pu ^iiand tous les deux sont condamnés et condamnables. (Voltaire.)