‹ uvres des deux CorneilleChapitre 171 sur 433 · EXAMEN DE CINNA · texte numérisé non relu

EXAMEN DE CINNA

Ce poëme a tant d'illustres suffrages qui lui donnent le premier rang parmi les miens, que je me fcrois trop d'important» ennemis si j'en disois du mal : je ne le suis pas assez de moimême pour chercher des défauts où ils n'en ont point voulu voir, et accuser le jugement qu'ils en ont fait , pour obscurcir la gloire qu'ils m'en ont donnée. Celte approbation si forte et si générale vient sans doute de ce que la vraisemblance s'y trouve si heureusement conservée aux endroits où la vérité lui manque, qu'il n'a jamais besoin de recourir au nécessaire. Rien n'y contredit l'histoire, bien que beaucoup de choses y soient ajoutées; rien n'y est violenté t>ar les incommodités de la représentation, ni par l'unité de j».rtAi, m par celle de lieu.

Il est vrai qu'il s'y rencontre une duplicité de lieu particulier. La moitié de la pièce se passe chez Emilie, et l'autre dan« le cabinet d'Auguste. J'aurois été ridicule si j'avois prétendu que cet empereur délibérât avec Maxime et Ginna s'il quitteroit l'empire ou non, précisément dans la même place où ce dernier vient de rendre compte à Emilie de la conspiration qu'il a formée contre lui. C'est ce qui m'a fait rompre la liaison des scènes au quatrième acte, n'ayant pu me résoudre à faire que Maxime vînt donner l'alarme à Emilie de la conjuration découverte au lieu même où Auguste en venoit de recevoir l'avis par son ordre, et dont il ne faisoit que de sortir avec tant d'inquiétude et d'irrésolution. C'eût été une impudence extraordinaire, et tout-à-fait hors du vraisemblable , de se présenter dans son cabinet un moment après qu'il lui avoit fait révéler le secret de cette entreprise, dont il étoit un des chefs, et porter la nouvelle de sa fausse iport. Bien loin de pouvoir surprendre Emilie par la peur de se voir arrêtée, c'eût été se faire arrêter luimême, et se précipiter dans un obstacle invincible au dessein qu'il vouloit exécuter. Emilie ne parle donc pas où parle Au guste, à la réserve du cinquième acte ; mais cela n'empêche pas qu'à considérer tout le poëme ensemble, il n'ait son unité de lieu, puisque tout s'y peut passer, non seulement dans Rome, ou dans un quartier de Rome, mais dans le seul palais d'Auguste, pourvu que vous y vouliez donner un appartement à Emilie qui soit éloigné du sien.

' Le compte que Cinna lui rend de sa conspiration justifie ce que j'ai dit ailleurs, que pour faire souffrir une narration or-

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née, il fatit que relui qni la Tait et celui qui j'écoule aient l'esprit assez tranquille, et s'y plaisent assez pour lui prêter loulo lu patiente qui lui est nécessaire. Emilie a de la joie d'ap prendre de la bouche de son amant avec quille chaleur il a «uivi ses intentions; et Cinna n'en a pas moins de lui pouvoir donner de si belles espérances de l'cfTet qu'elle en souhaite : c'est pourquoi , quelque lonirue que soit celle narration , sani Interruption aucune, elle n'ennuie point. Les ornerhents de rhétorique dont j'ai tâché de l'enrichir ne la font point condamner de trop d'artifice, et la diversité de ses figures ne fait point reirretter le temps que j'y perds; mais si j'avois attendu à la commencer qu'Évandre eûl troublé ces deux amants par la nourelle qu'il leur apporte, Cinna eût été obligé de s'en taire ou de la conclure en six vers, et Emilie n'en eût pu supporter davautaije.

Comme les vers de ma tragédie d'Horace ont quelque chose de plus net et de moins guindé pour les pensées que ceux du Cid, on peut dire que ceux de celte pièce ont quelque chose de plus achevé que ceux d'Horace, et qu'enfin la facilité de concevoir le sujet, qui n'est ni trop chargé d'incidents, ni trop embarrassé des ré'its de ce qni s'est passé avant le commencement de la pièce, est une des causes sans doute de la grande approbation qu'elle a reçue. L'auditeur aime à s'abandonner à l'action présente, et à n'être point obligé, pour l'intelligence do ce qu'il voit, de réfléchir sur ce qu'il a déjà vu, et de lixer sa mémoire sur les premiers actes pendant que les derniers sont devant ses yeux. C'est l'incommodité des pièces embarrassées, qu'en termes de l'art on liû.Time implexes, par un mot emprunté du latin, telles que sont Rodogune et Héraclius. Elle ne se rencontre pas dans les simples; mais comme celles-là ont sans doute besoin de plus d'esprit pour ks imaginer, et de plus d'art pour les conduire, celles-ci n'ayant pas le même secours du côté d sujet, demandent plus de force de vers, de raisonnement et de sentiments pour les S'ijutenir.

POl.YEUCTE,

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