‹ uvres des deux CorneilleChapitre 179 sur 433 · SCÈNE III. — PAULINE, STRATONICE · texte numérisé non relu

SCÈNE III. — PAULINE, STRATONICE

PAULINE

Ta, néglige mes pleurs, cours, et te précipite

Au-devant de la mort que les dieux m'ont prédite;

Suis cet agent fatal de tes mauvais destins,

Qui peut-être te livre aux mains des assassins.

Tu vois, ma Stratonice, en quel siècle nous sommes :

Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes;

Toilà ce qui nous resh;, et l'ordinaire effet

De l'amour qu'on nous offre, et des vœux qu'on nous fait.

Tact qu'ils ne sont qu'amants nous sommes souveraines.

Et jusqu'à la conquête ils nous traitent de reines;

Mais après l'hyménée ils sont rois à leur tour.

STRATONICE

Polyeucte pour vous ne manque point d'amour;

S'il ne vous traite ici d'entière confidence,

S'il part malgré vos pleurs, c'est ua trait de prudence;

Sans vous en affliger, présumez avec moi

Qu'il est plus à propos qu'il vous cèle pourquoi;

Assurez-vous sur lui qu'il en a juste cause.

II est bon qu'un mari nous cache quelque chose,

Qu'il soit quelquefois libre, et ne s'abaisse pas

A nous rendre toujours compte de tous ses pas :

On n'a tous deux qu'un cœur qui sent mêmes traverses;

Mais ce cœur a pourtant ses fonctions diverses,

Et la loi de l'hymen qui vous tient assemblés

N'ordonne pas qu'il tremble alors que vous tremblez :

Ge qui fait vos frayeurs ne peut le mettre eu peiue;

31 est Armei\ien, et vous êtes Romaine,

Et vous pouvez savoir que nos deux nations

N'ont pas sur ce sujet mêmes impressions.

Un songe en notre esprit passe pour ridicule,

!l ne aous laisse espoir, ni crainte, ni scrupule;

ACTK 1, SCEM: 111. tss

Mais il pas'^e tlaii< lloiiu* a\oc aulcrité Pour fidi'lc luinm do la t'alalibé.

PAL^LINE- Quelque pou do crédit que chez vous il i)blier.ne, Je crois que ta frayeur é-jaU-roil la niienue, Si do folios liorrours t'avoiout frappé l'esprit, Si je l'on avois fait seulomeut le récit.

STRATOSICE.

A raconter ses inaui souvent on les soulage.

PAULIWE.

Écoute; mais il faut te dire davantage,

Et que, pour mioui comprendre un si triste discour»

Tu saches ma foiblosse et mes autres amours :

Une femme d'honneur peut avouer sans honte

Ces surprises dos sens que la raison surmonte * ;

Ce n'est qu'on ces assauts qu'eclalo la vertu.

Et l'on doute d'un cœur qui n'a point combattu.

Dans Kome, où je naquis, ce malheureux visage D'un cho\alior romain captiva le courage; Il s'appeloit Sévère : excuse les soupirs Qu'arrache encore un nom trop cher à mes désin «.

STRATONUE.

Est-ce lui qui naguère aux dépens de sa vie Sauva dos ennemis votre empereur Déeie, Qui leur lira mourant la victoire dos mains, Et fit tourner lo sort des Perses aux Romains? Lui, qu'entre tant de morts immolés à son maître, On ne put ronconlror, on du moins reconnoîLie ; A qui Docie enfin pour des exploits si beaui Fit si pompeusement dresser de vains tombeaux?

' ToIUirP et qu(>lc|ii(>* ïutrfi criliqups ont bUmë ce pas>3ge. Panlinc, a-t-na Ot, me dcTait pa" iJrtuUT (lar dire un p<>u crûmont quVIle a en d'autres amourt; ■ae oo<|ui>tte ne l'expnmerait pas autremeot. — Pauline oc parle pat eo co> qoelte, mau commf elle le dil, eo femme d'btiaaear. La vertu, on cflet, est-elle autre chote que le triomphe de la raium :iur le> surprite» des icos^

' On coDTient acaoïmemeiil que l'amour de Sévère et de Pa dme forme UB •ortid iDleretuDt, parce que le |iéril de Polyeucte let met tout deus dans uoe ■luatioo retpectivf propre à déplover cette oobleste de seoUments qui onui attache aux pertooDages de la liagédio, et doui Tait |>artaRer di;f iofurtanc* qu'iU DOQt pas merileet. C'est um- des créatloD> qui fout le plus d'boDoeur aa Ulcul dr Coroville, cl dual il o'avaii trouva le modèle nulle part.

(La Uarpc.)

PAliUM;

Hélas! c'étoil lui-mcino, et jamais notre Rome

N'a produit plus [[ranci cœur, ni vu plus honnête homii!''

Puisque (u le counois, je ne t'en dirai rien.

Je l'aimai, Stratonice; il le mériloil bien.

Mais que sert le mérite où manque la fortune?

L'un étoit grand en lui, l'autre foible et commune;

Trop invincible obstacle, et dont trop rarement

Triomphe auprès d'un père un vertueux amant!

STRATONICE

La digne occasion d'une rare constance!

PAULINE

Dis plutôt d'une indigne et folle résistan.ce. Quelque fruit qu'une fille en puisse recueillir. Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir.

Parmi ce grand amour que j'avois pour Sévère, J'attendois un époui de la main de mon père ; Toujours prête à le prendre, et jamais ma raison N'avoua de mes yeux l'aimable trahison : Il possédoit mon cœur, mes désirs, ma pensée; Je ne lui cachois point combien j'étois blessée; Nous soupirions ensemble et pleurions nos malheurt ; Mais au lieu d'espérance il n'avoit que des pleurs; Et, malgré des soupirs si doux, si favorables, Mon père et mon devoir étoient inexorables. Enfin je quittai Rome et ce parfait amant. Pour suivre ici mon père en son gouvernement ; Et lui, désespéré, s'en alla dans Tarmée Chercher d'un beau trépas l'illustre renommée. Le reste, tu le sais. Mon abord en ces li'ux Me fit voir Polyeucte, et je plus à ses yeux ; Et comme il est ici le chef de la noblesse, Mon père fut ravi qu'il me prît pour maîtresse, Et par son alliance il se crut assuré D'être plus redoutable et plus considéré , Il approuva sa flamme, et conclut l'hyménée; i.t moi, comme à son lit je me vis destinée. Je donnai par devoir à son affection Tout ce que l'autre avoit par inclination •.

■ On lit ehex madame de SëTigoé ( Lettre du 38 août 1680 ] : < Madame à Daophiae diuit l'autre jour, en admirant Pai'Une, de Polytucte : Eh bùn !

ACTf^ I, SCÈNE Ilf. 257

Si îu poux en doiilcr, jtipp-Io pnr la crainte Dont en ce triste jour tu ino vois i'ànie atteinte.

STRATOMCE.

Elle fait assez voir à quel point vous l'aimez.

Mais quel songe, après tout, tient vos sens alarmés?

PAULINE

Je l'ai vu cette nuit, ce malheureux Sévère, La vengeance à la main, l'œil ardent de colère : n n'éloit point couvert de ces tristes I;nui>taiix Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux; Il n'étoit point percé de ces coups pleins (\o gloire yu", reiruivhant sa vie, assurent sa méœoire; Il sembloit triomphant, et tei que sur son char Victorieux dans Home entre notre César.

Après un peu d'effroi que m'a donné sa vue, t Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due, » Ingrate, m'a-t-il dit, et, ce jour expiré, • Pleure à loisir l'époux que tu m'as préltré. * A ces mots j'ai frémi, mon âme s'est troublée; Ensuite des Chrétiens une impie asseinhiée. Pour avancer l'effet de ce discours fatal, A jeté Polyeucte aux pieds de son rival. Soudain à son secours j'ai réclamé mon pi re; Hélas 1 c'est de tout point ce qui me désesp:<« J'ai vu mon père même un poignard à la main Entrer le bras levé pour lui percer le sein : Là, ma douleur trop forte a brouillé ces images ; Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages. Je ne sais ni comment ni quand ils l'ont tué, Mais je sais qu'à sa mort tous ont coutrihiK'. Voilà quel est mon sonue •.

*o«U la plut honnête femme du monde qui n'aime pas du tout ton mari ,' ■ t* qni me frappe aa cootnire, les aDtécéiloDts étant liounés, ilit M. S^inte-H'^uTttj <'e*t C(>mine elle l'aime. La raison, qui l'a tirée de son ini.l.iuiion priniK-rt-, l'a OondDite a l'aflectiOD conjugale. Car, au milieu des exaltations de langage l'i de aoyaoce, à tnTers ce (ooge mvsti-ricui et ce« coups de la grâce, au Oui, h r*iton règle et comuiaode le caractère si charmant, si solide et si st-ri'iix da Panline.

■ Plusieurs personues ont entendu dire au marquis de Saint-Auialre, imirt A rige le cent ans, que l'hAtel de Rair.boiiillrt avait coudamiié ce songe d<< Piu- Bne. On diiait ijue, dans une |iiccc clirctienne, ce songe est envoyé p.ii Uieu Bi'mo, ei que^ dans ce cas, Dieu, qui a eo vue la couverisoo le Pauline, loit \*i'.t ktiDi ce tuogc a celte même couvers'oo ; mais qu'au coDlraire il Mmbto

STnATONICE.

Il est vrai qu'il est tritief Mais il faut que votre âme à ces frayeurs résiste : La vision de soi peut faire quelque là(>rr<>ur, Mais non pas vous donner une juste terreur. Pouvez-vous craindre un mort, pouvcz-vous craindre un père, Qui chérit votre époux, que votre é\Mu\ révère, Et dont le juste choix vous a donnée à lui Pour s'en faire en ces lieux un fei-iue et sûr appui?

PAOLINE.

Il m'en a dit autant, et rit de mes alarmes ;

Mais je crains des Chrétiens les complots et les charmes,

Et que sur mon époux leur troupeau ramassé

Ne venge tant de sang que mon père a versé.

STRATONICE

Leur secte est insensée, impie, et sacrilège,

Et dans son sacrifice use de sortilège;

Mais sa fureur ne va qu'à briser nos autels;

Elle n'en veut qu'aux dieux, et non pas aux mortels.

Quelque sévérité que sur eux on déploie,

Ils souffrent sans murmure, et meurent avec joiej

Et depuis qu'on les traite en criminels d'état,

On ne peut les charger d'aucun assassinat.

PAULINE

Tais-toi, mon père vient.

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