SCÈNE IL — CLÉANDRE, MÉLISSE, LYSE
CLÉANDRE
Envers ce prisonnier as- tu fait cette feinte, Ma sœur?
Sans me connoître, il me croit l'âme atteinte, Que je l'ai vu conduire en ce triste séiour ; Que ma lettre et l'argent sont des effets d'amour; Et Lyse, qui l'a vu, m'en dit tant de merveii'es, Qu'elle fait presque entrer l'amour par les oreilles.
ACTL M, SCiCNE IL 495
CLÉANDRi:.
Ah! si tu savois tout !
MtLISSE.
Elle ne laisse rien ; Elle en vante iespril, la taille, le maintien, Le \iAage attrayant, et la (aron modeste.
CLÉAMlRr.
Ah, que c'est peu de chose auprès de ce qui reste!
Ml'l.ISSC.
Que resle-t-il à dire? Un courage invaincu?
CLLANDRC.
C'est le plus généreux qui jamais ait vécu;
C'est le cœur le plus noble, et l'âme la plus haute...
MÉLISSE
Quoi! vous vouleï, mon frère, ajouter à sa faute, Percer avec ces traits uu cœur qu'elle a blessé, El \ous-mème achever ce qu'elle a commencé?
cliIandre.
Ma sœur, à peine sjis-jc encor comme il se nomme, Et je sais qu'on n'a vu jamais plus honnête homme, Et que ton frère enfin périroil aujourd'hui, Si nous avions affaire i tout autre qu'à lui.
Quoique notre partie ait élé si secrète Que jen dusse espérer une sûre retraite, Et que Florange et moi, comme je t'ai conté. Afin que ce duel ne pût être é\cnlé, Sans prendre de seconds, l'eussions faite de sorte Que chacun pour sortir choisit di\ersc porte, Que nous n'eussions enseuible élé vus de huit joun. Que presque tout le momie ignorât nos ainours, El que l'occasion me fut si favorable Que je vis l'innocent saisi pour le coupable; Je crois te l'avoir dit, qu'il nous vint séparer, Et que sur son rhe\al je sus me retirer. Comme je me monlrois, aGu que ma présence Donnât lieu d'en juger une entière innocence, Sur un bruit épandu (]ue le défunt et moi D'une même bcaulé nous adnrinns la loi, Un prevot soupi^onneux me saisit dans la rue, Me mène au prisonnier, et m'expose à sa \ue. Juiic Que! trouble j'eus de me \o}.v eu ces lieus :
Ce cavalier tne voit, inVxainîiic âcs yeux, •Se îocoiiBoît, je Iromble encore à le le dire; Sais apprends sa vertu, chère sœur, et l'admire.
Ce grand cœur, se voyant mon destin on la main^ Oevieiil pour me sauver à soi-nuMue inhumain; Lui qui souffre pour moi sait mon ciime et le nie, Dit que ce qu'on m'impute esl une calomnié, Dépeinl le criminel de tout autre façon, Oblige le prévôt à sortir sans soupçon, Me promet amitié, m'assure de se taire. Voilà ce qu'il a fait ; vois ce que je dois faire.
MI-LISSE
L'aimer, le secouiir, et tous deux avouer Qu'une telle vertu ne se peut trop louer.
CLKANOUE.
Si je l'ai plaint lanlôt'de souffrir pour mon crimtfy
Cette pilié, ma sœur, étoit bien légitime :
Mais ce n'est plus pitié, c'est obligation, -
Et le devoir succède à la compassion.
Nos i)lus puissants secours ne sont qu'ingratitude;
Mets à les redoubler ton soin et ton étude ;
Sous ce même prétexte cl ces déguisements
Ajoiilc à ton argent perles et diamants;
Qu'il ne manque de rien ; et pour sa délivranct
Je vais de mes amis faiie agir la puissance.
Que si (ous leurs efforts ne peuvent le tiret,
Pour m'acqiiitler vers lui j'irai me déclarer.
Adieu. De ton côté prends souci de me plaire,
El vois ce que tu dois à qui te sauve un frère.
MÉLISSE
Je vous obéirai très poncluellement.