‹ uvres des deux CorneilleChapitre 93 sur 433 · SCÈNE V. — CURIACE, CAMILLE · texte numérisé non relu

SCÈNE V. — CURIACE, CAMILLE

CAMILLE

has-lu, Curiace*? et ce funeste honneur

To plaîl-i! aux dépens de tout notre bonheur?

CCRIACE.

Il- las! je vois trop bien qu'il faut, quoi que je fasse. Mourir ou de douleur, ou de la main dllorace. ■le vais comme au supplice à cet illustre emploi; •Ir maudis mille fois l'état qu'on fait de moi : .1<' hais cette valeur qui fait qu'Albe m'estime : Ml flamme au désespoir passe jusques au crime, Klle se prend au ciel, et l'ose quereller. Je vous plains, je me plains; mais il y faut aller.

CAMILLE

Non, je te connois mieux, lu veux que je le prie, Kt qu'ainsi mon pouvoir t'excuse à la patrie. Tu n'es que trop fameux par tes autres exploits : Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois. Autre n'a mieux que toi soutenu cette guerr?»; Autre de plus de morts n'a couvert notre terre : Ton nom ne peut plus croître, il ne lui manque rien; Souffre qu'un aulre ici puisse ennoblir le sien.

eu RI A CE.

Que je souffre à mes yeux qu'on ceigne une autre tête Des lauriers immortels que la gloire m'apprête, Ou que tout mon pays reproche à ma vertu Qu'il auroit triomphé si j'avois comhalfii. Et que sous mon amour ma valeur endoi mie Couronne tant d'exploits d'une telle inlamic'

' TAk. Irit tu, nij cDère ima'> <>l ce fiiuviie liuuiieur...

I'J8 IIORACK.

Non, /ilbo, aprôs rhonnoiir que ]';ii reçu Je toi, Tu ne sncconiberas, ni vaincras que par moi ; Tu m'as coininis ton sort, je t'en rendrai bon compte^ Et vivrai sans reproche, ou périrai sans honte.

CAMILLE

Quoi! tu ne veux pas voir qu'ainsi lu me (rahis!

CURIACE

Avant que d'être à vous je suis à mon pays

CAMILLE

Mais te priver pour lui toi-même d'un beau-frère, Ta sœur de son mari !

CCRIAOE.

Telle est notre misère; Le choix d'Albe et de Rome ôle toute douceur Aux noms jadis si doux de beau-frère et de sœur.

CAMILLE

Tu pourras donc, cruel, me présenter sa tèle, Et demander ma main pour prix de ta conquête l

CURIACE

Il n'y faut plus penser en l'état où je suis ; Vous aimer sans espoir, c'est tout ce que je pui». Vous en pleurez, Camille 1

CAMILLE

II faut bien que je pleare :

Won insensible amant ordonne que je meure; Et (]uand l'hymen pour nous allume son llam-beau, 11 l'éteint de sa main pour m'ouvrir le tombeau. Ce cœur impitoyable à ma perte s'obstine. Et dit qu'il m'aime encore alors qu'il m'assassine.

CURIACE

Oue les |ileurs d'une amante ont de puissants discours *! Et qu'un bel œil est fort avec un tel secours! Que mon cœur s'attendrit à cette triste vue! Ma constance contre elle à regret s'évertue. >"iittaquez plus ma gloire avec tant de douleurs*,

■ Remarquez qu'on peut dire le langage des pleurs, comme oo dit le tangagt /, ,\ «/«uï; pourquoi? parce que les regards et les pleurs expriment le sentiment' : ,ii- on ne peut dire le discours des pleurs, parce que ce «j'I discours tient ti raisonnement. L;s pleurs n'ont point de discours; et de plus, avoir det dit' % rs est un barbarisme. (yoltaire )

*Vak. N'attaquei plus ma gloire avecque vos douleurs.

ACTK II, SCF.NK VI. <29

El laisse/.-nioi sauver ma vcrlii de vos pleurs; Je sens qu'elle cliaiu-elle et défend mal la place. Plus je suis voire amant, moins je suis Curiace. Foihle d'avoir déjà combattu l'amitié, Vaincroil-elle à la fois l'amour et la pilié? Aile/, ne m'aimez plus, ne versez plus de larmes, Ou j'oppose l'olTense à de si fortes armes; Je me <léfi'ndrai mieux contre votre courroux, Kt, pour le mériter... je n'ai plus d'yeux pour vous. Veuffcz-vous d'un ingrat, punissez un volage... Vous ne vous montrez point sensible à cet outrage! Je n'ai plus d'yeux pour vous, vous en avez pour moi' En f;iut-il plus encor ? je renonce à ma foi. Rigoureuse vertu dont je suis la victime, Ne peux-tu résister sans le secours d'un crime?

CAMILLE

iNe fais point d'autre crime, et j'atteste les dieux

Qu'au lieu de t'en haïr, je t'en aimerai mieux ;

Oui, je te chérirai, tout ingrat et perfide,

El cesse d'aspirer au nom de fratricide.

Pourquoi suis-je Romaine, ou que n'es-tu Romain?

Ji- te préparerois des lauriers de ma main;

Je l'encouragerois, au lieu de te distraire,

El je te trailerois comme j'ai fait mon frère.

lli las! j'étois aveugle en mes vœux aujourd'hui,

J'rn ai fait contre toi quand j'en ai fait pour lui.

Il revient; quoi malheur, si l'amour de sa femme Ne peut non plus sur lui que le mien sur ton âme!

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