LIVRE I
xiioiE donnait des lois à TAttique : son royaume était un des plu!^ florissants de la Grèce; et ses sujets , dans l'abondance , oubliaient les maux que la guerre de Minos venait de causer.
Pisistrate avait quitté la cour, dès que ses conseils eurent cessé d'être nécessaires à son roi. Ce ministre , fidèle appui du trône , l'avait soutenu pendant les derniers troubles : il s'en éloignait à présent, mpins pour chercher le repos qu'il mé^ ritait, que pour quitter un séjour où ses vertus et ses talents commençaient à donner de l'ombrage.
Sur la gauche du Pirée , à deux stades d'Athènes , s'élève une colline riante , que la reconnaissance des peuples a depuis long-temps consacrée à Neptune : c'est là que , dans un temple d'une architecture simple, et construit à la manière de& Ooriens, les habitants de l'Attique se rendent en
foule certains jours de l'année , pour remercier le dieu de la protection singulière dont il les honore. Un printemps continuel règpe dajis ce climat heureux; les arbres ne se dépouillent jamais de leur parure ; le murmure des eaux , la frsdcheur de l'air, une impression douce que Tàme éprouvé à Tentrée de ce lieu sacré , tout annonce un dieu bienfaisant.
C'est au pied de cette colline que Pisistrate vint chercher un asyle contre Tinju^tice des hommes et l'ingratitude de son siècle. Une longue suite de réflexions l'avait préparé aux revers de la fortune; l'expérience lui apprenait combien il fallait peu compter sur la reconnaissance la mieux méritée ; un sentiment intérieur lui répétait sans cesse que ce serait peut-être un malheiu* d'être né vertueux, si la vertu n'était pas elle-même sa récompense.
La foule des amis qui suit la fortune ^ avait disparu avec elle. Pisistrate les vit s*éloigner bientôt; ses pénates et son fils furent les seuls compagnons de sa retraite.
Polydore sortait à peine de l'âge le plus tendre. Sostrate, sa mère, était morte peu de temps après lui avoir donné le jour ; et ce gage d'un amour mutuel en était devenu plus cher à Pisistrate.
Dégagé désormais de tout autre objet, il partagea ses soins entre le culte des dieux et l'éducation de son fils ; et ce même homme , qui avait réglé long -temps le destin d'un royaume, sut trouver une occupation suffisante dans l'état d*un simple citoyen.
Assez près de son habitation demeurait une
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jeune v^uye qu'on appelait Sterope. Retirée depuis deux mois dans cette soUtude, eUie pleurait epcore CSbérephoote , son odari , mort de 1^ main d'Aodrogée au conuneqcf OMnt de la guecre. Carûe, sa fille, âgée seulement de cinq ans, partageait déjà sa doulew ; elle essuyait les; larmes de sa mère et la serrait tendrement dans ses bras : « O ma mère! disait- elle avec transport ^ ne m'a- <c bandouiez pas , vives pour voi^s et pour mon « père. — O ma fiUe ! disait Sterope , puissent les « dieux te conserver toujours pour rappeler Cbé- « rephonte à la tnrre , et pour me pénétrer davanc( tage, s'il est possible, d'un souvenir aussi tendre! »
Le voisinage et l'infortune lierait mutuellement Pisi&trate et Sterope : la pitié que le malheur lait nsâtre , l'intérêt que les vertus inspirent , ne furent pas les siwls motifs qui les rapprochèrent; ils avaient senti l'un et l'autre que 1^ mailheureux n'ont de ressource qu'auprès des malheureux mêmes. L'amitié la plus sincère fut bientôt cimentée entre eux. Une estime égale en était le fondement; un penchant réciproque acheva de la déterminer.
Pisistrate n'avait pas encore passé l'âge d'aimer, et Sterope y entrait à peine ; cependant tous deux avaient renoncé à l'amour , et ils auraient cessé de se yoir, plutôt qiut de se livrer encore à cette passion dangereuse ; mais , malgré cette résolution , rien ne les effrayait dans les sentiments qu'ils avaient l'un pour l'autre. Pisistrate {Promettait tous les jours à la mémoire de Sostrate de rester fidèle à sa cendre : Sterope n'avait pas besoin de sei^
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ments pour s'assurer elle-même de ne point aimer; Chérephonte n'existait plus.
La liaison intime des parents, la conformité de l'âge, celle des goûts, l'habitude, tout réunissait à l'envi Polydore et Carite ; les deux £sumlles n'en faisaient plus qu'une. Pisistrate aimait déjà la fille de Sterope comme sa propre fille, et Carite à son tour n'était pas plus chérie de sa mère que le jeune Polydore. Sterope leur prodiguait ses soins , et les partageait également : cette tendre mère veillait k leur conservation dans le temps que Pisistrate développait leurs idées que l'âge et la réflexion mûrissaient à mesure.
Tous les jours Pisistrate leur apprenait à célébrer les louanges des dieux, en récitant les hymnes d'Orphée; il leur expliquait ensuite les merveilles de la nature et leur fusait remarquer cet ordre admirable qui règne même dans ses vicissitudes; quelquefois, prenant part lui-même à leurs amusements, il composait sur sa lyre une chanson nouvelle , ou les faisait danser l'un et l'autre au son de sa musette : heureuse tranquilUté ! Carite et Polydore vivaient contents, parce qu'ils vivaient ensemble, et ils ne démêlaient pas encore le principe de leur bonheur ; ils n'avaient point d'autre occupation que celle de plaire à tout ce qu'ils aimaient ; ils s'empressaient mutuellement à profiter des leçons de Pisistrate. On avait voulu d'abcMtl animer leur éinulation en les excitant à l'envi l'un contre l'autre; mais ce projet fiit bientôt abandonné : la rivalité poùvait^Ue subsister entre eux?
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Chacun ne s'occupait qu'à laisser l'avantage à l'autre.
Pîsistrate et Sterope voyaient avec plaisir Tinclination naissante de leurs enfants ; Tâge ne leur permettait encore que les noms de frère et de sœur; leurs parents les destinaient à porter bientôt un titre plus sacré ; on n attendait que le moment fixé par les lois : « Respectable Sterope , disaîi un jour ff Pisistrate , ce nœud va pour jamais cimenter nôtre <r union; et lorsque la mort viendra m'arracher à «vous, mon fils vous restera, mon fils sera votre «fils. — La mort! Que dites-vous! interrompit Ste- « rope. Quoi! je vous perdrais aussi! j'aurais à vous « regretter encore ; l'amitié me serait aussi funeste « que Tamotu* ; non , ne le croyez pas : s'il est un « tenne dans les maux comme dans les biens , je <f n'ai plus rien à craindre , les traits du sort sont a épuisés. »
Ainsi l'infortunée Sterope se repaissait de sa douleur: toujours plongée dans les larmes, elle -ne connaissait point d'autre bonheur que celui d'en répandre; la nuit la surprenait souvent au pied d'un arbre dans cette occupation ; le jour revenait et Sterope pleurait encore.
Le souvenir du bonheur passé adoucit apparamment l'image présente du malheur. Sterope avait pris plaisir à composer l'histoire de ses amours avec Chérephonte, ^t elle s'enfonçait quelquefois dans l'épaisseur des forets pour relire en liberté ce précieux ouvrage : c'est alors qu'elle appelait à grands cris sou malheureux époux , quand les sanglots n'étouffaient pas sa voix tremblante.
Un jour le haz^d et Tsurdeur du soieil avaient conduit les deux enfants au bord d'une fontaine écartée ^ c'était près de cette retraite que Sterope portait le plus souvent ses pas ; ils l'ignoraieiit. Tout-à-eoup la voix de leur mè^e se fait entendre ; iU se lèvcDt , ils aU^ûept la rejoindre ; maia elle s'était écartée 4'eux , devaient-ils se rapprocha d'eUe? le respe^et l'attention les retinrent.
A chaque parole que disait Sterope, des pleurs mouillaient les yeux de Polydo^e et de Caj?ite ^ ils se reg^daiept en silence ; la vivacité du sentiment qui pénétrait Sterope, semblait avoir passé dans leurs cQQiirs ; mais ce qu'ils éprouv^ieat l'un et l'autre n'éts^t point cette impression doiiloureuse qui accompagne le regret, ç'éts^t, au contraire., cette émotion agréable que l'idée defiî premières douceurs de l'aipour ne manque jamais d'exciter.
Sterope en était à peine dans l'endroit de son récit où son amant la conduit à l'autel, et voit ei^fiq le dieu de l'hyménée coui^onner sa coBstapce. La peinture naïve di^ plaisir qu'elle avait elle-meaie pressenti dans ce momeut heureux, la joie de son am^nt, ce^ senpenl^ t^ut de Iqis i*épétés, et qu'elle répétait avec transport , l'image de la volupté k qui la dçulieuir {^éte encore des charmes , tout les émeut , tout le$ étonne : déjà la main de ^Carite était dans celle de Polydore ; il 1^ ^errait de temps en temps : un regard , uu souris langui^&9U(it avait été jusque-lÀ leur seul interprète ; dans cet instant ils ne se connaissent plus. Polydore s'élance dans les bras de Carite, sa bouche s'imprin^e avec vi-
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vadté 3ur la boudie de son amante : trois fois il 6$&aya de parler^ trois fois la parole expira sur ses léires : i^oa âme errante n'était plus maîtresse de S(Ç$ s^«s ni de &ea acuités.
Le plaisir qu'ils goûtaient augmenta leur attention- $t#rope « qui ne les avait pcMnt aperças , conUnuait touj<>urs : le reste de son diaooors leur fit connaître quHl était des biens dont ils ignoraient l'usage. Carite rougit : une flamme inconnue brillait dans les yeux de Polydore ; mais quelle fut tout k coup sa surprise ! Carite se dérdosât à son empressement* La surprise de Carite était encore plus grande : elle résistait aux vœux de Polydore , et elle ae demandait à elle-même la cause de ce changement.
La liait approchait : Sterope était sc^e du bo* cage*, il Callut cpitleir cette retraite où l'amour et le hazard venaient de. dessiller leurs yeux, sans les éclairer : il fallut regagner la maison. Polydore en sîlenoè marchait le premier , Carite les yeux baissés le suivait à pstô lents. Depuis ce jour, elle revint quelquefois à la fontaine; mais elle défendait à Polydore de la suivre, et Polydore ne la suivait pas.
Cependant la guerre s'était allumée de nouveau dans l'Attique. Ce même Androgée, qui jacfis avait tué dans un combat l'époux de Stérôpe, assiégeoit Athènes avec ime armée formidable ; et cette ville infortunée se vit contrainte peu de temps après d'accepter une paix honteuse et plus cruelle que la guerre même.
A Tàbri des orages , Pisistrate et sa famille vivaient dans cette sécurité que l'innocence assure et .qui est le partage de l'obscurité : l'éducation de ses enfants ne faisait pas moins son bonheur que son occupation.
Déjà le temps approchait que l'hymen devait les unir ensemble. On fixa le jour de la cérémonie au lendemain des fêtes de Neptune : chacun attendait ce grand jour avec impatience. Pisistrate trouvait dans ce mariage le soutien et la consolation de sa vieillesse : Stérope sentait revivre dans son cœur ces émotions involontaires que la conformité fait-^ naître et qui intéressent toujours les âmes sensibles. Une allégresse nouvelle animait Polydore et Carite. Etonnés eux-mêmes de leurs joie, ils se disaient avec surprise: «Quoi! serait -il donc possible d'à- « jouter encore à l'amitié qui nous unit? Non, pour. « être durables, nos serments n'ont pas besoin de a la présence des dieux. »
On n'attendait plus que l'instant de la cérémonie;les apprêts ne devaient pas la retarder long-temps ;. ils n'avaient point d'amis à inviter ; le malheur n'en conserve guères : d'ailleurs, pouvait-ils aimer encore des objets étrangers? pouvaient-ils connaître d'autres sentiments que ceux qui les réunissaient tous? Leurs cœurs épuisés se concentraient en eux-mêmes, et leur suffisaient à peine.
Prêts à partir pour le temple, ils entendirent au loin des gémissements et des pleurs.- La désolation se répand dans les campagnes , des cris perçants résonnent dans les vallées paisibles de l'Ai*
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tique ; une trompette funèbre fait retentir les échos
de ses sons lugubres; elle a porté la terreur jusque
dans la solitude tranquille de Pisistrate. « Ah! mon
« fils, s'écria-t-il en versant un torrent de larmes,
(f il m'eût été bien doux de vous avoir sans cesse
{( auprès de moi ; la félicité de ma vieillesse m'eût
ft fait oublier les travers de ma vie : mais , hélas !
« il &ut que j'y renonce : pette trompette funeste
<c ne m'apprend que trop- que la patrie a besoin
« de votre bras. Allez : dans la suite peut-être elle
«méconnaîtra vos services, vous compterez ses
« injustices par vos bienfaits. N'importe : votre
« premier devoir est de la servir; le second sera
« d'oublier que vous l'aurez servie. »
Polydore interdit demeure immobile ; ses yeux se fixaient par intervalle sur les yeux de son père ou de son amante. Carite effrayée cherchait encore à douter de ce qu'elle venait d'entendre, et Stérope en larme nommait Chérephonte et se rappelait Je moment où il l'avait quittée pour courir à la mort. A l'instant des soldats arrivent dans leur habitation ; une multitude de jeunes garçons et de jeunes filles les accompagne : la pâleur est sur leur front, la terreur est dans leurs yeux. Ces farouches guerriers les obligent de lés suivre, et les menacent encore de plus grands malheurs. Le chef de cette troupe barbare' rompt enfin le silence : « Qui que « tu sois, dit41 à Pisistrate, livre- nous à l'instant « les deux enfants qui sont à tes genoux : ignores- « tu les conditions dé la paix que Minos vous à <f donnée ? ignorés-tu qu'Androgée a péri par une
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<( trahison ^ «t que ses mânes demandent vengeance ? (c C'e^ pour les apaiser que te traité vous obli|g;e « à liyrer tous les ans au Minotausre sept jeunes « garçons et sept jeunes filles de TAttique; le sort « doit les choisir. » <x. Androgée l s'écria Sierope : ie ^ barbare! Il m'arracherait deuit fois ce que j'aime « pour en être l'assassin ou le bouxreau ! Prenez « plutôt ma vie , minis^s exécrables de ses vente geances , ou craignes^ une épouse ^ craignez une « mère..... » A ces mots^ que le désespoir a dictés, Sterope se précipite au milieu des soldats : eJle les arrête. Carîte s'élance dans ses bras, Sterope s'évanouit, et sa fille retombe auprès d'elle prrréê de sentiment.
Cependant^ le chef de cette troupe inhnmaine saisit sans pitié la jeune Carîte : il la traîne par les cheveux, et la livre aux guerriers qui l'accompagnent. Quel instant pour le malheureux Polydore! Lui-même entrainé par ces barbares, il voyait de loin ce spectacle; il levait avec peine ses yeux baajgnés de larmes pour implorer la justice des dieux : déji ses mains., diai^ées de fers, ne pouvaient p^us se tôumar vers le ciel.
La douleur, lagitation, et la pitié Cf^Yelte dese$; ciMiducteurs, rendÎTent bientôt àCarite l'usage de ses sens. En se r'ouvrant à la kunière, ses yeux cherchent Polydore; elle l'aperçoit livré comme trille aux soldats qui l'entrs^nent : S6ti cour est déchiré: elle l'appeHe; ette jette un cti plaintif, et retombe pom* la seconde fois. Pi^trate était resté ai^près de Sterope ; tl s'eflbiiçait de lui conser^r la
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vie : 'comtoe si te tre n*eût pas été tlésormats pour elle le plus grand de tous les ràaux.
Pk*ès d^un rocher que te mer baigne de ses flots, le cotjRinanéant appelle ses soldats, et rassemble les maibeureuses victimes qu'il vient d'elile^^er. On offire un sa<!rifice à Jupiter de Crète et aux autres dieu^ protecteurt de cette île : en même temps on apporte Fume firtâie-qui va faire <»hnfaitte les volontés du sort. Ijes t^riâ redoublent; le désesfpoîr et la désotel^on renaissent. Mais déjà iè sc^ a parlé : il vous condaûme aimable Méteiiftfiiis, un^ue espoir d\me Jtem&Ke puissante; il n'épargne pas même la jeune Anaxamène , cet objet plus beau que la Vénus de Gnide. Polydore «'approche : Carite invoque Vamout , et Tamour sauve Polydore. Càtîte n'a plus rien à craindre , un regard a déjà fait passet "dâûDts \t coeiur de son amant tous les sentîmeMs qu'elle épràfûve : elle s'àvanee die -même : O destin! laisse deux foîs désàtmer ta l'^gueur! mais c'est eïï vain qtre je Fimplof e , il s'est lassé de sa justice : déjà l'aitfkàble Clarîte est d^st^e au sacrifice le plus affreux.
Polydof^ ép^du reste sans couleur et sans voix; un froid ttiOftel ^ passé datïs tous ses membres : l'agitation succède à cette ddûleuir muette et sombre; des sons mal articulés, des mots sans suite, des cris , 'des pleurs , toutes les expressions de la rage annoncent à la fois l'excès de ses malheùk^ et l'excès de sofn désespoir. B y ^sûecombe enfin , et le sùtttttîéû de te tûott est répiindu sur ses yc?ûi. Mais biemèt fl se réveille : ô moment ftmeiste !
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ô terre, entr'ouvre-toi ! Seul, couché sur le rivage, il regarde, et ne voit au loin que l'étendue des mers et ses abymes profonds. Cependant les autres captif et leurs ravisseurs ont disparu ^ Carite s'est éloignée : lui-même il ne sent plus le poids de ses fers: il se lève, il promène en vain ses regards, il ne retrouve qu'une solitude immense ; il reconnaît ce rocher témoin de son malheur : il veut périr, il va se précipiter dans les flots; mais peut-être Carite n'a pas encore quitté les rivages de l'Attique: peut-éire le sort lui permettra de la revoir Cette idée l'arrête : il vivra jusqu'à ce mo*
mept.
: Plein d'amoiu* et d'impatience, Polydore parcourt le rivage : rien ne règle ses pas, rien n'arrête sa course. Les rochers les plus escarpés ne l'intimident point , il les franchit ; sa douleur- lui donne de nouvelles forces : tantôt dans .un morne silence, l'égarement de ses yeux .fait seul ^connaître l'état de son âme , et tantôt ses ,cris confus expriment les tqurments qui déchirent son cœur.
Cependant les conducteurs barbares de l'aimable Carite n'avaient point quitté le rivage, et les^ents ret;enaî,eAt encore les vaisseaux créliois dans la rade du Pirée., lorsque Polydore y arriva. Il vit de loin flotter au gré des airs les banderoles de leurs mats, et , pour la première fois , spn cœur se r'ouvrit à l'espérance.
En approchant davanti^, il rencontra quelques-uns de ceux qui avaient échappé comme lui à la fureur du sort, et qui partageaient avec lui la
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douleur d'être privés de tout ce qtrils aimaient. Polydore, après avoir tenté raille fois en vain de trouver une chaloupe qui le conduisit au vaisseau de Carite, essaya, non moins vainement encore , de touchai par ses cris les ravisseurs de son amante : inaccessibles à la pitié, et plus féroces mille fois que le monstre dont ils étaient les ministres ^ ils insultaient encore à la douleur de cet infortuné. Polydore, couché sur le rivage, attendait la fin de son sort : il vivait afin de voir sans cesse le vaisseau qui portait Carite; et, quand sa destinée affreuse s'accomplirait , quand le vaisseau s'éloignerait du port, il était prêt à se précipiter dans les flots.
Le calme ayant duré plus long-temps qu'on ne l'avait cru d'abord , les Cretois , qui ne voulaient pas consommer toutes leurs provisions en rade, envoyèrent un esquif a terre pour en prendre de nouvelles. Un jeune Cretois , qui le commandait , vit Polydore étendu sur le sable et livré au plu<r affireux désespoir. A ce funeste spectacle, la pitio s'empara de sou âme ; il lui demanda le "sujet de ses larmes : mais, lorsque Polydore lui eut fait connaître ses malheurs, le Cretois baissa les yeux, et lui répondit qu'il n'était pas en son pouvoir de lui rendre Carite.
Le même bâtiment revint plusieurs fois à terre pendant ce jour, et le commandant, touché du sort de cet infortuné , ne manquait jamais de s'approcher de lui : « Hélas ! disait Polydore , puisse « Minerve , protectrice d'Athènes , vous regarder I 6
a toujours d'un œil favorable ! mais , puisque vous « êtes moins barbare que les tigres qui vous ente voient , accordez-moi le seul bien que je puisse « espérer encore : qu'il me soit permis de la revoir, a de la voir un instant, et je meurs moins mala heureux. » Sttaton aurait bien souhaité de rendre ce service à Polydore ; mais la crainte de déplaire à ses chefs l'en empêcha. Polydore, qui s'était soulevé pour embrasser les genoux de Straton , se précipita de nouveau contre terre, et fit retentir de ses cris tous les échos du rivage. Straton, témoin de son désespoir, essaya vainement de Tapai-' ser en lui promettant son secours.
Cependant le calme continuait , et les vaisseaux , tranquilles sur leurs ancres, ne pouvaient sortir de la rade: les Cretois offraient inutilement des sacrifices a Jupiter : ce dieu qui les honore d'une protection singulière, et dont l'enfance fut élevée parmi eux , était devenu sourd à leurs prières. Neptune est le dieu tutélaire de TAttique: irrité de ce qu'un séjour qu'il protège payait aux Cretois tm tribut si cruel, i\ les arrêtait dans le port, et les tenait éloignés de leur pays.
Les Cretois résolurent de descendre une seconde fois sur le rivage , afin d'offrir un sacrifice solemnel au dieu de la mer. Straton apprit cette nouvelle à Polydore: c'était lui qui devait rester à la garde des vaisseaux pendant l'absence de leurs chefs, a Écoutez-moi, lui dit-il, amant infortuné, profitons « l'un et l'autre de cet instant favorable : vous re- «verrez Carite.»- Quoi! je la reverrais, s'écria Poly-