LIVRE II
JLes ombres de la nuit s'éloignaient à peine; déjà le soleil blanchissait les airs , et déjà les victimes de la vengeance de Minos voyaient renaître le jour et leurs malheurs , lorsque le commandant de Tes* cadre fit appeler les autres chefs , et descendit avec eux dans la prison. A leur aspect , ces malheureuses captives crurent tpucher au moment qui devait terminer leur sort : éperdues et tremblantes , elles se précipitaient de tous côtés avec des cris lamentables , comme si cette fiiite inutile eût pu les arracher à leur destinée : Carite immobile se tenait appuyée languissamment. Polydore n'était plus à ses genoux : la crainte d'être découvert l'empêchait même de lever les yeux sur son amante.
Les Cretois reconnurent avec surprise qu'on avait passé le nombre fixé par les conditions de la paix , et Philoclès l'un d'entre eux , qui avait présidé à l'embarquement, cherchait en vain à dévoiler ce mystère, quand l'Amour ou quelqu autre dieu favorable qui veillait peut-être pour Carite, rendit tout à coup le chef des Cretois accessible à la pitié. Ce barbare , qui avait porté la désolation dans toutes les familles de l'Attique , qui avait même ar-
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raèhé Carite des bras de sa mère expirante , devenu sensible pour la première fois, couçut le projet de soustraire une de ces infortunées aux horreurs de son sort. « Ministres d'une loi sévère, dit- il à ses « compagnons , en sortant de ce lieu , notre devoir « serait-il d'eu accroître la rigueur? Non , sans doute. « L'une de ces étrangères n'est pas destinée à par- « tager le supplice des autres : faisons cesser au plu- « tôt une erreur si cruelle ; le sort qui les a condam- <rnées nommera la plus heureuse : j'aurai soin de « le consulter. » A ces roots , il monta sur le vaisseau où Ton gardait les sept jeunes garçons que l'on avait chargés de fers, et bientôt après il repassa luimême sur son bord.
La mer qui sépare la Crète de l'Attique est celle que le désespoir d'Egée a rendue fameuse , et qui a porté depuis le nom de ce prince: elle est parsemée d'une infinité d'iles , dont plusieurs monuments assurent Ja célébrité: c'est^là que la triste Latone, rebut malheureux de la nature entière, vint chercher un asyle contre la colère de Junon. Délos, l'une des Cyclades , fiit la seule partie de la terre qui osa la recevoir dans son sein ; et l'histoire ajoute que cette ile , autrefois incertaine et flottante , fut alors attachée par la main de Jupiter lui-même aux îles de Gyare et Mycone. On voit encore , en remontant dans ces mers, l'ile de Scyros, fameuse par la retraite d'Achille; et plus près des côtes de Grète, on découvre la petite île de Seriphe, dont tous les habitants furent jadis changés en rochers à l'aspect de la tête de Méduse.
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Les Cyclades sont en sî grand nombre , que le^ matelots qui voguent dans cette plage , en découvrent facilement plusieurs , depuis que le soleil sort des montagnes de Phénicie jusqu'à ce qu'il se précipite dans les mers de TÉpire. Le commandant des Cretois décida qu'on mouillerait à la première de ces iles,*^ et qu'on mettrait aussitôt la chaloupe à la mer pour porter sur le rivage celle des jeunes captives qu'il aurait délivrée: il s'éloigna des autres chefs après avoir donné cet ordre, et ramena bientôt l'aimable Carite, en déclarant que le sort s'expliquait pour elle.
Occupée toute entière de son amant et pénétrée de ses malheurs , Carite n'écouta point ces paroles qui changeaient sa destinée: toujours livrée à sa douleur, rien de ce qui se passait auprès d'elle n'avait pu l'en distraire : on était à ses côtés , et Carite ne voyait point; on lui parlait et Carite n'entendait point; peut-être aurait-elle ignoré qu'elle avait changé de lieu s'il n'avait pas fallu quitter Polydore.
On était alors dans cet instant où le soleil vient de quitter l'horizon pour se reposer dans le sein de Thétis; un vent frais épure les airs; la nuit n'a pas encore amené le repos, et déjà le mouvement tombe avec la lumière ; on dirait que la nature commence à se rasseoir du trouble et de l'agitation du jour : mais le repos n'était pas fait pour Carite ; c'est dans ce moment qu'on l'oblige à descendre dans la chaloupe. Par combien de soupirs et de larmes ce départ ne fut-il pas marqué? il fallut abandonner ce vaisseau qui lui était devenu si cher;
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elle le suivit des yeux tant que la distance le lui permit; mais les vents et les ombres l'enlevèrent bientôt à sa vue : restée seule au milieu des soldats qui la conduisaient , elle les interrogea vainement sur sa destinée; tous demeuraient auprès d'elle dans un morne silence. Lorsqu'on eut abordé au rivage, on fit descendre à terre la jeune captive; et deux soldats qui raccompagnaient, l'ayant laissée sur un banc de sable voisin , remontèrent dans la chaloupe.
Quel fut son état en se voyant tout à coup exposée sur un rivage inconnu; la chaloupe s'éloignait toujours ; déjà même on n'entendait plus que dans le lointain le bruit de la rame qui fendait les flots. Garite est abandonnée de la nature entière i le sif* flement des aquilons , le mugissement des vagues , et plus encore les ténèbres de la nuit augmentent l'horreur de sa situation. Elle s'adresse aux dieux: «O Jupiter! ô Neptune! ô Minerve! dieux justes, «dieux protecteurs, qui connaissez l'innocence de « mes vœux, pourquoi les avez vous trompés? Pour «quoi m'avez-vous condamnée à cet exil barbare? ce Ai-je profané votre culte ; ai-je jamais formé des «desseins criminels? Hélas! fidèle à vos lois, je «suivais les ordres de ma mère; j'étais prête d'ac- «complir un hymen bien cher à mon cœur: avec «^ quelle cruauté le destin a rompu ces nœuds! Mon « malheureux époux est arraché de mes bras ; et si «j'ai pu le revoir, si j'ai pu l'embrasser encore, par « quels torrents de larmes ne vais-je point expier « ce bonheur ? Ah ! Polydore , Polydore , quelle sera
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« ta destinée ! Mais pourquoi nai-je pas eu le même «sort? pourquoi n'ai -je point partagé tes périls? a Dieux que j'emplore, ayez pitié de mes malheurs! tf Si vous me punissez , quels sont les criooes que (c j'ai commis; si vous voulez m'éprouver, pourquoi « frappezrvous mon amant ? y> Après ces paroles, elle répéta mille fois le nom de Polydore. Vous l'entendîtes du fond de vos cavernes , ô vous, Nymphes et Famies ! demi-dieux habitants de ces rives malheureuses; et vous divinités de la mer, cachées dans vos grottes humides , vous donnâtes des larmes au triste sort de ces amants.
Carite passa le reste de la nuit dana les larmes ; l'agitation avait éloigné le sommeil de ses yeux. Dès le lever de l'aurore , elle descendit du rocher qui domine également sur l'onde et sur la plaine : elle s'avançait tristement ' pour chercher une retraite dans une forêt voisine , lorsque des pâtres qui conduisaient leurs troupeaux sur le bord de la mer , sortirent inopinément de cet ombrage épais. Carite effrayée prit la fuite à cet aspect , et croyant se dérober à leurs yeux, elle se cachait entre les rochers dont le rivage est couvert. Mais les pâtres, témoins de sa crainte et de sa fuite , suivirent ses traces et n'eurent pas de peine à la saisir : ensuite reconnaissant à ses habits qu'elle était étrangère, et ne devinant pas la. cause qui l'obligeait à se tenir cachée sur ces côtes désertes , ils l'emmenèrent avec eux , et l'enfermèrent dans une caverne affreuse.
Ce pays, où les vents et le hasard avaient relégué
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Carite, était l'île de Naxe, qui devint célèbre peu de temps après par les malheurs d'Ariane et l'amour de Bacchus. Œnarus, qui en était roi , n'avait jamais allumé les flambeaux de l'hymen ; mais , comme il était obligé de se choisir un successeur au trône, il avait formé le projet de marier Cydippe, sa sœur, avec le jeune Agenor, seul rejeton d'une famille illustre qui descendait elle-même des anciens rois de Naxe : Agenor était donc regardé comme l'héritier présomptif de la couronne , et il jouissait des honneurs et du pouvoir que ce titre lui donnait. Le temps de son mariage n'était pas encore fixé ; le jeune prince cherchait tous les jours de nouveaux motifs pour le différer : ce n'est pas que l'espérance de régner ne lui fît regarder cette union comme un très grand avantage; mais en même temps la disproportion de son âge avec l'âge de Cydippe, lui faisait craindre un hymen qui ne flattait que son ambition.
Cydippe s'apercevait aisément de l'indifférence d'Agenor , et si elle en eût fait paraître quelque dépit au roi son frère, il ne l'aurait sûrement pas contrainte à ce mariage ; mais elle aimait le jeune prince, et l'amour lui faisait dissimuler tous les dégoûts qu'elle en recevait.
Telle était la situation de la cour , lorsque la jeune Carite aborda dans ce pays , où l'on viola bientôt à son égard les droits de l'hospitalité. Lorsqu'elle eut enfin obtenu la liberté de se faire entendre, elle apprit aux barbares qui l'avaient chargée de fers qu'elle était athénienne , et qu'une escadre Cretoise , qui l'avait enlevée de son pays , l'avait ensuite exposée sur ce rivage.
La simplicité de son récit et les grâces dont elle raccompagna persuadèrent ceux qui i'écoutaient. lis lui rendirent la liberté, et lui promirent quelques secours, pourvu qu'elle partageât leurs travaux et leurs soins. Dès le lendemain, on lui confia la garde d'une partie des troupeaux : il fallut se conformer à ce nouvel état. La fille de Sterope , une houlette à la main , allait tous les jours dans l'épaisseur des bois donner un libre cours à ses larmes.
Un jour, épuisée de fatigues et de douleur, elle s'était assise au pied d'un arbre, et le sommeil avait surpris ses sens agités. Le prince de Naxe, Agenor, égaré par la chasse , passa près de cette retraite ; il aperçut Carite : fiappé de cet aspect comme de la pf*ésence d'une divinité, il l'aurait prise pour Diane sans la houlette qu'elle tenait dans sa main. U s'arrête à ce spectacle ; il contemple, il admire tant d'appas réunis ; le sommeil et la chaleur du jour favorisaient ses regards : ses yeux errants s'animent ; son . âme transportée s'enivre d'un poison flatteur; aveuglé , vaincu par ses désirs , il s'approche ; il ne se connaît plus. O malheureuse Carite!... Mais elle se réveille et jette un grand cri; vainement Agenor tombe à ses pieds; déjà Carite, plus prompte que la flèche qui vole, s'échappe et disparait; nouvelle Atalante , elle laisse le prince de Naxe dans le trouble et dans la confusion.
Agenor ne sortit de cet état que pour sentir plus vivement le trait qui l'avait blessé : un pouvoir secret le ramena plusieurs fois dans ce lieu; mais c'est
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en vain qu'il y cherchait Carite; elle ne revenait plus à la foret. L'éloignement et Tabsence redoublèrent l'amour du jeune prince; irrité des obstacles qu'ir trouvait dans sa nouvelle passion , il résolut de tout mettre en usage pour la satisfaire.
Carite semblait avoir trouvé dans ces déserts la tranquillité dont elle pouvait jouir; elle avait gagné la confiance des habitants sauvages de ces climats; les pâtres qui l'avaient maltraitée d'abord coname une esclave coupable, la respectaient à présent comme une divinité tutélaire. Elle se livrait comme eux aux travaux les plus pénibles ; elle paraissait même les partager sans peine ; mais le destin lui envia un repos qu'elle payait si cher ; le souvenir de son aventure l'empêchait toujours de retourner à la foret ; elle ne s'écartait plus /lu rivage, et elle promenait tristement ses regards sur ces flots qui l'avaient. séparée de son amant, et qui étaient les derniers témoins de sa tendresse.
Elle passait tout le jour dans cette réverte inquiète; et dès que le soir venait annoncer aux laboureurs la fin de leur travail , elle comptait ses troupeaux , et les conduisait lentement à Tétable.
Carite remplissait ainsi les devoirs que le sort lui imposait , lorsqu'elle vit accourir de loin une jeune esclave qui semblait implorer sa compassion : Carite était sensible ; les malheureux le sont toujours; elle courut elle-même au-devant de cette infortunée ; la jeune esclave lui demanda ,. en se jetant à ses genoux , de lui indiquer Une retraite pour se mettre à l'abri du courroux de ses maîtres
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qu'elle fuyait , disait-elle , et qui la poursuivaient encore. Carite émue de pitié la rassure et l'embrasse; elle lui promet de la garder dans la maison pendant la nuit , et de demander le lendemain pour elle quelques secours aux habitants dii hameau.
A peine avait elle achevé ces paroles, qu'elle se voit assaillie d'une troupe de satellites qui l'entourent et qui la chargent de fers : elle demande quel est son crime ; on ne lui répond pas ; on l'entraine avec fureur , et après avoir marché l'espace de plusieurs stades , on la précipite enfin dans une étroite prison, a O destin! s'écriait-elle, ne te lasses-tu point ce de m'accabler de tes coups! est-ce ainsi qu'on ce récompense la vertu et l'humanité ! »
Trois jours entiers Carite fut livrée à l'horreur de ses réflexions , et trois jours entiers son corps languit sans nourriture; ses yeux même ne se fermaient que par intervalles , lorsque , baignés de larmes, ils étaient lassés de s'ouvrir.
Au milieu de ces maux , l'image de Polydore venait cependant en adoucir l'horreur. Elle avait encore ce voile jaune que les nouvelles mariées portent pendant les fêtes de l'hymen, et que son amant lui avait donné le jour même qui vit commencer leurs malheurs. Carite détacha cet ornement précieux, et , depuis ce moment , elle écrivait sur son voile, avec un peu de craie, le nom de Polydore : elle l'effaçait ensuite pour y substituer le sien , et quelquefois elle les entrelaçait ensemble.
Le quatrième jour, les barbares qui l'avaient arrachée de sa retraite paisible, vinrent encore
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Venlever de cette prison. On t'entraîne devant les juges. Cléonidas, écuyer d'Agenor, élève la voix con^e elle, et se déclare son accusateur : iriui reproche d'avoir favorisé l'évasion d'une de ses esclaves , et il demande en conséquence que Carite demeure dans les fers.
Un murmure confus s'élève alors dans l'assemblée ; chacun applaudit à la demande de Cléonidas : des juges , corrompus par ses présents et vendus au jeune prince qui les protège , condamnent l'aimable Carite , sans entendre sa défense : on la déclare esclave, et déjà son nouveau maître l'oblige de le suivre.
Cléonidas n'agissait que par les ordres d'Agenor : ce jeune prince, plus épris que jamais des charmes de Carite , avait employé ce moyen barbare pour la tirer d'une retraite qu'il avait eu bien de la peine à découvrir.
La renommée publia bientôt que le prince de Naxe était amoureux d'une des esclaves de son favori. Ce bruit, qui parvint jusqu'à la princesse, l'enflamma de colère contre le malheureux objet de cette passion : bientôt elle fait venir Cléonidas, et lui demande l'étrangère pour la mettre elle-même au nombre de ses femmes. Cléonidas cherche en vain à éluder ; Cydippe le menace de son courroux s'il ne lui envoie pas à l'instant la jeune Carite.
Il fallut obéir. Carite n'avait été que deux jours dans la maison de Cléonidas , et pendant cet intervalle elle n'avait pas cessé d'éprouver les persécutions d'Agenor : l'espérance de la liberté était
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le moindre des biens que le jei^ne prince faisait briller à ses yeux, pour lui inspirer de Tamonr; mais Carite , unie, à Polydore par des chaities éternelles, n'avait pas même besoin d'un souvenir si tendre pour se reftiser aux vœux du prince de Naxe : elle l'avait aisément reconnu pour l'auteur du complol inhumain dont elle était la victime.
Cydippe rougit à l'aspect de sa nouvelle esclave : la beauté de Carite ranimait sa jalousie; elle lui jura dans le fond de son cœur une haine invincible , et ne s'occupa plus que du soin cruel de la tourmenter. Tout ce que l'amour en courroux peut inventer de plus rigoureux fut bientôt mis en usage : le mépris, l'outrage, les travaux les plus pénibles, les traitements les plus barbares, rien ne fut épargné. Cydippe n'imaginait point de supplice assez fort pour punir sa rivale.
Carite , au milieu de l'opprobre et de l'humiliation , préférait encore cet état affreux à l'horreur de se voir l'esclave de Cléonidas : le nom de la princesse la mettait du moins à l'abri des entreprises d'Agenor, qu'elle avait tant de raisons de redouter désoi*mais, et dont elle n'aurait pas pu se défendre loin des yeux de Cydippe.
Le palais de cette princesse ne fut cependant pas pour elle un asyle assuré. Agenor avait trouvé moyen de s'y introduire secrètement , et c'en était fait de Carite s'il avait pu venir à bout de sou dessein ; mais Cydippe le découvrit et rendit inutiles les précautions qu' Agenor avait prises.
Dès le lendemain, pour ôter tout espoir au
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piince de Naxé, elle envoya Carite au loin dans retendue de l'ile ; en même temps elle lui donna des gardes pour la défendre de toute insulte, et pour l'obliger cependant de se soumettre aux travaux les plus durs.
Carite passa plus de deux mois dans cette solitude : on ne la délivrait de ses chaînes que pour la faire travailler à la terre; et lorsqu'on lui permettait de prendre quelque repos, on la remettait de nouveau dans les fers. Si la chaleur du jour ou l'excès de la fatigue Tobligeaient à suspendre un si pénible exercice , sans égard à l'épuisement de ses forces, on la maltraitait avec violence, jusqu'à ce qu'elle eût repris son travail. C'est ainsi que la nymphe lo, persécutée par Junon, et livrée aux soins du détestable Argus , éprouvait sans relâche les tourments les plus cruels.
Agenor découvrît enfin la retraite de Carite , et bientôt, soit passion , soit pitié peut-être, il résolut de l'en arraclier. Aidé des soins de Cléonidas , il rassembla en peu.de temps un nombre considérable d'amis et d'esclaves, et se rendit, à la tête de ce parti ^ dans l'endroit où la malheureuse Carite suivait le cours de sa destinée.
Il était nuit : Carite habitait avec ses bourreaux dans une maison écartée. On enfonce les portes: Agenor s'avance ; les gardes saisissent leurs armés et s'opposent à son passage. Le jeune prince redouble ses efforts : le combats'anime et devientfurieux. Au milieu du tumulte, à la faveur de l'obscurité, Carite détache ses fers et s'échappe k la hâte , tan-
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dis que Ton combat d'un autre côté. EfIBrayée , treni* blante , elle fuyait sans oser regarder derrière elle , et se contentait d'appeler à son secours ces mêmes dieux qu'elle avait tant de fois invoqués, et tant de fois inutilement.
I^'aurore ouvrait déjà les portes du ciel , lorsque cette jeune infortunée atteignit une forétqu'elleavait aperçue de loin à travers les ombres ; elle espérait de s'y cacher: mais à peine eut-elle erré quelque temps dans les buissons et les halliers , qu'elle reconnut ce lieu sinistre où le prince de Naxe l'avait vue pour la première fois. Elle avait retenu jusque-là ses pleurs, cet aspect les fit couler en abon> dance. « O malheureuse ! s'écria-t-elle , à qui pour- « rai-je avoir recours? Irai-je retrouver les pâtres que «je servais et qui m'ont trahie? Pourrai -je m'oflrir « il Cydippe qui me hait , au prince de Naxe dont
«l'amour est mille fois plus affreux ? Non £h!
«sous quels astres airje reçu la naissance, puisque, « ajirès avoir perdu mon amant, le destin me force à «répandre des larmes qui ne sont pas pour lui! » A ces mots elle s'avance vers le rivage : l'excès de son malheur égare ses esprits : elle allait se précipiter dans les flots ; mais l'abattement de ses forces ne lui permit pas de se traîner jusqu'au bord de la mer. Elle tombe accablée de fatigue et de douleur : la nature épuisée se refuse à ce dernier effort qui devait terminer à la fois ses maux et sa vie.
Elle passa le reste du jour dans cet état : les idées les plus accablantes venaient s'oflrir sans cesse à AOD esjSrit; elle ne dormait point, et cependant c'é-
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.talent comme autant de scmges funestes qui la tourtnentaient à Tenvi: tantôt elle se représentait le mal- 4ieureux Poiydore livré au monstre de la Crète, étendu sur Tarène et près de finir ses jours : elle voyait ses membres sanglants, dévorés par le Minotaure : tantôt elle avait devant les yeux le prince de Naxe abusant de l'état malheureux où elle était elle-même. Elle frémit : cette idée la retire de l'assoupissement qui l'accable; elle veut se relever : malheureuse! elle se trouve entré les bras d'un homme qui la serre avec tendresse: «Ah barbare! « ah monstre! $'écria4-elle. «Mais, ô ciel ! ô surprise! elle se sent tout à coup mouillée des larmes de cet inconnu : c'est Poiydore.... La voix lui manque ; elle s^évanouil; et Poiydore éperdu accusait les dieux qui ne lui rendaient son amante que pour la lui ravir encore.
Il embrasse sa malheureuse épouse, il la réchauffe dans ses bras, il la ranime par ses soupirs. L'amour rappelle Carite des portes de la mort : elle entr'ou)vre les yeux, elle revoit le jour qu'elle était près de perdre, et l'amant qu'elle avait perdu. Elle demande à Poiydore le récit de ses aventures , et Poiydore les commence à peine qu'elle l'interrompt pour lui conter les siennes. Poiydore l'écoutait avec attention; chaque circonstance excitait sa curiosité, chaque événement l'intéressait davantage. Le récit de Poiydore fut simple : il avait abordé en Crète peu de temps après avoir été séparé de Carite ; on avait employé quarante jours à purifier les victimes; et lorsqu'au bout de ce terme on les eut exposées
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à la rage du monstre, Thésée, fils du roi d^ Athènes , qui se trouvait enveloppé datis le tnalheur des autres, tua le Miiiotaure, et sortit du labyrinthe par le moyen d'un fil qu'Ariane lui avait donné. Ariane, fille de Minos, n'osant pas s'exposer au courroux de son père qu'elle avait trahie prit la fuite avec Thésée ; mais ce prince mgrat venait débarquer à Naxe dans le dessein d'y abandonner ensuite sa généreuse amante.
Polydore s'était attaché au sort de Thésée ; il l'avait suivi dans ces climats , et le premier objet qui l'avait frappé en abordant au rivage, c'était sa malheureuse épouse qu'il avait cru d'abord privée de sentiment.
La fin de ce récit fut interrompue par les larmes des deux amants : le sort qui les avait poursuivis^ les réunissait après tant de traverses : les dieux semblaient n'avoir appesanti leurs bras sur eux que pour leur faire sentir plus vivement le bonheur «l'aimer et de se revoir: Étroitement serrés l'un contre l'autre , ils auraient demeuré toujours dans cette situation délicieuse, si Polydore, qui craignait pour Carite, ne lui eût pas rappelé son état et ne l'eut pas fait consentir à chercher dans le hameau voisin les secours qui lui étaient nécessaires.
Carite ne s'y déterminait qu'avec peine , toujours persuadée que les pâtres l'avaient trahie : elle faisait part à Polydore de sa crainte, lorsqu'ils aperçurent deux bâtiments qui abordaient au rivage : « Saisisa sons cette occasion , dit Carite ; approchons - nous « de ces vaisseaux : leur route s'adresse peut-être aux
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«( lieux de notre naissance. Allons rendre à nos mal- « heureux parents la tranquillité dont notre absence «les prive: ils pleurent notre trépas; j'ai pleuré le a tien , je juge de leurs tourments : c'est à nous à « les faire finir : ne jouissons pas seuls de la tranaquillité que le sort nou^ a rendue.» Us s'avançaient en disant ces paroles : déjà les bâtiments s'étaient mis à l'ancre , et déjà les matelots descendaient sur le rivage; une troupe de guerriers les suit. Polydore s'adresse à leur chef. « Nous sommes Athé* « niens , dit-il, et notre vaisseau a péri sur ces côtes ; «daignez nou» prendre l'un et l'autre sur votre « bord , et nous rendre à notre patrie. »
Le commandant lui répondit, avec un sourire amer, que ses vœux seraient exswcés bientôt, et qu'ils s'embarqueraient à l'instant. Les deux vaisseaux étaient montés par des corsaires de Phénicie qui voguaient le long de ces côtes pour enlever des esclaves. Polydore s'aperçut trop tard de son imprudence; il n'était plus temps de la réparer : on l'oblige d'entrer dans un des bâtiments: il demande en vain de n'être point séparé de son épouse , on entraîne loin de lui la malheureuse Carite, on la force de monter sur l'autre bord. A l'instant on détache les ancres y et les vaisseaux, poussés par un vent favorable , s'éloignent en peu de temps du rivage de Naxe.
i^a cahitï
LIVKE m.
Al PEiiTE les deux vaisseaux avaient fait voiie pendant quelques heures, que la nature entière se soulève contre eux. La mer s'enfle, et les flots entrouverts découvrent le fond des abymes.
ic O Vénus , s'écriait Carite , commande à ces a ondes qui t'ont vu naître de respecter les jows « de l'amant le plus tendre ! O Amour , maître de « l'univers , viens sauver ton plus bel ouvrage ! » Ces vœux sont interrompus par les cris des matelots : le tonnerre gronde, les vents se déchaînent, le nautonnier pâlit , le pilote effrayé ne trouve plus de ressources dans son art : la huit vient , l'horreur redouble ; l'image de la mort s'offre partout à leurs yeux.
La tempête dura jusqu'au jour, et dès que les Heures eurent attelé le cb ardu Soleil, £ole rappela du fond de ses antres les aquilons mntinés, et bientôt il les enchaîna de sa main puissante : maïs, quoique renfermés dans ces prisons obscures, on les entendit encore gronder dans le lointain et frémir d'impatience de voir leur courroux arrêté.
Dès que les ombres eurent fait place à la lu-
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mière, Polydore avait cherché des yeux le vaisseau de Carite; mais c'est en vain qu'il promenait ses regards sur la surface des flots ; les vents l'avaient encore éloigné de son amante.
Cependant les pirates qui enlevaient ce jeune infortuné, voulant; se. défaire de leurs esclaves, ré* solurent d'aller à Sestos pendant les fêtes d'Adonis que l'on célébrait alors : le concours d'étrangers qu'attire la cérémonie , leur faisait regarder ce moment comme favorable à leurs desseins.
La ville de Sestos est située dans la Chersonèse, à la pointe d'un promontoire qui porte le même nom : la mer qui baigne ses murs est appelée Hel-* lespont, du nom d'Hellé, sœur de Phryxus, qui se noya jadis dans ce détroit en le traversant sur le fameux bélier dont la toison était d'or.
C'est par un usage antique et consacré dans ce lieu qu'on y célèbre tous les ans les fêtes d'Adonis et de Vénus, et c'est, dit-on, pendant le cours de cette cérémonie que l'amoureux Léandre vit pour la première fois la jeune Héro.
Ces fêtes sont célèbres dans toutes les contrées voisines : on y accourt également de la Grèce et dû l'Asie. Ceux d'Abidos, de Colophon, d'Éphèse, etc.. viennent en foule à Sestos offirir des vœux à Vénus. Les habitants de Leraqos , ceux de Tempe , tous les peuples qui sont entre la mer et le mont Cytheron, se rendent aussi dans ce temple pour adorer la déesse, et pleurer avec elle la mort de son malheureux amant.
Pendit le cours de ces fêtes, on çélèlire en
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même temps celle de TAmour, et l'on emploie un jour entier à cette cérémonie particulière : ce fut dans ce moment que les pirates abordèrent au rivage. Polydore est exposé dans la place publique avec les autres esclaves. A son aspect , la fête est interrompue : on s'empresse , gn^ accourt , on jette des fleui's sous ses pas ; les peuples croyaient voir l'Amour , qui , touché de leurs hommages , Venait se mêler à leurs jeux; mais Polydore, les yeux baissés, adressait lui*méme des vœux secrets au fils de Vénus: cette fête, où régnait l'allégresse, n'offrait à ses regards qu'un souvenir plein de douleur.
Cependant les chœurs commencèrent bientôt à paraître : les jeunes garçons et les jeunes filles qui les composaient, vêtus d'une robe blanche, s'avançaient à pas lents; et récitaient alternativement l'hymne sacré.
« Reçois notre hommage, disaient -ils d'abord ce tous ensemble^ dieu puissant qui commandes à « l'univers : toi qui donnas le feu céleste à Promé- « thée , toi qui sus régler .les éléments et débrouila 1er le chaos: ame de la nature, viens régner a parmi nous; quitte le séjour de Cythère pour fc habiter dans ce séjour. » *
« Loin de nous, reprenaient ensuite les jeunes a garçons, cette divinité malfaisante que les désirs ce précèdent, et que suivent les repentirs; le bon- « heur n'accompagne jamais ses pas: la jalousie, ff ' l'aigreur et le désespoir sortirent avec elle de la « boite de Pandore. O vous qui nous écoutez ,
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« gardez-YOus de la suivre : c'est un fantôme dan- « gereux, et les plaisirs qui composent sa cour « sont une image aussi trompeuse des vrais plai- « sirs. »
ce II est un autre Amour, répondaient les jeunes « filles, dieu favorable qui jadis habita sur la terre tf pendant le siècle de Cybèle , et que les vœux a des mortels ont quelquefois appelé des cieux : « l'innocence et la vertu relevèrent dans leur tem«a pie pour le bonheur des hommes: auteur de& a vrais biens , il les répand sur ses. adorateurs fidè- <c les. C'est lui qui soutient Tespoir au milieu des « traverses , et qui ranime la persévérance au com- « ble du malheur. O vous qui nous écoutez, hâ- « tez-vous de reconnaître son pouvoir, et croyez a qu'il est seul digne de votre culte. »
« Chère Carite, s'écria tout à coup Polydore, ce voilà le dieu que mon cceiu* veut pour maîtK ^ a et c'est pour vous que je l'implore. »
Ces paroles attirèrent de nouveau sur lui les regards du peuple : on le Considérait avec une surprise mêlée d'intérêt, lorsqu'un vieillard, perçant la foule, accourut à lui pour l'embrasser : «Hélas! « disait-il , voilà le fils que les Parques m'avaient « ravi, et que les Destins me renvoient touchés a de mes malheurs... Mais, que dis- je? quelle illu- « sion? Peuples de Sestos, pardonnez, j'ai vu, j'ai ce cru revoir mon fils dans cet esclave; ses traits. a m'ont fi'appé, mais cette ressemblance est un jeu « du hasard qui ne fait qu'irriter ma douleur» »
Nausicratès , en proférant ces mots , embrassait
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Polydorç; et cet infortuné, touché lui-même de compassion , oubliait ses maux en voyant ceux que sa présence venait d'irriter. Dans cet instant, le chef des pirates voulut les séparer l'un et l'autre; mais la vue de Polydore était trop précieuse pour jïausicratès : ce généreux vieillard paya sa rançon ^ et l'emmena sur-le-champ avec lui. Cependant le peuple , que la suite de cette aventure avait intéressé , bénissait Nausicratès , et lui recommandait son jeune esclave. Dès qu'ils* furent arrivés sur le rivage, le vieillard monta dans sa barque avec Polydore.
La ville d'Abydos, où demeurait Nausicratès, est celle qui vit donner le jour au jeune Léandre ; elle est bâtie en face de Sestos, de l'autre coté de l'Hellespont. Pendant le trajet, I^ausicratès considérait Polydore , et prévoyait avec douleur la surprise de sa malheureuse épouse, à la vue de cet esclave.
Elle était sur le rivage ; elle attendait son époux avec impatience, et déjà même elle accusait sa lenteur, lorsque la barque arriva. Nausicratès des«cend, sa vertueuse femme courait au-devant de ses pas; mais à peine eût -elle aperçu Polydore, que l'excès de son étonnement fit craindre pour ses jours : « Quel objet ! s'écria-t^elle ; que vois-je ! — « Rassurez -vous, ma chère Thémisto, lui dit le «e vieillard , le sort vous avait privé de votre fils , et « le ciel veut vous donner un adoucissement à c vos maux. » — « Non , disait-elle d'une voix lî tremblante, non, ce n'est point mon fils; ce
ET POLYDORË. IO7
« matin encore j'arrosais ses cendrés avec des li- € bâtions, de lait : ce nest pas lui, vous dis -je; « ses mânes ont traversé le Styz, et n'entendent « pas mes cris. »
Dès que Thémisto put écouter le récit de cette aventure , Polydore lui devint aussi cher qu'à son époux : ils ne pouvaient se lasser l'un et l'autre de le voir et de l'embrasser : quelquefois même ils le prenaient pour une divinité secourable qui venait soulager leiu* infortune. Polydore, ému de ce spectacle , partageait leurs(* sentiments : il essuyait leurs larmes, il en répandait avec eux; moins à plaindre lui-même , puisque, au milieu de ses maux , il jouissait du bonheur de faire des hem*eux.
Cependant il fallut gagner la maison : elle était placée aux portes de la ville. Polydore, en entrant dans cette cabane, se sentit pénétrer d'un saint respect : l'ordre et la simplicité qui y régnaient , retracèrent à ses yeux ce que l'on raconte de ces deux vieillards qui reçurent autrefois les dieux dans leur humble séjour.
Toute la richesse de ces deux époux consistait en un petit nombre d'arpents de terre qu'ils faisaient valoir de leurs mains, et en quelques trou* peaux dont ils allaient tous les ans vendre une par^ tie pendant les fêtes de Sestos. On confia tout à Polydore le lendemain de son arrivée , non comme à un esclave dont dn exigeait des soins, mais Gôtnme à un fils aimé que l'on voulait combler de biens.
La vigilance dd Polydore. et. êm attetiiions cou*
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tinuelles augmentèrent le revenu de ses maîtres : il passait tout le jour au travail : le matin dans les campagnes , il prévenait l'aurore , et le soir il ramenait les troupeaux à la maison; ensuite il en portait le lait aux deux vieillards , et sa vue leur rendait bientôt cette volupté pure que la tendresse fait naître , et dont son absence les privait Fun et l'autre.
Polydore trouvait ainsi dans Abydos cette vie pleine d'innocence , dont l'habitude et l'éducation lui avaient fait connaître le prix : il aimait ses nou* veaux maîtres presque autant qu'il en était aimé : il faisait leur bonheur ; ils auraient fait le sien , si Polydore, éloigné de Carite, avait pu goûter des plaisirs.
L'Amour a dans le voisinage de la ville un temple assez connu par toute la Grèce : il est bâti sur le haut d'une montagne où l'on prétend que le dieu se retira jadis en fuyant les cœurs perfides qui déshonorent son culte. Polydore s'y rendait tous les soirs à la fin de son travail; et tous les soirs il implorait la protection du dieu dont il n'avait encore éprouvé que les rigueurs.
Nausicratès avait à la suite de sa maison un jardin aussi simple qu'elle : on avait planté dans le fond un bosquet de myrtes, et la statue de THymen était placée au milieu. Nausicratès allait souvent la visiter , et remercier ce dieu tutélaire des bienfaits dont il l'avait comblé ; mais il y avait un jour de l'année destiné particulièrement à lui rendre des actions d^. grâces : c'était le jour qui avait