‹ Œuvres diverses de J.J. BarthélemyChapitre 37 sur 59 · ET POLYDORE. IO · texte numérisé non relu

ET POLYDORE. IO

vii commencer Fiinion des deux époux. Ils invitaient leurs amis à venir célébrer avec eux Fanniversaire de leur mariage : ils se couronnaient de fleurs^ ils offraient des libations de vin, et quelquefois même ils sacrifiaient une génisse où un chevreau.

Le jour de là fête , lorsque la cérémonie fîit achevée , les convives se retirèrent , et Polydore resta seul au pied de la statue : la niiit vint , et le sommeil le surprit. A peine eut-il cédé à cette impression bienfaisante , qu'un songe funeste vint alarmer ses esprits. Il crut voir la statue elle -même 's'animer tout à coup , et le dieu de l'hyménée , un flambeau à la main , lui montrer sa jeune épouse dans les bras d'un rival. Il frémit à cette vue: il se réveille* avec fureur. « Sort injuste! s'écria-t-il , ce vous me persécuter jusque dans les bras du som- « meil : le repos que la nature accorde aux plus <K vils de tous les animaux , n'est pas même un bien ce pour moi ! Non , ma chère Carite , je «connais « votre cœur: si vous vivez, vous m'êtes fidèle... « Mais quoi ! reprenait-il un moment après , ce songe c( n'est-il pas un avertissement des dieux ? Ah ! Caa rite , Carite , tu me trahis ! un autre a touché ton « cœur. Où trouver ce téméraire? j'irai le punir de « son audace. Quittons ces lieux : volons.... Mais « quoi! Nausicratès, Thémisto, pourrais -je vous a abandonner? malheureux que je suis! Pourquoi « faut -il que l'honneur et la reconnaissance me « retiennent, quand l'amoiiir et l'hyménée me rap- « pellenti »

Cependant un pouvoir secret le fit encore céder au sommeil, et le songe qui l'avait tourmenté lui présenta de nouveau son image accablante, a C'en (c est £siit pour cette fois , s'écria-t^l , je n'en dois « plus douter, Carite est infidèle : l'Hymen lui*^ « même a révélé ce mystère affreux : j'irai , j'irai « lui reprocher sa perfidie jusque dans les bras de « son amant. Je ne balance plus : l'amour le veut, « l'amour l'emporte. Dieux, qui voyez mes cornet bats, rendez justice à mon innocence, et com- « blez à jamais de biens le vertueux Nausicratès et « la* malheureuse Thémisto! »

Dès que le jour parut , Polydore chercha le long du rivage un vaisseau qui fît voile pour la Grèce. 11 ne fut pas long- temps à le trouver. La ville d'Abydos envoie tous les ans au dieu d'Épidaure des présents considérables, et le vaisseau qui devait les porter allait se mettre en mer. Polydore saisit cette occasion de retourner en Grèce : il se flattait de retrouver Carite auprès de la tendre Sterope ; et si ses espérances étaient trompées, après avoir embrassé Pisistrate , il devait se remettre en mer , et chercher Carite dans toutes les Gyclades.

Il partit dans ce dessein, et il ne s'éloigna pas sans regret du rivage : le souvenir de Nausicratès et de son épouse le tourmentait sans cesse : il implorait les dieux en leur faveur, et il leur souhaitait une meilleure destinée.

Les approches de la Grèce changèrent bientôt l'état de son ame.. Dès que le vaisseau eut abordé au rivage » Polydore , sans attendre le jour où l'on

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devait porter les présents au temple , descendit seul pour chercher les moyens de traverser en peu de temps le Péloponèse , et de se rendre à Corinthe.

Environ à un demi-mille d'Épidaure, un vieil* lard qui conduisait des troupeaux Farréta. « Jeune flt étranger, lui dit-il, si vous souhaitez d'entrer «r dans la ville , je vous conseille d'attendre jusqu'à « demain. Il faut traverser cette forêt, qui n'est « pas longue, à la vérité, mais dont les détours sont « obscurs et difficiles» Attendez jusqu'à demain , « vous dis-je ; déjà l'ombre descend des monta- « gnes , et déjà la fumée s'élève du toit des ha^ « meaux voisins : restez avec moi ; je vous offre du € lait pour votre repas et des feuilles fraîches pour « passer la nuit. » ^- a J'accepte votre offre , lui « dit Polydor^ : puisse Jupiter hospitalier vous en « donner la récompense! »

Ils s'avancent à ces mots : une nombreuse far mille vient au-devant du vieillard: on reçoit Polydore.avec joie: chacun s'empressait autour de lui , lorsque le vieillard , élevant la voix , lui dit : « Étranger, la ^ paix dont vous nous voyez jouir « n'a pas toujours régné dans ces climats : ce n'est « que depuis peu de mois et par la valeur d'un a seul homme, que nous avons acquis la sécurité c dans laquelle nous vivons.

« Il n'y a pas long-temps qu'il habitait dans ces « lieux un géant féroce conau sous le nom de Sin- « nis : ce brigand faisait périr tous les voyageurs « par le supplice le plus cruel. Sa force était si «prodigieuse qu'il pliait jusqu'à terre deux pins

« énormes ; et , après avoir attaché ses Victimes à « chacun de ces arbres, il les laissait aller à la ff fois l'un et l'autre, afin que le mouvement qu'ils « faisaient en se relevant déchirât les membres de c ces malheureux. Je fus moi-même le témoin du « dernier de ses crimes; et je le vis recevoir le juste « châtiment qu'il méritait. Ce souvenir me glace « encore d'e£froi. J'allais à la ville , et je traversais « la foret aussi vite que mon âge et mes forces « pouvaient le permettre, lorsque je rencontrai un « jeune homme qui accompagnait une femme du c même âge que lui : ils me demandèrent le che- « min, et m'apprirent qu'ils étaient Cretois. 3è «c m'éloignai d'eux en leur souhaitant toutes sortes «c de prospérités. Mais à peine eus-je fait quelques « pas , que je les entendis l'un et l'autre pousser « de grands cris : je me retournai. Le géant avait ce saisi le jeune homme , et le traînait par les chea veux : son épouse le suivait en implorant ce « barbare; mais, loin de toucher son cœur, elle ne c faisait que l'irriter davantage.

« A peine le Cretois avait perdu là vie, que « Thésée arriva dans ce lieu : il n'est pas possible , c continua le vieillard, que vous n'ayez entendu « parler de ce héros, qui fait aujourd'hui l'admic ration de la Grèce , et qui marche sur les traces tf d'Alcide : depuis la défaite du Minotaure , il a c fait mordre la poussière à plusieurs brigands n qui désolaient l'Âchaïe , et, quoique Egée son « père soit mort depuis un an , il préfère les cornk bats et la gloire des armes à l'éclat tranquille rt du trône.

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« Thésée arriva, comme je vous lai dit, dans « le moment que le jeune Cretois venait d expia rer: il attaqua le monstre; et, après lavoir dés a armé, il le fit périr par le supplice qu'il avait « lui-même inventé. Ce héros , après avoir tué le «géant, déracina lui seul les deux arbres qui c( avaient servi d'instrument à sa cruauté , afin dVf- « Êicer jusqu'aux traces de cette affreuse barba* « rie.

a J'étais resté à quelque distance, pénétré de (c douleur et d'effroi , lorsque je vis la jeune Crète toise qui rassemblait, en pleurant, les membres a épars de son époux : j'allai moi-même la soulage ger dans ce pieux office, et je la ramenai dans <c ma maison. Quelques jours après, elle fit élever « un tombeau dans le lieu où cet infortuné a perdu « la vie ; et tout auprès de ce monument elle en « a fait construire un autre pour un de ses frères a qui était mort, disait-elle, auparavant.

<c Dès que ces deux ouvrages ont été finis, on « a bâti dans le même endroit une cabane pour « elle; et depuis ce temps elle y demeure sans « cesse entre les mânes errants de son frère et de « son époux. Il Sd^t passer dans cet endroit pour « aller à la ville ; nous nous y arrêterons demain ce ensemble. Jeune homme, de tels exemples sont tf faits pour votre âge : si vous aimez la vertu et « la piété , celui*ci touchera votre cœur : présen- « temeiit allez vous reposer ; j'aurai soin de vous « avertir moi-même quand il faudra partir.- »

€ Ah! mon père, lui dit Polydore, qu'elle est à 1 8

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« plaindre , et qu'il est affreux de perdre ce qu'on (( aime ! i»

Polydore n'en dit p»s davantage; et bientôt après il se retira dans k chambre qu on lui avait préparée : le récit qu'il venait d'entendre faisait naître dans son esprit une foule de réflexions : a Quoi! s'écriait-il quelquefois en soupirant ^ Ta- <c mour ne fait que des malheureinc ! quand deux « cœurs semblent unis, il les sépare, ou du moins a il les Kvre aux tourments de l'absence, de f oublia <T de l'infidélité! De tous les présents des dieux, <c un cœur sensible serait-il donc le plus à crain- « dre? »

A la pointe du jour, Mentbès (c^était le nom du vieillard ) vint chercher Polydore ^ et ils se mirent en marche l'un et l'autre. « Peul^rre^ lui dit <x Menthes, en entrant dans la forêt, peut-être ne ff trouverons- nous pas la jeune étrangère dans sa ce cabane ; elle est obligée tous les matins d aller te à la ville pour chercher les provisions dont elle et a besoin; mais vous verrez les deux monuments « qu'elle a fait élever. »

Ils ne furent pas long-temps sans les apercevoir; ils étaient l'un auprès de l'autre dims un coin du bois qui s'était trouvé par hasard^ planté de cyjMcès ; c'étaient deux pyramides assee basses , surmontées de deux urnes de grès ; elles pottiiient une inscription. Polydore s'approcha de Tune, il y troirva ces mots : jiu malhetffrax Corèbe. Il s'approcha de l'autre; il y trouve «es Mvots : Au mathenreux l^ofydore.

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Il demeure sans voix : ses genoux tremblants, se dérobent sous lui. Menthes s'approche poiu* le secourir : dans ce moment , Polydore en fureur s'élance sur la colonne de Corèbe, comme si ses mains impuissantes avaient pu la renverser; mais les forces lui manquent , et il tombe de l'autre côté sur le monument qui porte son nom.

Cependant l'étrangère arrive de la ville; elle aperçoit le vieux Menthes; elle vient à lui. Quel spectacle pour elle! un homme appuyé sur le tombeau de Polydore! son visage tourné contre terre ; il se relève , Carite le voit ; « Cher époux , rt s'écria-t-elle , est-ce toi que je i^trouve, est-ce « ton ombre plaintive qui sort de ce monument ? » Polydore, sans lui répondre, s'approche d'elle, il la saisit , et il allait la poignarder devant la tombe de Corèbe , si Menthes n'eut arrêté son bras. Carite effrayée de sa rage tombe évanouie à ses pieds , et sans doute la douleur seule allait trancher sa vie , sans les secours empressés du vieillard.

Carite fut long-temps à revenir, de son évanouissement, et ce danger lui rendit toute la tendresse de Polydore : la jalousie l'avait aveuglé, mais la présence du péril , le spectacle de la mort , là crainte de perdre Carite, tout le rendit à lui-même, à son amante , à l'amour : il ne vit rien ; il ne croyait plus rien. Carite en ouvrant les yeux se trouva dans les bras du plus tendre de tous les < hommes.

« Laissez *moi, disait-elle, laissez-moi périr. Po«c- « quoi me rappeler à la vie? Ce que j'aimais ne « m'aiiixe plus : ù Polydore, tu me crois conpai^le;

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« il ne njc imanquatt plus que cette infortune pour u avoir épuisé toutes les rigueurs des dieux ! » .. ce. Rassure-toi , lui disait son époux, les filles de ^ l'Érèbe tourmentaient mon cœur, elles versaient <c dans- mon ame le poison de la jalousie; mais j'ai « cru voir, j'ai vu tous les dieux ensemble dans M un de tes regards; les Euménides cèdent à leur « puissance; je t'aime, je t'adore, chère Carite : « mais, que dis-je? ton amant n'est plus digne de « la lumière. 3'ai pu te soupçonner! j'ai pu !.... Non, « ne le pense pas; mon cœur ni ma raison n'ont « point de part à cet affreux délire....» — -«Ecoute- « moi , interrompit Carite , et permets à ton épouse « de se justifier: » — «Toi, lui dit Polydore, te jiis- « tifier! ah! de quoi?* d'un crime imaginaire que « mon amour dément? Te justifier! toi coupable! « non , tu ne Tes pas , et tu ne peux pas l'être. Je « ne veux rien entendre, je ne veux rien savoir, «c je te retrouve, et je te retrouve vertueuse. Oui, « tu m'es fidèle , j'en crois mon amour, mes re- « mords, mon cœur, ta présence, tes yeux.» — « Écoute-moi, lui répondit en souriant Carite, tu ft me crois innocente et tu m'as cru coupable : je c ne te condamne point, je ne me plaindrai point « de ton injustice, elle m'a fait connaître ton amour.» «Ah! venge-toi, s'écria Polydoi*e. » — «Eh! de «qui? s'écria Carite.» A. ces mots, ils se jettent dans les bras l'un de l'autre; leurs larmes se confondent ensemble; leurs caresses n'étaient interlompues que par leurs soupirs, ou par les sanglots de Polydore ; et cependant Menthes, attendri de ce

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spectacle , remerciait les dieux, dont la sagesse et la bonté se font toujours connaître.

Après les premiers instants, et dès qu'ils eurent retrouvé l'usage de la voix, Carite s'adressant à Polydore : « Si tu ne veux pas , lui dit-elle , que «je me justifie, écoute au moins le récit de mes « malheurs. Regarde ce tombeau que mes mains « avaient élevé à ton ombre errante : hélas! je croyais « t^avoir perdu pour jamais, et je rendais à ta mé- « moire un hommage qui me faisait encore sup- « porter la vie. Te souvient - il de ce moment où «r des pirates nous séparèrent? Je te vis arracher M de mes bras, et entraîner sur un autre vaisseau : ((le moment qui venait de nous réunir, nous re- « plongeait dans de nouveaux malheurs. A peine le « destin te rendait-il à mes soupirs , et j'étais prête « à gémir encore dans les horreurs de l'absence. « Séparation funeste! mon cœur se déchirait, et je « sentais que mon ame s'échappait pour te suivre.

tf J'avais espéré du moins que nos ravisseurs ne « se quitteraient point dans le trajet , et qu'ils nous «t exposeraient sur le même rivage. Contente dans ff mon malheur de ne pas perdre de vue le vaisseau et qui te portait, je me plaignais moins de la rigueur <i de ma destinée, quand tout à coup les flots en « courroux me firent trembler pour tes jours. « J'implorais à grands cris la protection de Vénils : t( j'appelais à ton secours le dieu dont nous portons « les chaînes; mais vainement ton amante en larmes « attestait leur puissance : ô souvenir affreux! ton « vais^au disparut, entraîné par la fureur des

« vagues , les abymes se fermèrent , et les cris de « mes conducteurs m'apprirent qu'il n'était plus « d'espoir pour leurs compagnons ni pour mon (c époux.

n Je ne te peindrai point ma situation^ je ne te M dirai pas même ce qui se passa dans les premiers « moments sur le vaisseau : éperdue , égarée , pou- « vais-je le savoir? J'appelais la mort, et elle se « refusait à mes cris : j'avais voulu la chercher dans c( les flots , une pitié cruelle m'avait sauvé malgré fc moi de ma propre fureur. Il fallut vivre; on m'y a obligeait : je vécus dans l'espérance d'élever un « jour un monument à ta cendre, et de l'arroser « sans cesse de mes larmes.

« A. quelques jours de là nous abordâmes en « Crète : je fus vendue comme esclave dans la ville « de Gnosse à un vieillard nommé Phorbas. Son « humeur me parut assez facile : simple et doux, <c il était porté à la bienfaisance et à l'humanité ; « mais Xantippe, sa femme, était aussi impérieuse « que Phorbas l'était peu : heureusement elle m'é- « loigna elle-même de ses yeux, en me donnant « pour mon travail une partie de ses jardins à « cultiver.

« Le premier .essai de mes forces fut de construire (c un petit tombeau de gazon, dans un bosquet « écarté : dès qu'il fiit achevé, j'appelai par trois Ci fois l'ombre de mon cher Polydore , et je con- « jurai les dieux du Styx de se contenter de ces « vains honneurs.

« Je finissais à peine de te rendre ces faibles

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ce devoirs, lorsque j'entendis du bruit à mes cotés: « je i^0rd^i précipitaj^ament , je n aperçus rien, <r et je retournai à ipon travail ordinaire.

(c Tous les inatias l'aurore lue surprenait au pied « de ce mouument : je t'appelais 4 grand cris, et a je laissais au moins un libre cours à mes larmes. « Un jou;*, en arrivant dans ce lieu , j'aper^jus le « reste d'un sacrifice : on avait offert quelques lim bâtions; et une brebis noire, victime ordinaire <c d'Hécate , arrosait le tombeau de son sang ' je c( m'approchai. Qui que tu sois, m'écriai-je., à qui « je dois ce biepÊiit, sois assuré pour jamais de ma « reconiiaissauce.

€c Comme j'achevais de proférer ces paroles, a Corèbe s'avanra, Corèbe, fils de Phorbas : c'était « lui dont les mains généreuses avaient offert ce « sacrifice : Ah! seigneur, lui dis-je en tombant a a ses genoux, puissiez -vous recevoir le pri^ de a votre piété. Pendant ce discours, Corèbe s'em- « pressait de me relever : j'aperçgs qu'il avait les « yeux mouillés de larmes. Il fut long-temps sans c( me répondre : il me parut interdit, tremblant, « et tout à coup il tomba lui-même à mes geno^ix* a Je ¥<Hilus fuir : Arrêtez, mè dit-il, riiommage que a je vous rends n'est indigne ni de l'un ni de l'autre, a Ecoutez-moi, vous connaîtrez Corèbe; vous le a plaindrez , et vous direz peut-être : Il étaijt digne » d'-ua meilleur sort.

«J'obéis à sa prière: je restai. Corèbe, après « avoiâ- essuyé ses larm^, commença ainsi son « discours : La confiance qu'inspire^ dit-OH,Ja Jten-

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n dresse , les plaisirs de Tunion et de Tamitié sont « des biens inconnus à mon cœur. Oti a pris soin , « depuis que je respire, d'écater de la maison de « mon père tout ce qui pouvait faire naître des « sentiments dans mon ame : sans liaisons, éloigné « de tout, ignoré du monde, je m'ignorais raoi- « même. Mais, hélas! je vous ai vue, aimable a Carite , et depuis ce moment l'univers a pris à « mes yeux une face nouvelle : jai connu le besoin « d aimer en même temps que j'en ai connu la *t douceur. 'Oui , je vous aime : ce discours vous A blesse, je le sais : rassurez- vous , je n'offenserai « pas davantage et votre tendesse et votre constance.

a Je suis instruit de vos malheurs. J'étais avec « mon père lorsqu'il vous acheta dans la ville de « Gnosse : frappé de vos attraits, je m'informai des ff marchands qui vous avaient vendue , quelk « était votre patrie et votre sort : ils me répondi- « rent qu'ils vous avaient surprise sur les rivages « de Naxe; que lorsqu'ils vous trouvèrent vous « étiez avec un homme qui depuis a péri dans les ce flots, et dont vous pleuriez continuellement la «c perte.

« Touché par ce récit, entraîné peut-être par « un penchant invincible , je vous suivis, j'obser- « vais vos pas. Depuis deux mois que vous habi- « tez ce séjour j ai été le témoin de vos larmes, « j*ai partagé votre douleur : elle a redoublé mon « amour, mais je la respecte, et mes feux seraient « toujours demeurés dans le silence si mon cœur « avait pu se contraindre. Pardonnez-moi cette of-

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« fense involontaire, et ne haïssez point un mal- « heureux qui n'a pas du moins mérité votre haine. « Ma haine! lui répondis- je , ah! ne la craignez Cl point : non , je ne pui^ haïr le bienfaiteur de tf mon époux ; les devoirs que vous venez de ren- « dre à son ombre m'inspirent pour toujours h « plus vive reconnaissance; mais mon cœur ne « peut rien de plus, il est tout entier à l'objet « dont j'honore ici les mânes, et j'emploierai le «a*este de mes jours à pleurer son trépas. Écou- « tez-moi à votre tour : vous aimez la vertu , votre « cœur est pur : écoutez, et vous verrez quels fuie rent mes engagements et quels sont mes devoirs.

« Je lui peignis alors, continua Carite, l'histoire « de nos amours et de nos malheurs; je me disais « à moi-même que si je lui présentais ce tableau « fidèle, c'était dans la vue de lui ôter tout espoir : « mais, te le dirai-je? je me trompais : oui, j'allais « parier de toi , j'allais me rappeler des moments « bien chers à mon souvenir, il n'en fisdlait pas « davantage. Hélas ! depuis notre séparation , si le « nom de Polydore était sorti de ma bouche , des « objets inanimés, les échos seuls, avaient pu i'en- « tendre; un cœur sensible allait m'écouter, et « peut-être verser des pleurs sur le tombeau de « mon époux. Dans le temps que j'achevais mon « récit , j'entendis mes compagnes qui m'appelaient «c au travail, il fallut s'y rendre: je laissai Corèbe « dans le trouble et dans l'agitation.

« Je retournai le lendemain, comme à l'ordi- « naire^ au pied du monument; j'y répandis des

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« fleurs que je venais de cueillir , et j'adressai quelce ques prières aux dieux de la nciit ^ sans que per* ^ sonne vint m'interrompre ; je continuai les jours « suivants. Je m'applaudis en secret de n y plus c( voir Cor^e, et je me flattais que mou récit « avait éteint son amour. Dans ce même temps on « me donna des occupations nouvelles ; mes maîc( très me rappelèrent dans l'intérieur de la mai- « son , et mon emploi dans les jardins fut rempli <( par une autre esclave. Je ue le quittai pas s^s « regret : j'avais peur qu'on ne découvrît la retraite ce où j'allais honorer tes cendres ; mais le sort , « toujours constant à me p^sécuter, me préparait «r encore de plus grands malheurs.

« Phorbas invita quelque temps après ses amis « à un festin magnifique. Dans le moment où je « m'occupais comme les autres des apprêts nécesa saires, un des conviés crut reconnaître à ma « voix que j'étais étrangère, et il s'approcha pour (£ me demander quelle était ma patrie.

f< Je lui répondis que j'étais Athénieniie, née « libre et réduite à l'esclavage par ime «uite oonce «lante d'infoi;tuBes. Comme je proférais ces oiots, « j'aperçus que ses yeux étiiK^elaient de colère : (c jefr^nis; quand tout a coup ce furieux , s'adres- « sant à Pludrbas: Téméraire! lui dit -il, comment <c une esclave née chez ces nations impies trouve- « t-elle un asile dans votre maison ? Avez-vous oucc bllé les raisons que la Oète a de frémir au nom « seul d'ufi Athénien ? Ne savez- vous plus que ces « peuples ):)erfides ont fait périr lâchement le gé-

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