ET POLYDORE
« nérciîx Androgée; qu'ils ont violé la paix que « le roi leur avait accordée après cet attentat; « qu'ils ont tué le Minotaure, et qu'enfin Mines « indigné veut que tous ses sujets partagent son « ressentiment , et donnent sans distinction la mort tf à tous les Athéniens qui sont en leur pouvoir? « Qu'on me livre à l'instant cette esclave, ou je a dénonce au roi votre crime et votre audace.
<c Sage Lycophron, dit Phorbas, Jupiter con- « naît mon cœur ; j'ignorais ce que l'aveu de cette « esclave vient de nous apprendre : je croyais que « l'île de Naxe l'avait vu naître ; les marchands qui « me l'ont vendue m'en avaient assuré. Mais, puis* « qu'elle a reçu le jour dans un climat odieux , je « ne m'oppose point à votre juste colère, et je la a remets en votre pouvoir: le prince Crète vous (< était cher, vous aviez élevé son enfence, votre c( courroux est légitime...
« Déesse de la vengeance, écoute-moi, inter*» « rompit Lycophron : je ne demande que le temps « nécessaire pour purifier cette victime impie, et « je jure que bientôt j'irai la sacrifier moi-même « au tombeau de mon cher Androgée.
« On me fit saisir aussitôt par les autres escla- « ves, et mes compagnons, devenus mes bouri( reaux , m'entraînèrent dans la maison du barbare « Ly(X)phron.
« O mon cher Polydore ! avec quelle impatience cr ton amante attendait le coup qui devait la re- (c joindre à toi ! J'envisageais la mort comme la fin « de mes maux ; elle était trop lente au gré de mes
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« désirs. Cepeudaiit on préparait les cérémonies « de Texpiation; car dans le cœur des Cretois « l'outrage se joint à la cruauté :. non contents ^'^ « d'immoler tous les Athéniens à l'ombre d'An- ^^ « drogée, Us les regardent comme des victimes « impures dont les eaux lustrales doivent effacer « auparavant les taches.
« Quand les préparatifs furent achevés , on vint « m'arracher du lieu où Ton m'avait renfermée. A « l'instant, on me conduit au tombeau d'Andro- « gée : le peuple accourt à ce spectacle , et tons « les habitants de Gnosse sortent de la ville pour « y assister. J'approche de l'autel ; le prêtre s'arme « du fer sacré : Lycophron lui*mérae saisit un poi- « gnard. Dans ce moment , un tumuke affreux « trouble le sacrifice : Lycophron y vole. £n même tf temps, une troupe de gens armés se jette sur « les sacrificateurs : on me saisit ; on écarte la mul- « titude , et deux de mes libérateurs me portent , « eu courant , jusque sur les bords de la mer. Bien- « tôt ils m'obligent de monter sur un vaisseau « qui les attendait à l'ancre : on coupe les cables , « et j'aperçois de loin, sur le rivage, le peuple qui <c poussait vers le ciel des cris inutiles.
« Surprise, interdite, j'ignorais encore à qui je « devais ce bienfait, lorsque Corèbe parut. Belle <c Carite, me dit- il, ce moment est le seul ou les « destins m'aient regardé d'un œil Êivorable : dis- « posez de votre sort; voyez où vous voulez tourne ner vos pas : la seule récompense que mon cœur «c vous demande est de pouvoir vous y conduire.
ET POLTDORE. laS
«c ^e ci*aignez poiut les transports d'un amour «i vnalheureux , mon respect l'a condamné depuis m long-temps au silence.
*c Trop généreux Corèbe , lui dis-je alors,, croyez
« du moins que la reconnaissance est un sentiment
f< qui ne coûtera pas à mon cœur : mais quel sera
« désormais votre sort? oserez-vous reparaître en
« Crète après cet éclat malheureux ? — Ne songez
« point aux suites de ma destinée, me dit-il; les
«c amis qui m'ont prêté leurs secours ne m'aban-
« donneront pas. Mais quoi! pouvez- vous me
« plaindre, et mon sort n'est-il pas assez doux?
« Je vous ai sauvé la vie , je n'ai phis rien à crain-.
« dre , et je défie .désormais la colère des dieux.
<c Je priai Corèbe de me conduire au rivage « d'Athènes. J'allais attendre près de ma mère la « fin d'une vie malheureuse, lorsqu'une tempête <c plus violente que celle qui nous avait séparés tf quelques mois auparavant , brisa notre vaisseau « sur les côtes d'Épidaure. Corèbe , seul échappé « du naufi*age , me tira de ce péril : il me saisit par « me^ vêtements et m'entraîna sur le bord de la a mer: c'était la seconde fois que son courage « avait sauvé mes jours.
« Je te l'avouerai , mon cher Polydore , je ne vis « plus Corèbe qu'à regret; j'étais fâchée d'avoir « reçu ces bienfaits d'un autre que de toi : tant « d'obligations devenaient presque un fardeau, « et je lui enviais pour toi seul le bonheur qu'il « avait eu de m'arracher à la mort. Cependant , <ç. plus le généreux Corèbe m'avait comblée de
126 CABITE
c( soins, et moins il songeait à m'en demander le a prix. Nous étions demeurés l'un et l'autre daus « un hameau voisin du rivage ; des pécheurs qui a l'habitaient nous avaient donné les secours dont « nous avions besoin. Corèbe s'aperçut de la conce trainte où j'étais avec lui : Vous êtes bien éloia gnée de me connaître encore, me dit-il un jour : « je ne sens que trop d'où naît votre embarras; ce né doutez pas que je ne l'eusse terminé déjà, ce si mon secours ne vous était pas nécessaire dans <c un climat étranger. Dès que je vous aurai remise ce entre les bras de votre mère; je m'éloignerai ce de vous pour jamais, et je vous délivrerai d'un ce aspect qui vous gêne. Ne cherchez pas à me dé- « tourner de ce projet, peut-être croiriez-vous le « devoir : je sors pour vous épargner une réce ponse , et , si vous êtes sensible à mon attachece ment, vous ne m'en parlerez plus lorsque je ce paraîtrai devant vos yeux.
ce En effet, il sortit ensuite, et depuis ce mo- <c ment il évita de se trouver seul avec moi. Quelce que temps après , nous partîmes pour Epidaure : (c nous allions y chercher les moyens de nous renée dre promptemeut à Corinthe, afin de passer de ce là dans TAttique. A l'entrée de la forêt , nous « rencontrâmes le sage Menthes, qui nous enseigna ce le chemin; mais bientôt après, le géant Sinnis (c fit périr Corèbe par le supplice le plus cruel : ce je vis expirer mon libérateur, sans pouvoir lui (c donner d'autres secours que mes larmes. Il est « mort : je t'avais perdu , mon cher Polydore ; mes
. ET i»olVdore. la^
c< faibles mains élevèrent un tombeau à ta cendre « et aux mânes plaintifs de Corèbe. Ces lieux me « devinrent ensuite trop chers pour pouvoir les « quitter : je voulais y rester jusqu'au dernier mo- « ment de ma vie. »
Carite finit en cet endroit un récit que les larmes de Polydore avaient souvent troublé. Illusion trop sensible pour un cœur tendre ! Il avait craint pour les jours 'de son épouse, quoiqu'il la tint entre ses bras. Le cruel Lycophron l'enflammait de fureur ; il se représentait ce barbare levant le fer sur Carite t et lorsqu'il se peignait ensuite à lui-même son injustice et sa cruauté, il se trouvait mille fois plus coupable : le sort de Corèbe avait touché son cœur; il lui donna des larmes, et Carite essuyait ces pleurs que Polydore versait pour son rival.
jadr CARITS