‹ Œuvres diverses de J.J. BarthélemyChapitre 40 sur 59 · ET POLYDORE. I · texte numérisé non relu

ET POLYDORE. I

Le temps n'en était pas encore fixé; Polydore au désespoir, abandonné des dienx et des hommes, et poursuivi tout -à- tour par les uns et par les autres , en butte aux traits du sort , à l'injustice , à la férocité , ne voyait plus de ressource , il n'en trouvait plus, il n'en voulait plus; la mort était le seul bien qu'il désirait; mais la mort ne vient jamais au secours des malheureux lorsque les malheureux l'appellent.

Polydore avait passé plusieurs jours dans cette situation, lorsqu'un événement imprévu vint lui rendre un rayon d'espérance : un bruit confus frappe ses oreilles , il apprend que la ville est en rumeur; il s'avance, il s'informe, tout paraît en alarmes : les femmes , les enfants , les vieillards , chacun à l'envi sort de sa maison. Polydore , qui croit que le peuple est prêt de s'assembler, espère qu'à la fin il pourra se faire entendre ; mais lorsqu'il se présente dans la place publique, ses cris sont étouffés par ceux de la multitude : une importante affaire ne permet pas de l'écouter. L'ennemi approche de la ville, et jamais Épidaure n'en eut à craindre de plus formidable. Les Athéniens, toujours poursuivis par Minos , avaient envoyé vainement cette année leurs présents ordinaires au temple d'Esculape : le roi de Crète avait exigé qu'on leur fermât l'entrée du port , et les Athéniens , indignés de cet affront, venaient pour en tirer vengeance avec une flotte considérable.

Polydore ne doit plus rien attendre de l'équité ni de la compassion des peuples d'Épidaure ; leur

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intérêt personnel les occupe trop en ce moment : mais le ciel lui offre une ressource dans l'armée de ses compatriotes : peut-être l'effort de son courage délivrera Carite? peut-être il tirera vengeance de cette ville perfide qui Ta privé de son amante? mais du moins la gloire de ses armes le rendra digne d'elle; il part. Il sort de la ville, et il s'engage par des serments redoutables à rie plus s'en approcher que les armes à la main.

Son premier soin fut d'aller retrouver le fidèle Menthes : le vieillard , en le voyant paraître , accourut pour l'embrasser; ses enfants tombent aux pieds de Polydore, comme aux pieds de leur bienfaiteur : mais lorsque Menthes étonné l'interroge sur le sort de Carite , ce malheureux amant ne lui répond que par des pleurs. Il apprend enfin au vieillard les malheurs qu'il vient d'éprouver, la perfidie du grand prêtre , le dessein qu'il a pris d'en tirer vengeance, et les moyens qu'il a résolu d'employer. Menthes le confirme dans ce projet, et lui promet de chercher à l'instant une barque qui puisse le conduire à l'armée navale des Athéniens.

Ils marchèrent long -temps sur le bord de la mer sans pouvoir ^n trouver : les pêcheurs qui se tiennent ordinairement sur ses côtes , intimidés par la présence des ennemis , s'étaient retirés dans des anses inconnues, et craignaient de s'exposer au courroux des Athéniens. Cependant les prières de Menthes, dont la sagesse et la vertu se faisaient respecter parmi les habitants grossiers de ces bords, déterminèrent un d'entre eux à transporter Polydore dans la flotte ennemie.

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A l'aspect des premiers bâtiments , Polydorc seutit une émotion secrète ; l'idée de se trouver au milieu de ses compatriotes le remplissait de joie : il s'étonnait lui-même de goûter un bonheur dont Carite n'était pas témoin; mais l'espérance (le la voir bientôt le partager à son tour le consolait ensuite, et le rassurait lui-même sur ses propres sentiments.

Dès qu'il put faire entendre sa voix, il s'écria qu'il était Athénien et relégué sur ces bords par un enchaînement de malheurs ; qu'il demandait à servir dans l'armée, et que la connaissance qu'il avait du pays rendrait peut-être ses conseils utiles. Comme il finissait ces mots, les Athéniens détachèrent un esquif qui vint le prendre sur son bord; et le pécheur regagna la côte.

La singularité de cette aventure surprit les Athéniens : Polydore leur devint suspect. Persuadés que ce n'était qu'un espion envoyé par les ennemis, ils résolurent à l'instant de le conduire à leur chef : en attendant , Polydore est chargé de chaînes , et cet infortuné retrouve parmi ses compatriotes les mêmes traitements qu'il avait essuyés au milieu des pirates.

Le général de l'armée des Athéniens était sur son bord, entouré des principaux officiers de la flotte , lorsqu'on amena devant lui le jeune Polydore. Abattu par ce dernier coup, le malheureux se couvrit la tête de son écharpe, il ne voulait plus regarder la lumière , le jour lui devenait odieux. « Réponds -moi, lui dit le chef des Athéniens, si

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« notre patrie t'a vu naître, quel est le père à qui « tu dois la naissance?.... » — « Qu'entends-je! s'é- « cria Polydore, quel son de voix!.... C'est vous, (f c'est vous sans doute, c'est mon père que je re- (( connais, et je tombe à ses genoux. »

« Mon fils , s'écria Pisistrate ! . . . . Eh quoi Po- « lydore!.... Le monstre de la Crète? — Il serait u échappé! Oui, c'est lui, c'est mon fils. Athéniens, (( partagez mon bonheur; c'est mon fils, c'est mon « fils ; les dieux me l'ont rendu. » — « Les voilà donc « justifiés, disait Polydore, ces mouvements secrets « de mon cœur ; j'ai retrouvé mon père sous un (c ciel étranger : mes maux vont finir, je n'ai plus a rien à redouter. »

Leurs transports furent interrompus par les sanglots de tous les assistants : cette nouvelle se répandit bientôt dans toute la flotte ; les officiers , les matelots , les soldats , tous venaient à l'envi partager la joie d'un chef qu'ils aimaient.

Apres ces premiers moments, Pisistrate se retira avec son fils, et lui demanda en l'embrassant le récit de ses malheurs. «Qh! mon fils, lui dit -il, (( après l'avoir entendu , quels que soient les coups cf dont les dieux vous aient fi:*appé, gardez -vous « de désespérer jamais de leur bonté ; les maux fi qu'ils répandent sur les hommes ne sortent de « leurs mains qu'à regret , mais leur clémence et « leurs bienfaits sont des trésors inépuisables , le a repentir les touche, le malheur les désarme , le « désespoir les aigrit : en butte comme vous à tous c( les traits du destin , j'éprouve les caprices de la

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(( fortune; elle m'avait élevé jusqu'au faite des hon- « neurs : j'ai vu sans m'en éblouir les biens dont « elle me comblait ; j'essuyai sa disgrâce , et je « soutins alors l'adversité. Le choix de ma patrie « m'a remis ensuite à la tête de mes concitoyens. « Egée était mort ; Thésée , son fils , jaloux de la « gloire des héros , abandonne le sceptre pour a suivre les traces d'Hercule. La guerre s'allumait ; « les peuples sont venus m'arracher aux douceurs « de la retraite , et je leur ai saciifié mon repos. « Voilà ma vie : elle est prête à finir, et le destin en « a marqué tous les moments par une suite de vice cissitudes : inébranlable au milieu des orages, j'ai « toujours eu pour moi la vertu, et le secours des « dieux, dont le devoir est de la protéger.»

« Mon père, lui répondit Polydore, vous ne me « parlez point de la tendre Stérope : quel est son « sort en votre absence ? Dieux ! que votre départ « a dû lui coûter de larmes!» — «Ah! mon fils, a reprit alors Pisistrate , quel triste souvenir vous « rappelez à mon cœur ! Stérope n'est plus. ...» — a Elle n'est plus ! . . . interrompit Polydore en «pleurs.» — ce Hélas, continua Pisistrate, pensez- « vous qu'elle ait pu survivre aux atteintes qui « l'ont frappée? Le jour qui vit enlever Carite de « ses bras fut le dernier de ses jours : son ombre «plus heureuse a rejoint aux enfws l'ombre de « Chérephonte , et leurs cendres entremêlées re- « posent dans le même tombeau : ne plaignons « plus sa destinée ; la mort a été pour elle le plus « grand de tous les biens, puisque la vie, quand

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« on a perdu ce qu'on aime , est le plus grand de « tous les maux. »

tf Hélas! s'écria Polydore, jugez des tourments qiii « déchirent mon cœur! Jai perdu Carite, et peut- « être un barbare lui a ravi le jour. » — «Je partage <K vos craintes , lui dit Pisistrate : il ne tiendra pas « à moi de les finir ; je servirai votre amour en « servant ma patrie. J'ai dififéré jusqu'à ce moment « à ordonner le débarquement des troupes ; j'ât- « tendais encore quelques bâtiments que la tempête c avait écartés des autres ; tous sont enfin rassem- « blés : demain, à la pointe du jour, on donnera le a signal de l'attaque; vous commanderez les troupes « qui doivent assiéger la ville par terre , pendant ce qu'avec la flotte Ressayerai de forcer le port. »

La nuit n'avait pas encore replié ses voiles , lorsque Polydore , plein d'impatience , vint prier son père de donner l'ordre du débarquement.

Pisistrate , en l'accordant à sa prière , applaudit à son courage; mais en même temps il lui donna pour conseils deux officiers sages et connus daas l'armée : Cléobule et Démocède partirent avec Polydore. Le débarquement se fit sans obstacle ; et à la pointe du jour , les troupes se présentèrent en bon ordre devant les murs d'Épidaure.

A cet aspect , les citoyens effrayés volent sur les remparts : une longue paix les avait retenus dans l'indolence et dans l'oisiveté ; peu accoutumés aux travaux de la guerre, ils en craignaient d'avance les dangers et les fatigues. Polydore profite de leur consternation pour donner l'assaut; mais à peine

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savance-t-il aux pieds des murs, que ces peuples abattus viennent déposer leurs armes à ses pieds ; on lui ouvre les portes ; on implore sa clémence , et Polydore entre en vainqueur dans cette ville où il avait essuyé l'injustice et Topprobre.

Cependant le grand prêtre , renfermé dans Tintérieur du temple, refuse d'en ouvrir Tenceinte, et se prépare à le défendre : c'était lui que Minos avait employé pour engager les peuples d'Épidaure à outrager les Athéniens ; il redoutait à présent leur colère , et il voulait se soustraire à leur vengeance.

Polydore y vole; il emmène Cléobule avec lui, pendant que Démocède va soumettre le* reste de la ville et faire ouvrir l'entrée du port à la flotte de Pisistrate.

Le jeune amant arrive aux portes du temple :

en vain le grand prêtre veut résister à ses efforts : Polydore s'avance et renverse tout ce qui s'oppose à son passage; Cléobule avec les Athéniens le seconde, et massacre tous ceux qui veulent combattre encore ; le grand prêtre succombe enfin lui-même ; il se rend à Cléobule , et bientôt on le met dans les fers.

Cependant Polydore avait disparu : ses soldats le cherchaient en vain dans l'enceinte du temple, et Cléobule inquiet commençait à craindre pour lui des embûches secrètes, lorsqu enfin on le vit reparaître les armes à la main : éperdu , furieux , il lève son épée sur le grand prêtre: «Rends -la « moi , disait-il , rends-moi Carite , ou ce fer va te « punir à l'instant de toutes tes perfidies. »

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a Arrête, dit le grand prêtre; je te jure par le « dieu de ces lieux que le sort de Carite m'est ince connu : elle me fut enlevée le jour même où je «te l'avais ravie; depuis ce moment j'ignore sa (c destinée : qu'Esculape me punisse si la vérité « n'est pas dans ma bouche.» — « Parjure! lui réc<. pondit Polydore, tu abuses toujoiu*s du nom ce respectable des dieux : reçois le prix de tes force faits. » A ces mots , il lève une seconde fois son épée ; mais dans le même instant un de ceux qui s'était trouvés dans le temple, et que les Athéniens avaient chargés de fers , élève sa voix , et s'écrie : ce O mon*ami, ô mon cher Polydore! est-ce vous ce que je retrouve?» Polydore s'arrête, et reconnaît Straton , ce généreux Cretois qui lui fit revoir Carite lorsqu'il en avait perdu l'espérance. Il court à son ami, il l'embrasse et détache ses chaînes. ce Ne craignez rien pour Carite , lui disait Straton ; ce c'est moi qui l'ai dérobée aux transports du grand ce prêtre.» — «Ah! mon ami, répondit Polydore, ce quels bienfaits, quels services, et comment pouree rai-je les reconnaître? Mais où est-elle? que faitce elle ? Allons la voir , courons ; vous allez donc ce me la rendre une seconde fois. »

En disant ces mots , ils s'avancent ensemble : Straton avait confié le sort de Caiûte à une femme pauvre retirée dans un bâtiment intérieur du temple , et inconnu au grand prêtre. Carite y était renfermée depuis le jour malheureux où son amant fut encore séparé d'elle. Cependant elle entend l;i voix de Polydore. ce C'est lui, disait-elle!.... Cher

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« époux !....» Mais déjà Polydore était dans ses bras. (( C'en est fait, s'écriait41, les dieux se sont lassés « de nous persécuter ; le sort nous a réunis pour i( jamais. »

Polydore raconte à son amante tout ce qui s'est passé depuis leur séparation : la perte de Stérope replongea Carite dans les larmes; mais Polydore les essuyait, et la présence d'un amant si tendre adoucit au moins sa douleur : ils sortirent tous du temple ' pour aller rejoindre Pisistrate. Dans le chemin, Polydore demandait à Straton quel événement ou quel malheur l'avait éloigné de son pays. c< La pitié que votre sort m'inspira , lui réc< pondit Straton , fut la seule cause de mon exil : « mes compatriotes l'apprirent, ils m'en firent un (( crime; poursuivi par eux, je suis venu dans ce « temple pour me mettre à l'abri de leur ressen- « timent : j'y demeure depuis deux ans. Dans le (c tumulte qu'excitèrent l'autre jour les artifices du « grand prêtre , et votre juste colère , je reconnus « Caritè , et je vous vis arracher de ses bras : heurt reux , puisque j'ai pu par mon secours vous la « conserver une seconde fois. »

Lorsqu'il eut fini ces paroles, les deux amants firent éclater toute la reconnaissance qu'ils devaient à cet ami généreux. Cependant Pisistrate était descendu dans la ville, et il s'avançait au milieu des acclamations du peuple et des soldats. Carite court au devant de lui , et se jette à ses pieds ; il la relève, et la serre entré ses bras en la nommant sa fille, ensuite il dit à Polydore , qui embrassait aussi

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ses genoux : « Assez et trop long-temps les destins « ont retardé votre bonheur ; ne différons plus un « hymen que les dieux béniront sans doute. » Les acclamations redoublent ; tout applaudit à l'union prochaine des deux amants. Cependant Pisistrate entre dans le temple ; il dépose le grand prêtre , et nomme pour lui succéder un citoyen respecté dans Épidaure. Les deux amants s'approchent de l'autel; les feux s'allument ; les victimes sont égorgées, et le grand prêtre que Pisistrate vient de nommer reçoit au nom des dieux les serments des deux époux»

Les Athéniens ne restèrent dans la ville que le temps nécessaire pour célébrer les fêtes de l'hymen. Pisistrate , après avoir exigé des peuples d'Épidaure une satisfaction proportionnée à l'injure qu'Athènes avait reçue, disposa tout poiir retourner dans sa patrie.

Avant de partir, les deux amants allèrent chez le vieux Menthes, qu'ils comblèrent de présents, et le même jour, suivis d'un cortège nombreux, ils offrirent un sacrifice sur le tombeau de Corèbe. Dès qu'ils eurent rempli ces devoirs, ils montèrent avec le fidèle Straton sur le vaisseau de Pisistrate , et la flotte mit à la voile.

Pisistrate fîit reçu dans Athènes comme le vengeur de la patrie; mais ce généreux citoyen retourna dans sa retraite , moins jaloux des applaudissements de ses compatriotes que des douceurs d'une vie obscure et privée : ses enfants le suivirent. Carite, en arrivant, visita le tombeau de Stérope

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et de Chérephonte ; elle répandit encore des larmes sur ce monument, et rendit à leurs cendres les honneurs que sa tendresse et sa piété lui dictèrent.

Quelque temps après, Straton, à la prière de Polydore, alla trouver Nausicratès etïhémisto pour les engager à s'établir dans TAttique. Il arriva bientôt ; les deux vieillards arrivèrent avec lui : ils avaient tout abandonné pour le suivre : Thémisto portait seulement Tume qui contenait les cendres. (le son fils.

Polydore les reçut avec tous les transports de la tendresse. Depuis ce moment, ils ne firent plus qu'une même famille ; et la mort seule les sépara. Carite et Polydore vécurent jusqu'à un âge avancé : le ciel favorisa leur union ; ils eurent un grand nombre d'enfants qui se distinguèrent par leurs talents et par leurs vertus : et lorsque dans la suite , après la mort héroïque de Codrus , les Athéniens changèrent la forme de leur gouvernement, et confièrent l'administration de leur république à (les archontes , on choisit le premier de ces magistrats parmi les descendants de cette famille respectable.

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