CRITIQUE
AVERTISSEMENT
DE L'EDITEUR
r i«TJS le nombre des livres augmente, plus il est nécessaire d'en taire et d'en conserver des extraits, qui ne dispensent pas , à la vérité , de les lire , mais qui indiquent Futilité dont ils peuvent être. Cette considération le cède néanmoins à une autre bien importante , et sur laquelle je m'arrêterai un instant. Si la fiireur d'écrire continue, il sera bientôt impossible d'approfondir aucune matière , sans avoir passé plusieurs années à une étude pénible de la bibliographie. De l'abondance naîtra alors la stérilité; de la science, l'ignorance, et de la lumière, les ténèbres ; enfin , nous serons replongés dans la barbarie par les mêmes moyens qui nous en ont tirés : et , avant que d'en sortir de nouveau, peut-être faudra-t-il que nos prétendues richesses aientété dévorées par le temps , que les monuments de notre orgueil , ou les hochets de notre vanité aient été détruits , et que le fruit des travaux de tant de siècles ait presque entièrement disparu. Le délire de l'opinion exécutera ce que la rage aveugle des conquérants avait déjà fait : tour-à-tour on se débarrassera de ce qu'on aura appris à mépriser, et on réalisera la fable d'Omar, en y croyant et la citant même
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comme un trait de démence. La légèreté, Tirréflexion , l'esprit de parti, la manie des goûts exclusifs, le fanatisme philosophique, etc., l'action et la réaction d'une foule d'autres causes , tout concourra à étendre Tempire du néant , jusqu'à ce que la Providence y mette des bornes et sauve encore une fois l'esprit humain des suites funestes de son égarement. Dans cette conjecture, on recherchera avec empressement les livres qui auront échappé à la destruction, et ceux qui renfermeront les extraits d'un grand nombre d'ouvrages seront indubitablement préférés.
Un pareil avantage appartient sans contredit aux journaux ; ils deviendront alors aussi précieux que la bibliothèque de Photius, qui en a fourni l'idée. Sallo, conseiller au parlement de Paris, en profita le premier; il commença, le 5 janvier i665, à publier le Journal des Savants , et eut bientôt de nombreux imitateurs. D'abord ceux-ci ne donnèrent qu'une courte analyse ou l'esprit des livres , et on ne peut refuser à Bayle la justice de dire qu'il a excellé en ce genre. Basnage étendit davan* tage ses extraits, et Jean le Clerc fit encore les siens moins abrégés ou plus complets. Son exemple fut bientôt suivi par tous les journalistes, qui se multipUèrent à l'infini et se succédèrent rapidement en Hollande et dans tous les pays étrangers. On peut leur, reprocher , en général, de ne s'être pas renfermés dans de justes bornes, et de n'avoir pas su prendre la manière de Fontenelle. Cet écrivain célèbre a donné, dans l'histoire de l'académie des sciences, le vrai modèle de l'analyse Uttéraire : jamais on n'a mis plus d'ordre, de précision et de clarté dans l'analyse des écrits souvent abstraits, et quelquefois trèsobscurs : jamais on n'a donné des résultats plus lumineux et plus satisfaisants. Quelquefois il rendait intelligible
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ce que les auteurs n'avaient pas entendu eux-mêmes, et par-là leur fournissait le moyen de s eclaîrcir et de se perfectionner.
Mais un si rare talent pour l'analyse n'est réservé qu a un petit nombre d'hommes , et ceux qui Vont , dédaignent trop fréquemment de s'en servir. D'ailleurs, cela demande beaucoup de temps et de réflexions; et le public était devenu impatient. L'amour de l'étude, s'affaiblissant chaque jour , avait été remplacé par cette passion de tout lire et déjuger de tout, qui' engage les gens de lettres à prostituer la science, multiplie les auteurs, au grand préjudice de la société, et doit tôt ou tard ramener les siècles de barbarie, après avoir causé bien des maux au genre humain. Les journalistes n'oublièrent rien pour alimenter une passion qui les nourrissait eux-mêmes ; et leurs écrits n'ont pas peu contribué à former parmi nous un peuple dangereux de liseurs.
Une semblable contagion fit changer tout de face; et au milieu de ce siècle, la république des lettres n'était déjà plus reconnaissable. Son sein fut déchiré par la haine des partis, et la fureur du prosélytisme ou celui de la renommée. On jugeait les ouvrages avant de les lire. La plupart des journaux n'en offraient pour l'ordinaire que des extraits mutilés ou des analyses infidèles; et leurs décisions étaient quelquefois aussi ineptes que partiales. Souvent on n'y voyait pas même les premières notions des sciences , de la littérature et des arts ; rarement on y trouvait des jugenients éclairés par l'expérience, et prononcés par la justice.
Cependant on distingua encore quelques écrits périodiques où le goût et la saine critique, régnaient, et d'où rlmpartialité n'était pas entièrement bannie. On peut mettre surtout dans ce nombre le Journal Etranger] ré-^
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dïgé par Arnaud et Suard; le Journal Britannique, par Maty; celui de Berlin, par Castilhon et autres académiciens de cette ville ; les Gazettes Littéraires de Gottingue et dléna, le Monthlf Revieçv, en Angleterre, etc. Aucun toutefois ne mérite plus d'éloges que le Journal des Sa^ Tumts. On s y écarta peu des règles, et la passion ne dirigea point la plume des auteurs. Cela fut dû à la manière dont il était rédigé. Une société de gens de lettres , présidée par le chancelier, ou le magistrat chargé de la librairie , s'assemblait tous les quinze jours : dans ces séances , on lisait les extraits qui étaient soumis à l'examen de toute la société. Barthélémy en fut long<*temps membre; çt, sans être obligé à un travail régulier, il ne coopéra pas moins à cet ouvrage périodique , non-seulement par des observations verbales, mais encore en rendant compte lui-même des livres dont le sujet avait rapport à ses études particulières.
Son amour ardent et sincère pour les lettres s'étendait aux personnes qui les cultivaient. H chercha toujours à les encourager, et jamais à les déprimer. Il ne lisait ordinairement un écrit qu'avec un sentiment de bienveillance pour l'auteur. Son cœur en imposait d'abord à son esprit , et la force seule d'une raison exercée pouvait le ramener aux principes de critique, d'Inès lesquels il jugeait avec autant d'honnêteté que de justice. Sa censure n'était pas capable d'affliger Vamour-propre; il cherchait moins à montrer en quoi on avait mal £ût, qu'à insinuer comme on aurait pu faire. Dans ^es extraits, on s'aperçoit sans peine qu'il est parfaitement instruit de la matière de l'ouvrage qu'il analyse ; et illes accompagne de remarques judicieuses.
De pareils articles m'ont donc paru dignes de fixer Tattention des lecteurs, et devoir entrer dans les œuvres
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diTenes de Barthélémy. Ils sont fous imprimes sans nom d*atttettr; mais je me suis assuré qu*îlé étaient de lui, par des doubles exemplaires insérés dans les lirres mêmes dont il avait rendu compte, ou qui se trouralent dans ses porte-feuilles. Du reste , il eA a avoué plusieurs , et se proposait aussi d'en insérer, dans le recueil de ses dlssettadôns , quelques-uns , entre autres ceux qui concernent les ruines de Palmyre et celles de Balbec.
L'un et l'autre se trouvent ici, et sont suivis par trois artides concernant les antiquités d'HercuIanum , vaste ôolleetion plus recommandable par la beauté des dessins que par la justesse des explications, pleine d'érudition , mais dépourvue de critique. Barthélémy n'a parlé que des deux premiers volumes; il paraît avoir lui peu ménagé les auteurs. Peut-être aurait-on désiré qu'il y eût mis plus de sévérité et continué de rendre compte des autres volumes , que les ministres du roi de Naples lui faisaient passer, conformément aux ordres de ce prince. Les Tables d'Héraclée sont un des monuments les plus précieux que le hasard ait fait découvrir; le savant Mazochi les a interprêtées avec beaucoup moins d'ordre que de savoir, et il serait assez difficile de saisir le résultat de son long commentaire sans les deux extraits qu'en a donné Barthélémy. A ces sept articles, on en aurait pu joindre d'autres ; mais la plupart regardant la dispute que Barthélémy eut avec le docteur Swihton , relativement aux lettres phéniciennes, ils seront mieux placés dans ^s œuvres savantes. J'en ai seulement choisi un sur les médailles du triumvir Marc- Antoine , parce qu'il renferme des observations qui méritent d'être tirée& de Toubli.
Barthélémy avait suggéré au comte de Caylus le des-> sein de faire un nouveau recueil d'antiquités égyptiennes.
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grecques , romaines et gauloises ; il l'ayait beaucoup aidé de son savoir et de ses lumières , dans les explications du premier volume , et lui avait fourni plusieurs articles soit pour celui-là , soit pour les suivants. Il paraît qu'il est lauteur de deux ou trois extraits de cet ouvrage qu'on lit dans le Journal des Savants; mais séparés des autres , ik n'offriraient aucun intérêt. D'ailleurs , ce re* cueil est entre les mains de tout le monde , avantage que .n'ont pas les ouvrages dont je viens de parler. En conséquence, je me suis borné à en faire réimprimer les extraits. Us doivent donner une idée suffisante des talents de Barthélémy pour la critique et l'analyse littéraire.
LES RUINES