D'HERCULANUM
PREMIER EXTRAIT^l
1 L y a environ onze ans que sa majesté le roi des Deux-Siciles , ayant résolu de passer quelque temps à Portici, apprit qu'autrefois, en fouillant dans ce lieu, on avait découvert quelques antiques. Il
(i) Catologo degli antichi monumenti^ etc. Catalogue des inonuiuents antiques de la ville d'Herculanum , publié, sous les ordres de sa majesté le roi des Deux-^iciles, par M. Bâtardi , protonotaire apostolique, etc.; Naples, 1754; grand in>foUo de 447 P^6S» s^ins 1^ préface de 22 pages.
Le Piuure antichi d'Ercoiano, etc. Les anciennes peintures et dessins d'Herculanum, gravés, avec quelques explications; Naples, 1757; grand in-folio de 279 pages, sans lepître dédicatoire,la table et la préface. Journal des Savants, avril 1759, page 218.
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ordonna de reprendre ce travail, dont le succès surpassa l'espérance qu'on en aVait conçue: car, entre Portici et Résina , on retrouva un temple , un théâtre, des statues, des peintures, des inscriptions , des monnaies , des meubles de toute espèce; ce qui ne permit pas de douter que ce ne fût le lieu où avait subsisté autrefois l'ancienne ville dllerculanum , à laquelle le voisinage du Vésuve fut fatal, et qui périt sous le règne de Titus. Enhardi par ces succès , on s'avisa de faire creuser dans un autre endroit, où l'on croit qu'était située l'ancienne ville de Pompeïa, et ce second travail ne fut pas infructueux. Tous les monuments trouvés dans ces différentes fouilles sont conservés dans le palais royal 'de Portici , où ils forment un des plus curieux cabinets de l'Europe , enrichi même de jour en jour par de nouvelles découvertes. Chargé de satisfaire à l'empressement du public, en lui donnant une connaissance détaillée d'un trésor si précieux, M. Bayardi publia, en 1764, un catalogue qui comprend tous les monuments déterrés jusqu'alors ; là il nous apprend qu'on remarque dans ce nombre plus de six cents morceaux de peintures, qu'on a eu soin de couper et de détacher des murs qui en étaient décorés. Us ne sont pas tous du même âge , ni du même pinceau , ni par conséquent du même goût ; on en voit qui sont exécutés avec une seule couleur, d'autres avec deux, trois, quatre, et enfin avec plusieurs couleurs mêlées. Ils représentent des sujets tirés de l'histoire et de la fable, des bac- I i5
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chanales, des divinités, des sacrifices, des édifices publics et particuliers, des animaux de toute espèce, des paysages, des bosquets, des vues, des perspectives, des batailles, des mers, des fleuves, des ports, des métiers, des vêtements, des ustensiles de toutes sortes, des armes, des chars de guerre, des festons, des ornements, et, en général, tout ce qu'on peut imaginer avoir été connu des anciens. Ils nous montrent , au jugement de M. Bayardi, l'architecture des ten^s divers, en font connaître les principes , le progrès , et prouvent que les anciens étaient mieux instruits des règles de l'optique, qu'on ne le croit ordinairement.
M. Bayardi s'extasie à la vue de tant de vases d'argent, d'airain, de pierre, de terre et de verre, de toute espèce et de toute grandeur , d'un usage tant sacré que profane : encensoirs , navettes , préféricules, simpules, haches, couteaux, patères, marmites, trompettes, clochettes, aspersoirs, crotales, trépieds, etc. On en voit qui sont tout unis, d'autres chargés de bas-reliefs. Urnes, pots, cantines , coupes , tasses , plats , assiettes , congés , demi -congés, amphores, denii - setiers , flacons, carafes , bassins , chaudières , seaux , cuillers à pot , mortiers, grilles, Inroches, en un mot tous les ustensiles usités parmi nous ; de sorte qu'il parait à M. Bayardi , que dans l'essentiel il y a peu de différence entre notre cuisine et celle des anciens. Quelle différence, ajoute-t^il, entre les cuillers d'alors et celles dont nous nous sommes servis
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avaot Içs ra^nenients (]i| gopt? Ne dirait-on pas que les plats ont été travaillés à Paris ou à Loudres? Un grand noipbre de statues attire d'un autre coté l'admiration de l'auteur. Il voit une Pallas avec son égide , des sénateurs , des consuls y des prêtres, des ministres sacrés, des rois, des princes, des philosophe^ , des pasteurs , des nymphes , d^s .Ëlunes, des satyres, des pénates, des bacchantes, .de jeunes enfants 9 et des groupes de tout geqre. Il y découvre le3 habillements des anciens Grecs et Romains, çt la foripe dp la toge, sans parler des couvre -chefs, chapeaux, chaperons, mitres, tiares, voiles, réseau^ , tupiques, sayons, manteaux, bas , chaussures , cothurnes , socqiies , sandales , mouchoirs, ceintures, colliers, hi'acelets, agrafes, et$. Ici combien de bustes de mét£^l et de iparbre, .combien d'Isis, dp Jupiter, de Neptune et de Mercure? Combien de candélabres d'un bop travail, combien dfe lampes de toute fo^me, et de diffé- I rente grandeur? Ijà il voit des chaînes, c^es /ceps et d'autres instruments destinés à la torture des esclaves, qui servirent ensuite à celle 4es chrétiens: plus loin des instruments de chirurgie pareils à ceux de nos jours , sans compter plusieurs autres dont on ignore l'usage ; ou bien des ^pstrumputs d'agriculture, bêches, hpyau^ et marteaux de tp|Jte espèce. On a trouvé daus Iç^ effjtraiUes de la terre , jusqu'aux productions de sa surface, orge, froi^e^t, dattes, pistaches, amendes, noix, fèves, figuejs à demi brûlées, mais qu'on conserve dans le cabiuet du roi, au3si-bieu que des pilules, des trochisques
228 LKS ANTIQUITES
et des cérats. On y a trouvé même un pain bien conservé , quoique presque réduit en charbon , et un pâté tout brûlé , qu'on eut le regret de voir tomber en poussière presque . aussitôt qu'il vit le jour.
Après tant d'objets qui ne peuvent qu'étouner les curieux, M. Bayardi offre à leurs regards d'autres morceaux, non moins propres à piquer la curiosité : des colonnes , des tables de marbre , des termes représentant des dieux , des satyres et mille autres figures ; des amulettes , des masques , sceaux, cachets, serrures, clefs, gonds, clous de métal, de petites agrafes semblables aux nôtres, des anneaux d'or , d'argent et d'autre matière , des dés , des poids , des balances , des épingles à tête d'or, d'argent ou d'ivoire; un pied qui sert, dit-on, de preiive à celui de Lucas Péto; et des Priapes d'une grandeur démesurée , dont les uns sont ailés et chargés de clochettes , ce qui nous fait présumar qu'ils ont quelque ressemblance avec ceux qu'on voit à Nîmes.
Nous croyons devoir placer ici une observation que font à cet égard les savants chargés par sa majesté du soin de publier et d'expliquer les monuments de son cabinet. Si, pour remplir leur tâche, ils sont quelquefois obligés de présenter des objets dont la pudeur pourrait être alarmée , ils allèguent pour leur excuse les mêmes raisons dont se servit autrefois La Chausse dans une occasion pareille. Ce fameux antiquaire réclama l'exemple de Théodose et de Théophile, évêque
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d'Alexandrie, qui, loin de détruire les statues et les autres monuments des payens , voulurent conserver les plus obscènes , et les exposer aux yeux du public , pour faire sentir le ridicule et les infamies du paganisme, et, par ce moyen, inspirer pour lui toute l'horreur qu'il méritait. Nos savants ajoutent, avec La Chausse, que des hommes graves et pieux, au nombre desquels on voit beaucoup d'ecclésiastiques d'une vie exemplaire , n'ont pas hésité de donner au public, et de commenter plusieurs monuments antiques de ce genre , à l'exemple des saints pères qui ont parlé fort clairement des ordures du paganisme. Le savant Léonardo Agostini ne .fit pas difficulté de dédier au pape Alexandre VII son ouvrage sur les pierres antiques ; et combien ce recueil n'offre-t-il pas de morceaux pareils à ceux qui occasionent cette remarque ? Revenons au catalogue de M. Bayardi.
Apt'ès avoir parlé de quelques mosaïques qui formaient les pavés des édifices sacrés et profanes, d« plusieurs morceaux de cristal de roche , et des vases de cette matière , qui , comme ceux de métal, servaient de miroir aux anciens, il passe aux inscriptions et aux médailles de consuls et d'empereurs jusqu'à Tite, ce qui fixe l'époque de la ruine d'Herculanum , dont on a non -seulement découvert le théâtre, mais encore des édifices dans l'étendue de plus d'un mille, des rues et des carrefours. On n'aperçoit aucun monument postérieur à Tan 80 de l'ère vulgaire, qui répond au deuxième de Tite. Mais on en voit deux surtout
23o LES ajttjqIjités
qui serviront à mârquét les fastfes de quelques consuls, et à fixer quelques poibts de chronologie. Enfin , on a découvert plas de deux cenb papiers qu'on est ôfecupé maintenant à développer et à mettre eh otdre , de' qaali al présente si procura losciogUmento, Sur cet objet, côriàme sur bèaucoti^ d'autres, l'auteur promet de plus amples éciaircisse'mënts dahs un ôUvï'age préliminaire sous le titre de Prodome. Il en paraît déjà cinq volumes iri'foîioy et l'ouvrage n'est paS fini. Outre une table générale chronologique depuis tnàchus jusqu'à l'extinction des Héraclides, on y verra l'histoire d'Hercule , de Thésée , de Mînos , de Cécrops , de banaûs et d'Europe. L'origine , la situation , les progrès et la ruine d'Herculàhum n'y seront point oubliés, non plus que l'histoire de sa décourertie. On promet encore une carte géographique du golfe de Naples et des environs ; c'est sahs doute la même qui paraît à là tête du premier volume des antiquités d'Herculanum. Voici mainteha^t Tordre que M. Bayardi a suivi dans soh catalogue : les peintures y occupent sept cent trente -huit articles; les statues, bustes de tùétsH et de marbre, têtes, bas-relîefs, hernies et masques y sont distribués en trois cent cinqlia^te; les vases, patères, maiTOÎtes et nlorceaux qui ea faisaieiit patrie, soit en métal , soit en terre , sôttt àU tfôtnbi'e de tieuf cent quinze ; trépieds , vîttgt-qtiatre ; lampes , ceht sôixatite-troîs ; candélabres, quarante : enfin, sept cent trenle-deux articles comprenant différents monuments , comme outils, instruments , poids, etc.
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Tel était, en 1754, l'état du cabinet du roi de ]^ïaples à Portici ; mais comme depuis ce temps-là de nouvelles richesses ont été découvertes , et que d'autres le seront encore à l'avenir, M. Bayardi avertit qu'on augmentera le catalogue d'une seconde partie , d'une troisième , et d'un plus grand nombre, selon que la nécessité pourra l'exiger. Il avertît encore, à l'égard de l'explication dont les figures seront accompagnées , qu'on suivra , pour la brièveté , la méthode du père Montfaucon , et qu'on écartera soigneusement toute érudition qui ne sera pas jugée nécessaire. Il prévient surtout le public, que les copies des originaux ont été tirées avec la plus scrupuleuse exactitude par d'excellent<6 dessinateurs, et gravées ensuite avec un soin pareil. On a porté le scrupule au point de marquer jusqu'aux fractures et aux taches des monuments; les planches offriront tine image fidèle des originaux, et Ton ne verra rien dans les unes qui ne se trouve dans les autres (i). On veira
(1 ) Non occorrerà , che alla vista délie incise Tavoie alcun cervello spogUato faccia lo schizzinoso duhitando del vero. Sappia ogn^unOy che scrupulosamente furono gli originali da eggregi delineatori copiati^ e che con altretanta esatezza ven^ nero incisi i disegni, Sin le fratture si sono additate, né in conto veruno sono state le mancanze ne* disegni supplite, onde quanto si osservem s e si vedrà nelle Topole rappresentaio y tanto da chi vorrà chiarirsene si troverà negli originali espressa.
a3a LES A.NTIQU1TÉS
dans la suite pourquoi nous insistons un peu sur ce point.
Nous ne voulons pas oublier une remarque critique de M. Bayardi contre l'abbé Banier, qui avait prétendu que Cybèle, outre les Galles et Archigalles, avait d'autres prêtres qui n'étaient pas mutilés. Il lui parait que, quoique cet auteur soit' un des plus savants mythologues du siècle , il décide souvent sans fonder ses assertions sur aucune autorité. M. Bayardi ne trouve dans l'antiquité d'autres prêtres de cette déesse , que les Galles , dont TArchigalle était le chef. On y voit, il est vrai, des prêtresses de Cybèle; mais on ne peut tirer de là une conséquence favorable à l'opinion de l'abbé Banier.
A la vue de tant de monuments curieux qu'annonce le catalogue dont on vient de parler, le public ne pouvait que désirer avec plus d'ardeur de les voir au plutôt exactement gravés ; et c'est pour répondre à cet empressement que sa majesté le roi des Deux-Siciles a daigné confier à une compagnie de savants le soin de les publier avec des explications. Ces académiciens, dans l'épître dédicatoire du premier volume exécuté avec une magnificence peu commune, reconnaissent qu'en offrant au roi ce recueil, ils ne lui présentent que ce qui lui appartient ; puisqu'ayant formé lui-même le projet de cet ouvrage, il l'a fait exécuter avec un goût exquis , et une dépense vraiment royale. L'univers entier joindra sans doute sa reconnaissance à celle de cette savante compagnie, et par-
b'uerculanum. a33
tagera tous les sentiments dont elle est pénétrée. Il ne pourra voir, qu'avec un plaisir mêlé de surprise, le précieux fruit du loisir de sa majesté, après avoir admiré sa prudence et sa valeur dans la défense de ses états ; sa sagesse et sa piété dans la législation; sa fermeté héroïque dans les dangers et dans les calamités tant publiques que particu* lières; l'étendue de ses lumières et de ses soins pour faire revivre , en quelque sorte , et se former un peuple qui , par sa puissance , par ses arts , par son commerce et son éclat, tient un rang distingué parmi les nations de l'Europe (i).
Ce premier volitme contient cent trente-six morceaux de peinture, y compris ceux qui tiennent lieu de vignettes et de culs -de -lampe. On a mis au prerpier rang les monochromes, c'est-à-dire ceux qui sont exécutés avec une seule couleur; après quoi viennent ceux qui représentent des sujets tirés de la fable ou différents exercices. On voit ensuite des perspectives , divers points de vue , des caprices de peintre, qui sont suivis de quelques sujets égjrptiens. On y a entre-mélé des morceaux d'architecture, des paysages, des oiseaux, des fruits, des arabesques , dont quelques-uns ont été découverts depuis la publication du catalogue. Les savants éditeurs pensent qu'on tirera de ces monuments plus de lumières sur l'art et le goût de la peinture ancienne , que de tout autre secours. On
(i) On traduit à la lettre les expressions de Tépître dédicatoirc.
234 LÇS ANTIQUITÉS
se côuvaincra par les morceaux qu'ils viennent de publier, comme par ceux qui paraîtront dans la suite, que les anciens connaissaient la dégradation des couleurs, la diminution des objets et l'affaiblissemeiit des teintes, beaucoup mieux qu'on ne se Test imaginé jusqu'ici. On n'ignorait pas qu'en général ils savaient peindre à fresque et en détrempe; Pline et Vitruve l'attestent clail*emeiit ; on doutait seulement s'ils avaient eu l'art de peindre les murs à sec en détrempe. Mais les peintures Côtiservées dans le cabinet du roi donnent sur ce point des lumières certaines, puisque cest ainsi que la plupart sont exécutées. Nos savants en apl^ortent deux raisons qui leur paraissent mettre la chose hors de toute contestation, i^ Les couleurs fmpérieures , endommagées, dissipées par l'hunaidite, laissent voir celles de dessous, sans que l'enduit soit altéré : or, cela est impossible dans la peinture à fresque qui , parfondne et incorporée avec l'enduit, ne peut se dissiper qu'avec lui. Ils jugent même que les anciens peignaient sur la sur* fece des murs ^omrae sur d'autres matières ; car on voit que presque toutes sces peintures ont la preiî^è^e teinte dune couleur ordinairement rouge, jaune ou verte, et sur cette couche sont peints d'awrtres objets en couleurs différentes. Par exemple, le fond sera vert, sur lequel il y aura une bande rouge chargée d'une feuille ou de quelque figure d'une autre couleur. Que si la couleur supérieure a disparu quelque part , la seconde s'y
u'heuculaicum. aâ5
montre, et la J)remièt*e au défaut de celleHci. i** On voit que da'ns ce^ oUvrâgies ou à ^Maployé iudiffiéremmerit toute sotte die tottleuk*s, saus en eiKcepMir celles qui ne peuvent tésistet à fe chaux fraîche.
Ils ajoutent, à l'égard de ces couleurs , que non* seulement on les y voit toutes avec les demi-teintes et les dégradations pratiquées de nos jours , mais qu'il y en a telles , qu'aujourd'hui on ne saurait faire, comme un certain rouge foncé et éclatant, de même qu'une sorte de violet qu'on voit dans ces morceaux de peinture.
A l'égard des remarques qui servent à l'explication des figures, nos savants déclarent que l'objet qu'ils se sont proposé, en les faisant, lésa forcés de dire bien des choses qui ne sont pas neuves, et qu'on peut trouver partout. Nous écrivons , disent-ils, pour ceux qui, en examinant les planches, n'ont pas le pouvoir ou la volonté de consulter d'autres livres; mais ils ne laissent pas de citer leurs garants, afin qu'on puisse y avoir recours , si on ne veut pas les en croire sur leur parole. Ils avertissent de plus qu'on ne doit point être étonné de les voir accumuler quelquefois un grand nombre de conjectures différentes sans rien décider. Comme les notes qu'ils publient sont le résultat de leurs conférences , ils ont cru devoir y insérer les idées et les réflexions diverses qui ont fait l'objet de leur discussion. Par ce moyen, ils laissent à chacun une entière liberté de penser , et , en indiquant quelques routes , ils pré-
a36 LES AITTIQUITES
parent à en découvrir d'autres. Telle est l'idée générale que nous donnerons aujourd'hui de cet ouvrage, nous réservant à le faire bientôt mieux connaître par un détail plus particulier et plus circonstancié.
d'herculanum. 237
SECOND EXTRAiri
JL/ A compagnie des savants, chargée de publier avec des explications les monuments de la ville d'Herculanum , a consacré à sa majesté catholique le roi d'Espagne , le second volume des peintures qu'elle, a donné au public ; comme elle avait dédié le premier au même prince , lorsqu'il était roi des Deux-Siciles. Rien déplus légitime et de plus juste, à tous égards, que les sentiments de reconnaissance et les regrets qu'elle a fait éclater dans sa nouvelle dédicace. Dans la préface qui suit , elle déclare que , pour soutenir la réputation du précieux cabinet de sa majesté, elle avait cru devoir, dans le premier volume, prévenir le public contre les entreprises de ceux qui ont écrit avec peu dé réflexion . sur les monuments d'Herculauum. Elle fait connaître, àla tête de celui-ci, l'adresse ou plutôt la supercherie de Joseph Guerra , vénitien , demeurant à Rome , que l'appât du gain engagea de publier dans cette
, {1) Le pitture antichi^ etc. Peintures anciennes et dessins d'Herculanum. Tome II, grand in-folio de SSg pages, sans Fépître, la préface et la table. Journal des Savants^ septembre 1762, page 599.
!i38 LKS AIVTIQUITBS
ville des peintures antiques , dont il voulut faire croire qu'il avait les originaux trouvés dans les fouilles d'Herculanum. C'était donner lieu à des soupçons fâcheux ; il fallait les éclaircir. On acheta donc à Rome trois de ces peintures qu'on débitait pour antiques , et une confrontation publique qui s'en fit à Naples avec celles du cabinet royal , fit évidemment reconnaître l'imposture. Le peintre fut obligé d'expos(» dans Rome là copie du C)iirc^ et de l'Achille, et la planche publiée lui servit; de modèle et dWiginal. Nouvelle oomparaison qui découvrit encore la nouveauté de ces mqnuments qu'on voulait donner pour antiques. Touti&s ces copies sont maintenant exposées k la yua du public dans le cabinet de sa majesté, avec 1^ i^om de l'auteur, et une légende qui transmettra Sîa fowberie à la postérité. Il &ut être sur ses gardas et plein de méfiance, concluent nos savants, contre ceux qui annoncent des peintures tirées des fouilles dUerculanum : In tante è ognuno nelVohligo di dijfidare , quando si senta vantar pitture che sieno uscite dalle sca^azioni d'ErcoIano,
Il serait à souhaiter qu'ils eussent pareillement daigné apprendre au public quelle peut être 1^ cause des différences considérables que nous avions remarquées (i) entre un dessin monochrome qu'ils ont publié dans le premier volume , et l'exposition qu'en avait donnée M. Bayardi dans son catalogue.
(i) Journal de mai 1759.
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L'entreprise qu'ils ont formée de commencer par tes peintures, retarde la publication de plusieurs autres rares monuments conservés dans le cabinet de Portici. Pour donner quelque chose à la curiosité des étrangers , ils ont imaginé de leur communiquer de temps en temps quelque rare morceau , en attendant qu'on leur présente une liste com*^ plète flu tout. Us leur offrent ici un médaillon en or, d'Auguste, du poids d'une once et un quart; on voit, d'un côté, la tête de ce prince couronnée de laurier , et autour ces mots : CiËSÂR AVG VS- TVS DIVI Filius PATER PATRIE. Sur le revers parait la figure de Diane ou de Cérès, avec ces mots : IMPerator XV , et à l'exergue SlCIIia. C'est de là qu'ils concluent que le médaillon a été frappé vers la fin de 768 ou au commencement de 769, vers le temps du second retour de Tibère à Rome, après avoir pénétré dans l'Allemagne jusqu'à l'Elbe. Les historiens attestent qu'alors Auguste , pour encourager Tibère à l'expédition d'iUyrie , de Dalmatie et de Pannonie , lui fit prendre et prit luimême le titre Ôl Imperator, On voit dans Mçzzabarba que le titre imper. XV se trouve joint à la puissance trihuniL XXVIII, XXIX, XXX et XXXI; que celui de imper. XVI se trouve uni pour la première fois avec potest, trib, XXXIII, c'est-àdire, que Yimper, XV dura jusqu'au 7 juin 763, le tribunat d'Auguste ayant commencé le 7 juin 731. De là ou peut conclure que le tribunat XXVIII d'Auguste ayant commencé au même jour 758, le titre di imper. XV tomba sur la fin de cette année
24o LES ANTIQUITÉS
OU vers le commencement de la suivante (i). Ce qui s'accorde assez bien avec le récit de Vell. Paterculus , qui place le second retour de Tibère sur la fin de l'année qui suivit son adoption , ou de l'an 758.
Ce second volume des peintures d'Herculanum contient soixante planches, sans parler de celles qui servent de vignettes et de culs-de-lam^e ; de sorte que le nombre total des différents morceaux se monte à cent quatre-vingts. Les explications qui les accompagnent sont curieuses, et dans le goût de celles du premier volume, dont nous avons parlé. Les neuf premières planches représentent Apollon , avec une cithare ou lyre à onze cordes , et huit Muses. La première de ces Muses, assise sur un siège , dont le dossier est formé en demicercle, tient dans sa main gauche un volume à
(i) La puissance tribunitienne commence à paraître sur les médailles d'Auguste, et se trouve assez communément sur celles de ses successeurs , jusqu'à Trajan-Dèce. Elle y est exprimée quelquefois comme un simple titre de puissance; et d'autres fois, se trouvant jointe à des nombres, elle exprime les années du règne. On ne cite qu'une médaille de Trajan-Dèce avec Tannée de la puissance tribunitienne. Après ce prince , les années du règne sont bien rax'ement marquées de cette façon , excepté sur celles de Posthume et de Gallien, où elles se trouvent quelquefois. Enfin, après Dioclétien, et son collègue Maximien, dont les médailles conservent quelques traits de cet usage , on. le croit voir s'abolir entièrement ; mais il reparaît sur deux médailles de Théodose le jeune ^ rapportées par Meizabarba. (Note tirée des manuscrits de Barthélémy,)
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demi ouvert, où on Kt son nom C//o, et cdoi de \ Histoire^ à laquelle elle préside. La seconde tient un masque comique de la main gauche, et un bâton recourbé de la droite. Sur un de ses vêtements on voit une pièce rouge , en forme de carré oblong , qui paraît appliquée sur l'étoffe , ce qui rappelle l'idée du Clavus. Une inscription, placée au bas de la figure, annonce son nom Thalie, et la ComédiCy à laquelle elle préside. La troisième, tenant à la main gauche un masque tragique, s'appuie de la droite sur une massue : c'est JMelpomène, qui préside à la Tragédie, ainsi que le déclare l'inscription. L'inscription de la quatrième annonce que c'est Terpsichore, comme présidant à la lyre^, et la figure la représente, avec cet instrument à sept cordes. Pindare, en effet, attribue à Terpsi* chore la poésie ' lyrique , quoique Horace ne la nomme jamais ^ tandis qu'à cet égard il fait mention de Melpomène , d'Euterpe , de Polymnie , de Calliope et de Thalie. Mais il faut entendre ici les danses. sacrées , qui, comme les hymnes, étaient accompagnées de la lyre. C'est la remarque de nos savaTits. ^
La cinquième muse est représentée avec un instrument qui a quelque ressemblance avec la harpe., xju'elle touche . d'une main avec l'archet , tandis qu?elle;le pince avec les doigts de l'autre. Nos savants ont recherché âci quel était le nom de cet instrument qui a neuf cordes. Les mis ont prétendu que c'était le psalteriumy d'autres ont 1 16
^4^ LKS ANTIQUITÉS
attaqué cette opinion : et Itê nûsoiis apportées de part et d autre sont assez fortes pour laisser ce point indécis. L'inscription porte cpaT» ^eîkipia. C'est donc la muse Erato^ dont Ovide dit qu'elle doit don nom à rarootu* ^ Tu nomen Amoris hahes , quoique d'autres donnent à son nom une origine différente. Mais que signifie le second mot {^dkt^)? Quelques-uns ont pensé que c'était un terme abstrait, qui manque dans nos lexiques ^ et qui désigne l'art de toucher un instrument à cordes* D'autres ont jugé qu'il signifiait ici , comme à l'ordinaire ^ celle qui joue d'un instrument de cette espèce : que d'ailleurs l'expression est conforme au génie de la langue grecque^ et même de la latine^ agere Chœream^ comme nous disons fitire Œdipe, Agamemnon, pour' faire le rôle de ces princes. Mais le mot grec tj^e^TpcA désigne quelque* fois celle qui touche un instrumient , d'autres fois celle qui chante , enfin celle qui danse ^ et souvent aussi celle qui fait ces trois actions à la fois, réunissant la voix et la danse au son de l'instru*ment. Voilà donc Érato confondue avec Terpsi^ chore: point du tout, suivant l'opinion de quelques académiciens d'Herculanum. L'usage sacré et religieux de la lyre est du domaine de Terpsichore ; Erato préside à l'usage profane àupsalterium dans les festins , dans les chansons à boire ; et dans les chansons amoureuses. Aussi les chansons obscènes, ou remplies de traits piquants, portaient*elles le nom de psalteria, comme on le voit dans un pas-
sage de Vaitôti pat Nonhiis (l)i Cette idée ti*a pas été gériëraletttent adoptée , et quelques-uns de no^ sâvàtits ont soupçonné que la diversité des instruments faisait la différence principale des denx toutes. ' ' '
Mais une singularité remarquable de cette inscriptioti et des autres , c est que dans celle-ci lé psi grée a la forme d'une croix: , ainsi que dans plùsieùr^ ihanuscrks du huitrènié et du neuvième sièdes, et qtie dans toutes fepsttôn et X oméga sont en caractères minuscules,' tels que ceux de récriture courante (e, co). Voilà tm argument dédsif contre ceût qui renvoient à des temps bien postérieurs Fusage de cette espèce de caractères i d'où il semble qu*on peut conclure que les anciens avaient deux sortes de lettres, les majuscules pour les monuments publics et pour les ouvrages écrits avec sôini et les minuscules pour Tusage ordinaire. Aussi ttt)ti^e-t-on des traces de celles-ci dans des médaillés du troisième siècle, et même avant eeliii d'AugHSte.
A ce pi*dpos, les savants académiciens rapportent une inscription plus singulière encore. Elle fut trouvée dans la fouille de Résina , le 6 mats i -^43 » sur un mur qui formait l'angle d'une rue, laquelle menait au théâtre. C'est un vers d'Euripide (2) écrit en caractères noirs et rouges avec les esprits
(i) Voyez tScalig. sur Vairon, de Ling. Uit.
(1) Voyez les fra§;ments de VAnùopey v. 77.
a44 ^^^ ANTIQUITES
et les accents qui sont en us9ge . aujourd'hui. Sans doute l'inscription, et la pierre qui la porte, se conservent dans le cabinet de Portici ; sans doute aussi les doctes académiciens qqi jugent incontestable l'antiquité de ce monument, l'ont examiné avec l'attention la plus sérieuse, avec l'œil. le plus critique , pour éviter toute surprise , qt pour ne point donner dans ces pièges qu'on a tendus plus d'une fois aux antiquaires. Que diront donc à présent ceux qui soiutiennent que les esprits et les accents grecs ne datent que du septième siècle? Peut-être ne changeront-ils pas de sentiment; mais qu'auront - ils à opposer au témoignage de nos savants , et à celui du monument même , s'il existe encore? Iscrizione, la di oui anticfûtà è incontrastabile.
La sixième muse n'a point d'instrument, ni aucun autre attribut qui la distingue : elle porte seulement l'index de la main droite à sa bouche , pour indiquer le silence ; et l'inscription annonce que c'est Poljrmnie, qui préside aux Fables. Plutarque témoigne que Numa avait recommandé aux Romains d'avoir une vénération particulière pour une muse nommée Tacita, ou Silencieuse.
On sait d'ailleurs que Polymnie présidait à l'art des pantomimes, ou à la Chironomie^ qui consistait à tout exprimer avec les gestes. Ausone:
Signât cuw:ta rnanUy loquitur Polyhymnia gestu.
La danse pantomime était très-estimée des anciens : une ancienne épigrarame parle d'un homme célèbre
d'herculanum. 245
en ce genre, chez qui, par un art merveilleux, toutes lès parties du corps étaient autant de langues r
Tôt Unguœ quoi membra viro : nùraBilis est ews Quœ facit articulas , vocesilente, loqui.
Les anciens, dit Cassiodore (i), donnèrent le nom de muette à cette partie de la musique , qui j sans le secours des sons articulés ,. exprimait ave<| le geste seul des choses que la langue et l'écriture auraient à peine pu rendre. Hanc partem musicœ discipUrue mutam nominavere majores : scilicet quœ ore dlauso, manibus loquitur^ et quibusdam^ gesticulationibus facit intellîgi, quod vix yiiàTrunte linguây aut scripturœ textu possit agnoscL II ajoute que Polymnie est la muse à laquelle l'invention de cet art est attribuée. Mais piourquoi l'inscription donne -t-elle les fables à cette muse? C'est que Yancietme histoire et les métamorphoses fabuleuses étaient le sujet principal sur lequel s'exerçaient les pantomimes, comme nous l'apprend Lucien ( de Sait. )• Saint-Cyprien dit (2) que l'art du pantomime consiste à exprimer par ses gestes et par sa danse les obscénités de l'ancienne mythologie r cui ats siti/erba manibits expedire, ut desahentur Jabulosœ antiquitatis libidines. D'ailleurs le mot grec, comme le latin fabula, signifie généraîpment tout récit , vrai ou faux.
(i) Var. 1 , ep. ao.
(2) Epist io3.
a46 LE3 AITTIQUITÉS.
La septième muse n'a point d'inscription : assise §ur un siège à dossier formé en dçmi^cerçle , «11^ tient de la main gauche un globe , et de Is^ droite une baguette avec laquelle elle indique les objets tracés sur le globe; ce qui la fait prendre pourUranie, la muse de Y astronomie. Cependant, comme le globe ne paraît point étoile , la peinture ayant ici un peu souffert, quelques->uns l'ont pris pour un' globe terrestre, la piupait des anciens ayant reconnu que la figure de la terre était sphérique. ' L'inscription de la huitième muse indique Gai- Hape, comme présidant à la Poésie. Sa tête parait couronnée de Ueire , et elle tient un^ volume dans ses mains. C'est la poésie héroïque qu'il faut ici entendre; car on sait que les poètes épiques avaient coutume d'invoquer Calliope, qu*on regar<» dait comme la nDurri<;e d'Homère.
Carmina Calliope Ubris heroicc^ mandat.
Âusoirx, X , 30.
Euterpe ^^t «ne de^ muses qui n'est point reprér sentée da»^ ce volume d^$ peintures dTlerculanum ; xmi^ on sait que les anciejus ont beaucoup varié sur le nombre de$ uiuse^, puisque quelques^ uns u'en ont recoQ^u qnç deux , tandis que d'autres en ont admis trois ^ quatre , cinq, six, sept, et la plupi^ ue«f.
Il est si difficile de déterminer les sujets des deux planches suivantes , qu'on ne doit pas être surpris si à leur égard nos savants ne présentent que des doutes et des conjectures. Ils sont moins
ambarrassés sur la douzième, qui serait, à leur avis, une des meilleures du cabinet royal , si la délicatesse du pinceau répondait à la force de Fexpressicm, et aux grâces de la composition ; ce qui leur fait peuser que c'est une copie d'un excellent original. Elle représente l'éducation de Bacchus. Silène assis tient et soulève Bacchus tourné vers trois nymphes^ qu'on prend pour ses trois nourrices , dont l'irne lui présente une grappe de raisin, tandis que les deux autres, debout derrière un arbre, ont les yeux fixés sur le petit dieu. Nousr avons observé que, dans son catalogue, M. Bayardi ne prend pas ces deux dernières figures pour deux orymphes ; il en est une qui a paru à ses yeux être un homme : l'ignorance du peintre est apparemment la cause de ces variétés. Aux pieds de Silène est couché un âne ayant au cou une couronne de fleurs , et sur le dos un bât ou une selle assez semblable aux nôtres : nos savants ont même cru apercevoir qu'il était ferré. Mercure , avec ses attributs oxdinaires, assis sur un tonneau, tient et pince de la main gaudie une lyre , et a dans sa droite le plec^ Utim dont il ne fait point usage. Un satyre paraît à ses pieds, prêt à lui àter ses talonnièFes,*et plus bas une panthère lèche un tympanum , garni de grelots, qui ressemble à notre tambour de basque. On imagine bien que le nombre et les noms des nourrices de Bacchus , Silène et soti âne , le bât et les autres objets de la peinture , oiit engagé les académiciens d'Herculauum dans de savantes discussions.