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LE SPECTATEUR INCONNU

'affiche annonçait Bajaqet et la foule \ était grande autour du théâtre. On a

beau dire, toutes les foules se ressemblent; plus ou moins parée, la confusion est la même. Que le tumulte porte des gants jaunes ou qu'il n'ait pas de gants, c'est toujours le tumulte. Nous laissions la foule se faire jour des pieds et des mains; nous avions une petite place réservée à l'orchestre, non loin des loges de baignoires ; nous étions bien sûr d'entendre tout à l'aise les vers de Racine.

Donc nous attendions patiemment sous la vaste galerie, quand nous vîmes passer, mais d'un pas si timide et d'un air si contraint, si malheureux, un pauvre petit homme en habit noir, en bas bleus et en gros souliers! Mais qu'importe l'apparence? Pour peu que vous soyez habitué à saluer

de près les grandeurs de la terre, vous savez que ce n'est pas à ces dehors qu'il faut s'arrêter. Regardez votre homme en face, et, si vous l'osez, regardez-le au front, dans les yeux, si vous pouvez, soudain disparaîtra cette misère extérieure. Cette enveloppe vulgaire deviendra magnifique. C'est toujours l'histoire du lis de Salomon; seulement le lis de Salomon, dont la magnificence est toute en dehors, sera vaincu toujours par la beauté de l'âme, la vertu et le génie.

Soudain mon ami, qui était à contempler une femme jeune et belle, se sentit frappé par le vertige que jettent autour d'eux ces hommes si rares dont l'ombre seule commande le respect, et, me serrant vivement le bras : « Tiens, dit-il, regardele, c'est lui! » Et c'était lui. Je le reconnus pour Tavoir vu un jour causant doucement avec le plus grand philosophe voltairien de ce temps-ci. Il allait donc, il venait, il hésitait, il revenait sur ses pas, la main droite dans la poche de son habit. Évidemment, une lutte étrange se passait dans l'âme de cet homme, et c'était peut-être la première fois de sa vie qu'il se rencontrait à cette heure dans le bruit, dans la lumière et dans les vices du Palais-Royal.

« Pauvre homme ! dis-je à Théodose, où s'est-il donc fourvoyé? Ne vois-tu pas qu'il cherche son

chemin, et que ce serait charité de lui offrir le bras, de le mettre sur sa route et de le ramener dans sa maison? » Du même pas j'allais pour le rejoindre, quand Théodose me dit tout bas : « Ne crois-tu pas, insensé, que tu vas apprendre quelque chose à celui-là? Il connaît la ville mieux que toi. S'il est ici ce soir, à cette heure, c'est qu'il y veut être. Cet homme sait tout et il peut tout. Il est de ces gens qui se lèvent dans la tempête aux cris de leurs disciples, qui disent en se réveillant : Gens de peu de foi! et qui soufflent sur la mer pour la calmer. Non, par Dieu, je n'irai pas l'aborder à cette heure, il faut qu'il soit poussé à ces alentours par un grand motif. »

Comme nous parlions ainsi, Théodose et moi, notre homme errait, comme une âme en peine, autour du Théâtre-Français.

A la fin le théâtre se remplit, la foule cessa de murmurer autour des murailles, le long couloir fut rendu à la circulation, notre homme avait disparu d^ns l'ombre. « J'avoue, s'écria Théodose un peu découragé, que j'avais une bonne pensée et qu'il m'en coûte d'y renoncer. Mais aussi tu verras qu'avec notre espionnage maladroit nous lui aurons fait peur. »

Et, comme je le regardais d'un air étonné :

ce Ah! s'écria-t-il, te voilà bien! Tu vas te récrier

que c'est impossible, qu'il ne peut pas venir en ce lieu de perdition, lui Tardent apôtre de tant de vérités fausses et vraies. En vérité, vous autres, gens du monde, vous êtes de plaisantes gens!

Quand l'envie vous prend de lire Bourdaloue ou Massillon, vous les lisez avec toutes sortes de ravissements ineffables; sur votre table de travail, ou plutôt de loisir, vous placez Bossuet à côté d'Horace et de Molière, sans demander au grand Père de l'Eglise gallicane si ce voisinage lui convient. Apprenez-vous, par hasard, qu'un grand orateur parle dans la chaire chrétienne, vous allez l'entendre, et aux premières places encore. Si par hasard les premiers souvenirs de votre enfance religieuse vous reviennent en mémoire à certains grands jours, et que vous sentiez le besoin de prier Dieu à l'autel commun, vous allez à la messe à l'heure de midi, et là vous respirez l'encens tout à l'aise; vqus entendez, aux accents tonnants de l'orgue, psalmodier les beaux psaumes; quand vous passez, le suisse frappe de sa hallebarde les dalles sonores, et c'est vous que le vieux prêtre bénit le premier de ses mains vénérables; tout cela est très-bien fait, et nul n'a rien à y voir... Qu'un des prêtres de cette église hospitalière vienne à frôler un de vos théâtres, aussitôt vous voilà pâles d'effroi ; aussitôt vous reculez d'hor-

reur; aussitôt vous vous écriez : C'est impossible! Plaisantes gens que vous êtes ! Comme si le bon Dieu n'avait pas fait pour tous tous les chefsd'œuvre! Comme si les vers de Racine ne devaient pas remplir toutes les oreilles et toutes les âmes ! Au contraire, quand par hasard un des saints de cette planète vous demandera sa part de ces fêtes poétiques, faites-lui place et le laissez venir. Tenez-vous debout, quand il arrive, comme les jeunes gens de Sparte devant les vieillards. En vérité, ajoutait-il avec un profond soupir de regret, c'est grand dommage que nous ne l'ayons pas arrêté en son chemin : il était poussé là par la tragédie de Racine, sois-en sûr. Certes, nous eussions dû l'attendre et lui offrir une de nos places : je serais allé avec lui à l'orchestre, et toi tu aurais fait sentinelle à la porte, afin que nul ne fît semblant de le voir ! Aussi bien je n'entrerai pas au théâtre, et c'est toi qui me liras les vers de Racine pour me punir. »

Et déjà nous partions et nous allions pénétrer dans ce corridor sombre qui conduit aux jardins de M mt Prévost, lorsqu'au milieu même de la sombre allée, Théodose, dont l'œil est perçant, découvrit notre homme égaré, qui cette fois marchait d'un air résolu. Dans le nouveau trajet qu'il avait fait il avait pris son courage à deux

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mains, et s'était dit à lui-même : J'irai!... Il y allait poussé par cette voix qui dit : Marche ! et marche! dans un sermon de Bossuet. O singulière destinée de l'homme! O vicissitudes étranges de la volonté ! Voilà cependant une frêle créature qui, lorsque l'inspiration la pousse, ébranlerait l'édifice social. Pour cet écrivain surnaturel, quand il est monté au terrible diapason des révolutions, rien de si élevé qu'il ne brise, et rien de si grand qu'il n'attaque en face, rien de si puissant qu'il n'écrase! A sa voix se réveillent dans les âmes mille passions inconnues; à sa voix la révolte fermente dans le peuple comme fait le levain dans la pâte qu'il soulève.

Il a dans son âme des lamentations dignes de Jérémie, mais ces lamentations sont en sens inverse; et quand Ninive dort paisiblement sous l'égide de son roi, il la réveille en lui disant : Révolte-toi!... Cet homme, si frêle qu'un souffle va le renverser, une fois qu'une pensée sera sortie des profondeurs de son cerveau, si vous voulez qu'il la rappelle ou qu'il la démente, cette idée funeste, rien n'y fera, ni le pape, ni le roi, ni l'empereur, ni personne; il répondra, lui aussi : « Ce qui est écrit est écrit ! » Son orgueil est plus vivace que celui de Satan; il a, plus que Satan, le génie et l'éloquence.

Homme singulier, il a montré tous les courages, à ce point qu'il a eu le courage de l'humiliation en plein Vatican. Prosterné aux pieds du pontife, il pouvait se relever cardinal et prince de TÉglise, il a mieux aimé se relever toujours révolté et plébéien. C'est pourtant le même homme qui hésite et qui tremble et qui recule devant une demi-douzaine de comédiens du théâtre-Français !

A la fin, il entre, il est entré; nous le suivons, il ne voit plus personne. Le contrôleur a pourtant la cruauté de le tenir debout pendant une grande minute , tant il est étonné de ce nouveau venu, qu'il n'a vu nulle part, même dans ses rêves. Pourtant, à tout hasard, le contrôleur porte la main à son chapeau et le salue plus bas encore que s'il s'agissait de M. Alexandre Dumas la veille d'un succès. Une fois sous le vestibule, notre homme est aussi à l'aise que s'il était à l'église. Il n'est jamais entré dans un théâtre de sa vie, et d'un coup d'œil il en devine l'agencement. Son habit touche en passant la statue de Voltaire, et le malin vieillard, réveillé en sursaut, regarde avec un sourire plein de respect cet étrange spectateur dont l'aspect lui impose : « J'ai vu cet homme-là quelque part, se dit Voltaire; il ressemble à s'y méprendre à J. J. Rousseau décla-

mant contre l'inégalité des conditions; il me paraît aussi éloquent et encore plus convaincu. » Et vous avez raison, Monseigneur, car, s'il y eut jamais en ce monde une image vivante de J. J. Rousseau, la voilà! C'est le même souffle et c'est la même respiration ! C'est la même colère et ce sont les mêmes instincts plébéiens ! C'est la même parole habilement mélangée d'atticisme et de bourgeoisie! O le plus grand disciple de Rousseau, et qui s'est redoutablement escrimé dans un beau livre contre la Profession de foi du Vicaire savoyard !

Cependant, à mesure que l'inconnu montait le premier étage du théâtre, l'escalier résonnait sous ses pas. Ce pas était puissant et solennel comme les pas de la statue du Commandeur. Sur le passage de notre homme, toute conversation commencée était interrompue. Les femmes se "pressaient Contre la muraille, les jeunes filles étaient sur le point de faire le signe de la droix* A Coup sûr il se passait quelque chose d'étrange dans cette salle, mais nul n'aurait pu dire ce qui s'y passait, excepté nous. Par je ne sais quel enchantement incroyable, une loge s'ouvrit devant notre homme, sombre, profonde, mystérieuse; il entra seul. A peine y fut-il entré que la porte se referma d'ellemême, tout comme elle s'était ouverte. Bien plus,

l'ouvreuse de loges, interrogée plus tard sur cet étrange phénomène, nous a avoué en tremblant que, poussée par une curiosité indicible, elle avait voulu entr'ouvrir doucement cette porte, mais la porte avait résisté comme eût fait une porte de chêne et de fer scellée dans le mur, la clef s'était brisée dans la serrure, en même temps le vasistas qui était ouvert s'était voilé tout d'un coup d'un grand voile rouge, et la pauvre femme avait eu les yeux brûlés.

Nous cependant, Théodose et moi, nous nous étions assis à l'orchestre, non loin de la loge fatale; sur le devant de cette loge qui était tout ouverte, on ne voyait rien, et cependant personne ne demanda à y entrer; on comprenait qu'il y avait quelqu'un et quelque chose là dedans.

C'était comme qui dirait le vide, mais le vide rempli! A voir ce grand trou obscur on avait froid. Cette loge souterraine était à notre gauche : à l'heure qu'il est, nous avons encore le côté gauche paralysé, Théodose et moi.

Quand l'homme fut assis, il fit un signe imperceptible, que nul ne vit, et qui soudain cloua tout spectateur à sa place. Au même instant la toile se leva, non pas lentement et solennellement, comme fait la toile du Théâtre-Français, mais tout d'un coup, comme fait une chose ailée qui s'enfuit et

qui a peur. Aussitôt la tragédie commença. Je vous ai dit peut-être qu'on jouait Baja\et y et, sans nul doute, pour le spectateur inconnu on ne pouvait rien choisir de plus extraordinaire. En effet, cet homme est si complètement un savant que dernièrement il a vendu tous ses livres, comme désormais un bagage inutile. Dans toutes les œuvres de Racine une seule le pouvait étonner, et cette œuvre était Bajaçet. Qui dit le contraire ?

Il eût reconnu la Phèdre de Racine pour l'avoir rencontrée dans la tragédie antique:., il sait par cœur les trois poëtès grecs, lui qui sait tout. Il eût reconnu ce Néron qui commence à dévorer le monde , lui qui a étudié avec un soin acharné et presque complaisant la décadence des empires; Mithridate ne l'eût pas étonné, il a l'instinct de toutes les révoltes, même des révoltes généreuses.

Vous pensez qu'il eût été facilement charmé par Esther, par Athalie, par ces chastes échos de l'amour, des désirs, des espérances et des lamentations des prophètes; mais Bajaçet, Bajaqet joué devant cet homme, avouez que le hasard est singulier! Ce sont des mœurs que nul n'a vues, excepté Racine; c'est une langue que personne n'a parlée, excepté Racine; ce sont des amours à épouvanter les amoureux de Racine lui-même, ces tendres cœurs qui ne comprennent que les fai- 11 24

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blesses élégantes. Sans compter que Mahomet règne sans partage dans ce drame. On sent le Coran dans Baja\et autant que Ton retrouve la Bible dans Athalie!

Voyez donc ce qui est arrivé ce soir! Notre homme n'avait cru entrer que dans un théâtre, il était entré dans une mosquée. Que dis-je? il était entré dans un harem.

Je n'ai jamais mieux senti que ce jour-là la nouveauté étrange, infinie, du Baja\et de Racine. J'en ai tiré cette conclusion, à laquelle je n'avais guère pensé jusqu'à présent, que le spectateur qui est à vos côtés entre pour beaucoup dans l'émotion dramatique. Ainsi donc, l'empereur Napoléon prêtant l'oreille à la tragédie de Corneille, sa tragédie d'adoption; Louis XIV assistant à la déifia cation de M lle de La Vallière dans les tragédies de Racine; le peuple de 1789 battant des mains aux maximes libérales de Voltaire; les derniers courtisans de Louis XV assistant aux licences erotiques du Mariage de Figaro : voilà Ce que f appelle des représentations complètes, où tout se tient, l'audi* toire et le poëte.

Vérité facile à trouver, et que je ne comprends qu'à dater du jour où, par un heureux hasard, j'ai assisté à la représentation de Baja\et à côté de ce prêtre datholique, de cet illustre chrétien $

de cet ennemi formidable du souverain pontife. Oui, c'est cela : à entendre ces chefs-d'œuvre dans la foule vulgaire, loin des hommes et des générations qui les ont inspirés, loin des grands hommes qui les ont adoptés par droit de conquête, comme avait fait l'empereur Napoléon pour Cinna> ces chefs-d'œuvre perdent la moitié de leur valeur et de leur lustre. Le bourgeois déteint sur ces grands drames, dont il ne cherche pas le sens caché, dont il ne comprend que la péripétie finale, où il n'arrive que parce que c'est la mode et la fureur de l'heure présente, où il ne viendra plus demain, quand cette mode sera passée. Ainsi séparée de son entourage légitime, de son grand homme ou de son grand peuple, la tragédie la plus belle n'est plus qu'un tableau magnifique privé de son cadre.

Donc, à l'entendre seulement avec ce rare spectateur de plus caché dans la salle, Baja\et a changé de figure; l'Orient s'est révélé tout à fait. Nous avons vu apparaître le sérail tout entier, les haines, les jalousies, les rivalités, les muets qui servent de bourreau, la sultane qui aime, et se fait aimer le poignard sur la gorge, le vieux vizir qui ne comprend pas que l'on fasse d'une femme autre chose que le jouet d'un instant, jouet qu'on brise quand il déplaît, ou que l'on revend le len-

demain au même marché d'esclaves, en perdant quelque chose sur Tachât primitif.

Et plus ces mœurs, ces événements, cette croyance, devaient étonner notre spectateur, plus aussi nous avions le sentiment de cette si grande nouveauté. A la vérité on ne voyait pas cet homme dans sa loge, soit qu'il se fût rendu invisible, soit que nul regard humain ne fût assez hardi pour plonger dans ces ténèbres : mais vous n'aviez pas besoin de le voir pour savoir qu'il était là dans la même atmosphère que vous, qu'il écoutait les mêmes vers, qu'il assistait au même drame, et qu'il suivait du regard les mêmes comédiens.

D'ailleurs, ai-je besoin de vous expliquer ce sentiment bizarre et si nouveau ? Quel commentaire ajouter à cette rencontre inattendue, et pourquoi me donner tant de peine à chercher des commentaires, quand il me suffit pour expliquer toute cette émotion, pour légitimer ces surprises, de vous dire enfin le nom de ce spectateur inconnu?

Rien n'était plus digne d'intérêt que l'attention de cet homme à contempler M lle Rachel. On eût dit qu'il retrouvait non pas une enfant, mais une fille appartenant à quelqu'une de ses parentés lointaines. Il écoutait, visiblement frappé de cette hardiesse éloquente, et comme il avait une intelligence incomparable, il se demandait si jamais,

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même aux temps de la jeunesse et des rêves pleins de soleil, il avait fait un rêve égal et comparable à celui-là.

Cependant M lle Rachel, excitée et frémissante, à son insu, de ce voisin inspirateur, obéissait à des tumultes nouveaux; elle entendait au fond de son âme troublée des voix inconnues; elle pressentait, par la divination du sixième sens (elle l'avait au degré suprême) qu'un homme était là, quelque part, un génie, une intelligence, une volonté, qui la regardait, qui l'écoutait, qui l'inspirait, et que pour la première et la dernière fois de sa vie, attiré partant d'éblouissements, cet homme, eh! que disons-nous? et poète, oubliait ses rudes travaux de chaque jour, sa pieuse austérité, sa cruelle surveillance sur lui-même et ses luttes terribles contre tous les pouvoirs établis. Pour la première fois aussi, il s'est abandonné doucement à l'heureuse poésie; il a prêté l'oreille aux tendres paroles de l'amour profane; il a étudié le jeu de l'ambition quand elle est mêlée aux adorables passions du cœur; que vous dirai-je? il est devenu tout à fait un jeune homme. Ainsi, grâce à la jeunesse, à la beauté, à la voix sympathique, aux nobles accents de la Melpomène enfant, l'apôtre politique et catholique a fait place un instant à un être plus humain. O miracle! et que 11 24.

la juive Rachel a opéré ce soir-là une grande conversion !

Puis, quand la tragédienne eut accompli sa tâche, et quand il fut remis de ces émotions qu'il ne songeait pas à cacher, il se leva et sortit d'un pas calme. Autant il avait été embarrassé et malheureux pour entrer dans ce lieu profane, autant il en sortit la tête haute et le visage assuré. La poésie de Racine Pavait tout à fait réconcilié avec lui-même, et il ne doutait plus, depuis qu'il avait -entendu réciter ces beaux vers par cette personne éloquente. Aussi bien il traversa lentement cette foule ameutée à son passage et qui, cette fois, n'avait plus peur. Il était venu chercher la foule, il avait sa part de ces fêtes de la poésie. Il disait, lui aussi : J'ai voulu voir, j'ai vu, La beauté du spectacle et l'inspiration de la tragédienne avaient rassuré complètement sa propre conscience. Il avait compris qu'une pareille fête appartient surtout à des esprits de sa trempe, et non-seulement il ne se cachait pas en sortant de ces voûtes, où Técho était l'écho même de Racine et de Corneille, mais encore on lui eût demandé son nom, il eût répondu sans honte et sans peine : Je suis l'abbé de La Mennais; je voulais voir jouer une tragédie et saluer M ,le Rachel !

Le surlendemain de cette illustre aventure, un

bruit se répandit dans la ville entière (et ce bruit s'est répété vingt fois en vingt ans) que M ,le Rachel abjurait entre les mains de M. de La Mennais, et que M. de La Mennais lui-même prononcerait le terrible Ephphetha! « Beaux yeux fermés, ouvrez-vous enfin à la lumière », et qu'ainsi serait justifiée cette parole du saint livre : Une nouvelle étoile sortira de Jacob! Ceux qui faisaient courir ces bruits étranges ne se doutaient guère que s'il y avait .une conversion, c'était la conversion de M. de La Mennais par M Ue Rachel.

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