LA MORT DE M LLE RACHEL
l y a trois mois et deux semaines, le jour même où M IIe Rachel quittait Pa- Jris pour n'y plus revenir que dans les ténèbres du cercueil, elle voulut se lever de trèsbonne heure, et comme on lui représentait qu'il n'était pas temps de partir et qu'elle pouvait reposer encore, elle répondit qu'elle avait fait un vœu, qu'elle avait un pèlerinage à entreprendre, et que sa famille et ses amis lui apporteraient leurs adieux au chemin de fer qui la devait emporter dans le Midi. Elle dit cela d'un ton net et sans réplique; il fallut obéir, et l'on remarqua seulement que depuis bien longtemps elle n'avait pas montré tant d'impatience à quitter sa maison. Quand elle fut vêtue et prête à partir, elle monta dans sa voiture, et de cette place Royale où ses instincts l'avaient poussée, à la façon d'une prin-
cesse du XVII e siècle qui veut mourir dans une maison décente, elle se fit porter, en passant par le Gymnase, où sa gloire naissante avait jeté sa première lueur, aux abords de son domaine, de son royaume et de son théâtre, aux abords du Théâtre-Français. La matinée (il n'était pas six heures) était froide et voilée; on n'entendait pas un bruit dans la ville encore endormie, et le vaste édifice était plongé dans un profond silence et dans la solitude immense. A peine si, à travers la vapeur matinale, Ton distinguait les portes fermées, le balcon désert, la muraille inerte et la porte obscure où l'enfant Rachel avait frappé si souvent, mais en vain, de sa petite main amaigrie et roidie par la faim, par le froid. O porte insensible à tant de vœux, à tant d'espérances! Il avait fallu si longtemps attendre et languir sur ce seuil de fer ! Cette porte étrange a des habitudes cruelles : elle s'ouvre aux nouveaux venus, à l'heure où l'on ne va plus au théâtre, au milieu de la .belle saison, en plein été, quand la nuit tiède invite au loin les âmes paresseuses aux rêves des belles nuits oisives. — C'est par là que j'ai passé, se disait la pauvre femme, enfouie au fond de sa voiture; oui, c'est par là que j'entrai pauvre et jeune, et seule, et tremblante, pour représenter la Camille d'Horace. Ah î visions décevantes î La
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salle était vide, et pourtant il me semblait que le grand écho de ces voûtes qui se souvenaient de Talma, de M lle George, de M ,le Duchesnois, de Joanny et de M lle Mars, répétait déjà mes paroles! La salle était vide, et pourtant je comprenais que mon royaume était là, mon royaume et ma domination ! A peine une âme ou deux m'écornaient, sympathiques à mes douleurs, à mes colères, à mes passions;, mais bientôt ces deux âmes, jointes à la mienne, allaient se répandre au dehors, et la solitude et le silence d'aujourd'hui feront demain déjà, d'un bout de l'Europe à l'autre, un grand murmure. Ainsi elle se rappelait cette illustre et poétique soirée du 12 juin i833, le soir de ses débuts sans nom, et l'étonnement des comédiens eux-mêmes lorsque, arrivée à l'imprécation, Camille, au lieu de crier aux quatre vents du ciel sa vengeance et sa colère, imaginait de les dire à voix basse et de gronder à la façon du tigre à qui l'on veut arracher sa proie. Elle avait deviné cela toute seule, et toute seule elle s'était dit qu'elle allait ranimer la tragédie au cercueil!... Telle fut sa première vision dans cette ombre matinale. Hélas! mes dix-huit ans, disaitelle ; hélas ! ma jeunesse, et mes premiers transports, et les premières louanges, et le premier triomphe, oti donc êtes-vous? où donc êtes-vous?
Dans les ombres du froid matin elle vit aussi se glisser les anciennes tragédiennes et les anciens tragédiens qui semblaient lui faire obstacle; elle entendit les rumeurs, les réclamations, les grandes paroles de l'ancien art dramatique; elle vit s'avancer contre elle un grand abîme appelé la tradition. La tradition ne voulait pas de ces luttes, de ces hardiesses, de ces transports, de ces colères, de ces mépris, de toutes ces véhémences inconnues; la tradition s'opposait à cette façon d'agir et de parler... Mais quoi! la petite Rachel était forte, hardie et légère, et d'un pas leste elle franchissait l'obstacle et brisait la tradition. Fortissimo, Tyn* daridarum! Elle était grecque en effet, elle avait retrouvé les traces effacées ; elle appartenait à la royale et sanglante famille, elle était née au milieu de votre pourpre, Agamémnon, le roi des rois ; elle était la fille aînée d'Homère et de Sophocle, Athénienne autant qu'on peut l'être... Et pendant que la tradition et les vieillards se lamentaient de ces caprices (ils appelaient cela des caprices!), elle étudiait ces échos divins que plus tard elle devait lasser. Ah! quelle ardeur et quel spectacle, un pareil esprit libre enfin de se manifester au monde attentif! Quelle fête et quelle émeute, cette irrésistible inspiration surgissant tout d'un coup du silence et de l'abandon dea
vieux oracles, et les arrachant à ce sommeil que Ton disait éternel! O mort! éloigne-toi! O mort! laisse en paix ton aiguillon, que nous puissions voir encore, entendre encore cette pythonisse éloquente et répandant çà et là l'enthousiasme sacré, le pneuma enthousiastikon dont il est parlé dans Pindare!... Il n'y eut jamais d'enchantement pareil à cet enchantement. Et notez bien qu'il était double : il allait de la comédienne éclatante au spectateur stupéfait; des deux côtés l'étonnement était le même, et l'empressement unanime à s'admirer, à s'applaudir. « Nous conspirons ensemble ! » Ainsi disait à Fiesque un employé subalterne de sa propre conspiration ; le public disait aussi à M Ue Rachel : a Nous conspirons ensemble, et puisque ça t'amuse et ça te charme aussi d'habiter ta vraie patrie et de marcher à travers tes palais athéniens, semblables à des temples dont tu es la déesse, eh bien, sois contente, on va t'aider ! » Ainsi elle allait à son but, au vrai but de la tragédie, à la pitié, à la terreur, au charme; elle portait la pourpre, elle portait la couronne, elle touchait au sceptre, elle parlait sa langue natale, à savoir la langue même des grandes passions et des grands poètes que le maître orateur Quintilien recommande à ses disciples choisis : <c Ayez soin, leur disait-il,
d'élever votre esprit à la majesté du vers héroïque 1 . »
Aussi bien le vers héroïque et la tragédie ingénument ranimée avaient agrandi en si peu de temps l'âme et l'esprit de cette enfant. Fille de la pauvreté, à peine elle eut touché son vrai domaine et parlé son vrai langage, on la vit soudain qui devenait tout naturellement et tout simplement une reine. Elle en eut tout de suite, en un clin d'oeil, la suprême élégance et l'exquise attitude ! A peine elle eut dépouillé ses haillons qui la gênaient depuis l'enfance et qui n'étaient pas faits pour elle, elle apparut à tous les regards charmés, à toutes les admirations, à tous les respects, comme une grande dame intelligente, active, élégante, avec toutes les grâces décentes, avec le pas, le geste et l'accent de la meilleure compagnie! Elle avait été un instant dans les abîmes, dans les déserts, dans les cités populeuses, à travers les broussailles et les ronces du chemin, la pauvre abandonnée et malheureuse Rachel ; elle devint en un jour la Muse éloquente, élégante et souveraine! Et non-seulement elle apprit à parler, mais elle apprit à écrire; elle apprit tout à la fois, la parole et la musique, et l'accent du meilleur monde ; il
Ij Subliniitate hefoiéi cafniinis artimus assurgat.
se rencontra des duchesses et des poètes pour l'instruire; elle apprenait ou plutôt tout de suite elle savait par son génie et par son instinct tout ce qu'elle devait savoir, tout ce qu'elle voulait savoir, et, de même qu'elle savait toutes choses, elle ne s'étonnait plus de rien. Elle disait comme Périclès : a Moi et les Athéniens! » Elle disait comme Auguste : « Rome et moi ! » Elle disait juste, elle disait vrai, si vite elle avait conquis tous les suffrages, si vite elle avait pris sa place, et la première place, au milieu des grands arts et des grands artistes que Paris adopte avec un empressement plein de fièvre. Hélas ! jamais on ne verra chez nous, dans notre langue et dans le français de Racine ou de Corneille, un succès plus vif, plus rapide et plus complet; jamais aussi révolution plus entière et plus excellente ne fut accomplie en si peu d'instants par une plus jeune et plus naïve artiste. A dix-sept ans, songez donc à cela, dixsept ans ! cette enfant, elle avait ressuscité la tragédie; elle avait ranimé ces poussières, évoqué ces passions, aboli tous ces oublis et relevé toutes ces ruines :
Le Ciel même peut-il réparer les ruines De cet arbre séché jusque dans ses racines?
Un arbre, en effet, merveilleux, tout rempli des
plus touchantes poésies. Eschyle, Euripide et Sophocle Pavaient planté dans le sol du vieil Homère, et le vieil arbre avait recouvert de ses branches sublimes Corneille, Racine et Voltaire, et ces deux grands siècles qui commencent au Cid et à la Chimène, qui s'arrêtent à Tancrède. Au moment où M ,le Rachel ranima de son souffle ingénu tous ces morts, la tragédie était morte il y avait déjà cinquante ans, et si elle avait vécu d'un semblant de vie et de force, il fallait s'en prendre à ses excellents interprètes, à Talma surtout, qui définitivement l'avait emportée au fond de son tombeau, emportée à ce point que depuis Talma personne ici-bas n'avait osé parler de la tragédie. Elle était morte ; elle avait fait place au drame, à l'art nouveau, au poëte conquérant qui jetait au monde étonné et charmé tant de héros inespérés, inattendus : Hernani, Marion Delorme et Ruy- Blas\ Dans l'intervalle aussi, une femme était apparue, éloquente au degré suprême : elle avait nom M me Dorval; un homme inspiré de toutes les passions modernes s'était montré : il s'appelait Frederick- Lemaître; et ce Frédérick-Lemaître et cette Dorval, poussés par la même ardeur et la même inspiration, ils avaient rempli toutes les âmes de eurs tumultes, de leurs douleurs, de leurs passions. Ce fut le dernier coup porté à la tragédie,
à son langage, à ses habitudes, à ses accents ! Pensez donc si cette enfant, Rachel, entreprenait une tâche impossible, une œuvre téméraire, une incroyable, une ineffable résurrection ! Ainsi, vous autres, les hommes de i83o, surpris dans votre effort poétique et traqués dans vos admirations éperdues, croyez-moi, ne résistez pas davantage; il le faut, la tragédie a parlé, il faut la suivre; et vous aussi, levez-vous à cette voix charmante, soyez obéissants à ce geste inspiré, héros, héroïnes d'autrefois, vous les terreurs, vous les amours du temps passé, Ulysse, Agamemnon, Clytemnestre, Iphigénie, Achille, et Camille, et Phèdre, et vous, Hermione, et vous aussi, la touchante Pauline et la terrible Athalie ! O race auguste et sacrée ! ô terrible et lamentable famille d'Agamemnon! quand M lle Rachel vous vint en aide et protection, dans quelle abjection étiez-vous tombée! dans quel mépris! a Qui nous délivrera des Grecs? » s'écriaient les beaux esprits. « Qui nous délivrera des Romains? » s'écriaient les novateurs. Grecs et Romains, on les traînait dans les gémonies ! On avait rayé d'un trait de plume et par un trait de bel esprit l'antiquité tout entière, et dans tout ce théâtre ouvert aux barbares ce n'étaient plus que Francs, Gaulois, Allemands, Suèves, Espagnols, toutes sortes de barbares et de barbaries, des gens qui ne
savaient que tuer et maudire, des soldats sans aveu, des rois sans couronne, des poètes sans pardon, des soldats qui brisaient les vases sacrés à coups de hache, et parmi ces affreux tyrans incessamment retranchés derrière les créneaux de leurs châteaux forts, quelques pauvres femmes sans force et sans soutien. Des agneaux qui tendent le col au boucher ! Rien de ferme et rien de vivant ! Rien de sincère et de vrai, dans tout ce moyen âge affreux de meurtre et de trahison, de sang et de fer, dont les hurlements nous épouvantaient sans nous intéresser. Voilà pourtant à quels sauvages furent immolés les Grecs de Racine et les Romains de Corneille!... Et voilà aussi les premiers barbares que M lle Rachel a mis en fuite ! Ainsi elle écrasa de son premier pas la fausse tragédie et la vaine imitation de la tragédie ancienne! Ainsi elle épouvanta d*un vif, limpide et glorieux regard les Pépin, les Charlemagne, les Charles Martel, les Louis XI, les Agnès de Méranie, les Frédégonde et les Brunehaut. Tel fut son premier bienfait! Elle nous délivra de la tragédie abominable des petits bâtards de Corneille! En même temps elle nous rendit, avec quelle grâce et quel à-propos charmant, vous le savez, Messieurs, le poëme héroïque, amoureux, guerrier,- touchant, écrit avec des larmes, avec des pitiés, avec des douleurs.
O visions de son intelligence et de son labeur! Le jour dont je parle elles sont apparues à M ,le Rachel pour la dernière fois ! A son premier geste, à son premier ordre, aussitôt la Clytemnestre a reparu entre son amour maternel et ces grands crimes qui Pont faite si touchante et si terrible! Aussitôt l'Agamemnon s'est montré tel que nous avons appris à le connaître au milieu des capitaines et des rois de VIliade; Iphigénie, obéissante et résignée, a salué la tragédienne qui Pavait rendue à nos admirations et à nos larmes :
Fille d'Agamemnon , c'est moi qui la première , Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père.
Ce rôle d'Iphigénie était une élégie, et quand M Ue Rachel la récitait, on eût dit, vous en souvenez-vous? que cette élégie, après trois mille années, était une émotion nouvelle, tant elle était dite avec un charme incroyable et tout nouveau !
Ainsi l'un après l'autre, au milieu de ces vapeurs matinales et de ces brouillards qui l'entouraient, M lle Rachel a revu tous ses rôles. Elle s'est enivrée à plaisir des rages d'Emilie et des imprécations de Camille; elle a entendu retentir à son oreille impatiente les fureurs d'Hermione et les plaintes d'Aménaïde; elle était Iphigénie, elle était Monime, Esther, Phèdre, Athalie, et Chi-
mène, et Junie. Ah! les beaux jours, quand dans cette rue, en ce moment déserte, accourait la ville entière, et quand cette salle ardente, avide et curieuse la contemplait de tous ses regards, l'applaudissait de toutes ses mains, de tout son cœur et de toute son âme! Était-ce assez de gloire, assez de bonheur, assez de fortune! et quel enchantement pour cette enfant de tant de tiiracles de remuer tous les esprits, de remplir fous les cerveaux ! Triomphes éclatants, incomparables ! Ni M me Pasta la grande, et M me Malibran, une idole, et M lle Taglioni, quand elle dansait la Sylphide, et M lle Mars elle-même, oui, M lle Mars à son apogée, à la fois Célimène et Sylvia, entre Molière et Marivaux; même la Dorval quand elle s'en va haletante à travers les drames échevelés, et rien de ce qui touche enfin à l'exercice éclatant de ces grands arts qui sont le charme et la passion de tout un peuple, ne saurait se comparer à l'extase, à l'apothéose, à l'enivrement de cette enfant Rachel, devenue en un jour Pidolâtrie et l'amour de ce grand Paris, unique ouvrier des grandes renommées. Que Paris, aux débuts de sa Rachel, était heureux et fier de se retrouver si jeune encore, et de retrouver en même temps tout ce respect pour les chefs-d'œuvre, avec tant d'ardeur à les entendre et d'orgueil à les applaudir !
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Il faut dire aussi que pendant les dix premières années de son triomphe et de sa beauté, quand elle s'enivrait la première à ses propres extases, M lle Rachel. était une artiste incomparable avec toute autre artiste. Elle était la vie et la grâce en personne ; inspirée autant qu'on peut l'être, et cependant son inspiration même indiquait une réserve extrême, une heureuse et sage prudence. Elle se trompait souvent, mais c'était l'erreur d'une intelligence, et quand elle était dans la bonne voie, aussitôt elle s'élevait, sans peine et sans effort, par un don de sa nature et par les seules qualités de son esprit, au plus haut point où la haine et l'amour, la pitié et la terreur, aient jamais porté une simple mortelle. Et non-seulement elle dédaignait les sentiers frayés, mais encore elle ne les connaissait pas. Elle allait, obéissante au génie invisible; elle allait, fière et calme, et d'un pas sûr, au but lointain qu'elle seule elle entrevoyait dans la chambre obscure de son cerveau. Alors tant pis pour le spectateur qui résistait à sa puissance, et tant pis pour le comédien qui n'oubliait pas la tradition lorsqu'il jouait à côté de cette émancipée ! En effet, tantôt elle échappait d'un bond à ce comédien malhabile, et tantôt, à l'heure où la tradition voulait que la comédienne arrivât haletante et furieuse. *. il la trouvait, à ses côtés, froide, im-
mobile et calme! Au moment où commençait sa tâche ardente, elle allait au gré du poëme, elle allait au gré de son âme ! Elle arrivait pâle et mourante, et sans jeunesse; on eût dit un fantôme, et que cette enfant allait mourir! Soudain... le dieu! voici le dieu! soudain cet anéantissement fait place à la vie, à la force, à l'éclat suprême ; au même instant le feu montait de Pâme au regard, le cœur battait, énergique et vibrant, dans cette poitrine violemment dilatée, et toute sa personne, embellie outre mesure, arrachait par sa seule présence un cri d'enthousiasme et de passion. Qu'elle était belle alors ! et qu'elle fut, au choc de son rôle et de son intime émotion, souriante, accorte, amoureuse, implacable et vengeresse!... Etait-elle assez grande, était-elle assez belle et voisine de ces grands marbres l'honneur des musées ! Sa pose était d'une reine et sa taille d'une déesse! Elle avait les bras de Melpomène; et tant qu'on lui parle, et tant qu'elle écoute en frémissant, tant que son âme est excitée et tant qu'elle agit dans le drame, elle appartient tout entière au chef-d'œuvre, elle est à lui de l'âme et du cœur, de l'esprit, du regard, de tous les sens. C'était une transformation merveilleuse et que l'on ne reverra jamais, non jamais, dans ce siècle et sur ce théâtre; et quand enfin sa force était à bout, et quand elle
sentait qu'elle allait faiblir, que rien n'était plus possible, et que ce mal irrésistible qui la consumait la précipitait je ne sais dans quels abîmes où elle tombait et restait pâmée, aussitôt la voilà qui redoublait de douleur immense, d'ironie implacable et de désespoir. Arrivait enfin la limite extrême, arrivaient l'abîme et le néant. En ce moment, fatiguée et lassée de douleurs, mais non pas assouvie, elle achevait au hasard ce rôle appris avec tant de zèle et joué avec tant d'ardeur ; elle était mourante; elle était morte; elle avait tout donné, il fallait alors qu'elle succombât... elle succombait. Que de fois , après les batailles les mieux gagnées et quand la salle entière haletait sous les transports de cette guerrière, nous l'avons
vue inanimée et plus semblable à une morte
qu'à la grande comédienne qui vient d'accomplir son chef-d'œuvre au milieu de l'enthousiasme et du délire universel ! En ce moment son peuple entier la demandait; il voulait la revoir pour l'applaudir. Ces applaudissements n'allaient pas jusqu'à son oreille, ces louanges même n'allaient pas à son cœur !
Elle a bien lutté, et longtemps, et cruellement, contre le spasme intérieur. Elle était déjà morte en venant au monde, la pauvreté avait tari les sources de sa vie, et l'inspiration qui l'animait
était une force écrasante. Elle eut aussi le grand tort, au milieu de ce bruit universel et des fêtes turbulentes de sa jeunesse, de ne pas comprendre qu'elle payerait un jour, et qu'elle la payerait cruellement, la brusque transition qui l'avait portée en si peu d'instants du fond des abîmes aux sommets de la gloire, et de la misère extrême à la fortune extrême. Elle en avait cependant le pressentiment, mais confus, et pénible, et sur lequel rarement elle s'est arrêtée. Un jour qu'elle ne pouvait pas manger : « Hélas! disait-elle, si quelque bonne âme m'eût fait l'avance de ce pain blanc ! » Sa faute aussi, ce fut cette vie errante et ce vagabondage à travers les nations qui lui plaisaient, qui l'amusaient et qui l'ont tuée. Elle n'a pas aimé Paris comme il faut l'aimer, de cet amour violent, exalté, exclusif et qui ne connaît pas d'autre amour. En vain la critique, et ses amis, et son père, homme de bon conseil, à tant de reprises, son père adoptif Paris , son maître et son roi , on voulu mettre un frein à ce vagabondage, un terme à cette vie errante; on n'a jamais pu retenir M 119 Rachel, aussitôt qu'elle voulait partir et tenter les fortunes lointaines. C'est ainsi que du Nord au Midi, des splendeurs de Londres aux acclamations de Saint-Pétersbourg, de Londres à New- York, ce mortel et dédaigneux New- York, des
bords du Rhin aux bords du Tibre où vivaient ses frères les Romains, dans les grandes cités , dans les petits hameaux, dans les cours souveraines , aux pieds des trônes, sur le plancher des tréteaux, la nuit et le jour, ( r par le froid de l'hiver, par les ardeurs de l'été, M llQ Rachel obéissait volontiers à toutes les voix qui l'appelaient. Elle allait ainsi, misérablement obéissante, à tous les vents, à tous les prétextes, à tous les caprices. Quand elle avait dit : Je veux! il n'y avait rien à dire; aussitôt tout cédait à sa volonté.
Que vous dirai-je? Elle a revu, ce même jour qui fut son dernier jour, dans cette éloquente et silencieuse contemplation, au seuil du Théâtre- Français, les batailles qu'elle a livrées en l'honneur de l'art moderne, et qui, par le malheur des temps et pour le malheur des poètes, furent des batailles stériles et difficiles à gagner. Ainsi elle était Cléopâtre et lady Tartufe, elle était Diane, et Rosemonde, et la Czarine, son dernier rôle. Et pendant qu'elle détournait la tête de ces mégères, elle accordait un doux sourire à Lydie et surtout à sa chère Lesbie; et puis enfin la voilà qui pleure à l'aspect de sa création la plus vivante et la plus populaire, à tout prendre. « Est-ce toi, mon amie? est-ce toi, Adrienne ? ô mon héroïne ! ô mon adoption ! ô ma renommée ! » Elle pleurait sa douce
Adrienne... Hélas ! elle avait, le jour de sa mort, l'âge même d 1 Adrienne Lecouvreur !
A la fin, l'heure du départ était proche, il fallait partir; un ami vint qui arracha M U: Rachel à sa muette et dernière contemplation. La voiture, au pas, quitta cette place funèbre, et Ton dit que la malheureuse Rachel se penchait encore pour jeter un coup d'œil sur les sombres murailles de ce grand théâtre où tout frémissait, où tout pleurait à sa parole, où elle avait réveillé tant de choses, et même la Marseillaise, obéissante à regret à la voix d'Hermione, de Camille et de Junie! Adieux tout remplis de tristesse ! Elle avait l'intime assurance qu'elle ne reverrait plus jamais ces voûtes solennelles, ce seuil assiégé, cette porte où la foule attendait sa sortie afin de la revoir un instant, cette galerie où sous l'habit de Melpomène elle avait obtenu les honneurs d'une statue en marbre héroïque. Elle savait que sa vie était passée, et que désormais sa voix serait impuissante à répéter un seul des vers de son père Corneille. Ainsi songeant, elle arriva au chemin de fer, où ses amis et ses parents l'attendaient pour lui dire un adieu qui n'était rien moins que l'adieu suprême. En vain elle voulut marcher, il fallut la porter dans un fauteuil. Elle sourit encore une fois, puis, calme et pensive, elle ferma les yeux comme si elle
eût voulu emporter avec elle toutes ses visions.
C'en était fait cependant, le sacrifice était accompli, et pour jamais Monime avait lacéré sa couronne, Phèdre avait déchiré ses voiles, Iphigénie en pleurant avait déposé son dernier baiser sur les bandelettes sacrées', Athalie avait brisé ce sceptre « où ne pousse plus ni feuilles ni rameaux », Lesbie avait étouffé son moineau, Cléopâtre avait jeté au sphynx sa coupe épuisée. En ce moment commençait l'agonie; elle a duré trois mois, et maintenant cette incomparable artiste, ramenée au milieu du deuil universel, va rejoindre en son humble tombeau sa chère et poétique petite Rebecca, morte avant l'heure, et morte elle aussi dans la douleur, dans la fièvre, dans l'épuisement, dans l'insomnie... Et maintenant elles reposent sous le même gazon, celle-ci prêtant sa gloire à celle-là!
Un mot peut servir pour expliquer M Ue Rachel tout entière, et c'est le mot d'un héros mourant. Quand il mourut épuisé de gloire et vaincu par les passions, entouré de tant de victoires et lassé de tant de plaisirs : « Monsieur de Sénac, disait le maréchal de Saxe à son médecin qui pleurait, ne pleurez pas... j'ai fait un beau rêve. »... Un rêve au delà de l'infini !